Comptes rendus


Témoignages


Ida Palombo, Les cendres de la mémoire

Ida Palombo, Les cendres de la mémoire, Éditions Le Manuscrit, collection «Témoignages de la Shoah», Fondation pour la Mémoire de la Shoah, janvier 2020 (CR, Isabelle Ernot)

« Je m’appelle Ida, un prénom peu courant, d’origine italienne ou polonaise. J’étais la fille chérie de mon père […] j’étais donc « la hija regalada», l’enfant gâtée, l’aînée d’une famille de cinq garçons »1.

C’est par une évocation du bonheur qu’Ida Palombo commençait ses témoignages. Née à Marseille en 1924, elle nous a quittés en 2013. Présidente de l’AFMA-Marseille de 1987 jusqu’à sa disparition, elle a particulièrement œuvré pour la mémoire de la Shoah. Grand témoin en milieu scolaire, c’est à partir de ses interventions orales que Régine Méchulan et Michelle Gozlan ont œuvré pour proposer ce texte qui vient enrichir la collection « Témoignages de la Shoah ».

Au cœur de ce vécu familial heureux et insouciant, il y a la figure de Salomon Haïm, un père adoré et admiré. A travers lui, on perçoit le processus d’intégration de la famille installée à Marseille. Né à Salonique en 1893, Salomon épouse Daisy, elle-même originaire de cette ville – sous domination ottomane jusqu’en 1912. Salomon, qui arrive en France également en 1912, est naturalisé en 1924, année de la naissance d’Ida. Son activité commerciale se déploie ainsi sur une autre berge de la Méditerranée que celle qui l’a vu naître.

La grande Rafle organisée à Marseille les 22-23 janvier 1943 dans le quartier du Vieux-Port fracasse le cours de leur vie. Salomon est arrêté et emprisonné à la prison des Baumettes puis transféré au camp de Royallieu-Compiègne avant celui de Drancy d’où il est déporté vers le centre d’assassinat de Sobibor, le 23 mars par le convoi 52 dit « des Marseillais » (750 sur 994 Juifs déportés par ce convoi, qui ne compte aucun survivant2).

Plus d’un an après, Ida et 8 membres de la famille sont arrêtés à leur tour, le 9 mai 1944, au village des Camoins, tout proche de Marseille, par des miliciens français, sans doute à la suite d’une dénonciation : sa mère, deux de ses frères, Henri et Elie, sa tante Siniora Houlli et la belle-fille de cette dernière, Estelle Houlli née Palombo. Dix jours plus tard, le 19 mai, ils sont à Drancy et dès le lendemain, déportés à Auschwitz par le convoi 74. Seules Ida et Estelle entrent au camp. Ida a survécu ainsi que Sarah Palombo (sœur d’Estelle, déportée en avril 1944, par le convoi 71).

Un point sur…. La Déportation et Shoah dans la région de Marseille

Les arrestations à Marseille et dans la région s’étendent de l’été 1942 à l’été 1944. À la suite des accords avec l’occupant (du 2 juillet 1942, Bousquet, Laval et la Gestapo), les premières arrestations concernent des Juifs étrangers, la France s’étant engagée à livrer 10 000 d’entre eux. Dès le début du mois d’août 1942, des familles entières sont arrêtées ainsi que des travailleurs affectés jusque-là aux travaux agricoles et forestiers dans la région, et des ressortissants du Grand Reich3. Les transferts vers Drancy concernent un peu plus de 1200 personnes4. Cinq mois plus tard, en janvier 1943, est organisée la grande Rafle qui cible plusieurs quartiers mais particulièrement celui du Vieux-Port. Après celle-ci, durant 1943 et jusqu’au 24 juillet 1944, les Juifs de Marseille vivent sous une menace constante, « à tous moments, […] courent le risque d’être arrêtés, internés et déportés. […] c’est le temps des rafles plus insidieuses et des arrestations individuelles, c’est le temps des dénonciations ».

La Rafle de Marseille, fin janvier 1943

L’opération organisée entre les 22 et 24 janvier 1943, conjointement par les autorités allemandes et françaises, intervient deux mois et demi après l’invasion allemande de la zone libre (11 novembre 1942), en réaction au débarquement allié en Afrique du Nord (8 novembre). Dès le 12 novembre, les troupes allemandes occupaient Marseille. En janvier 1943, l’opération est double, comme en atteste le communiqué du 24 janvier 1943 de la préfecture des Bouches-du-Rhône, publié à l’issue des opérations:

« Pour des raisons d’ordre militaire et afin de garantir la sécurité de la population, les autorités militaires allemandes ont notifié à l’administration française l’ordre de procéder immédiatement à l’évacuation du quartier nord du Vieux-Port. Pour des motifs de sécurité intérieure, l’administration française avait, de son côté, décidé d’effectuer une vaste opération de police afin de débarrasser Marseille de certains éléments dont l’activité faisait peser de grands risques sur la population. »

Prenant prétexte d’attentats contre des soldats allemands, l’opération vise à détruire le quartier du Vieux-Port, jugé dangereux, identifié comme un repère de criminels et de résistants, par les autorités d’Occupation. C’est au sein de cette opération qu’est organisée la Rafle qui touche les Juifs de la région. Elle intervient ainsi dans le cadre d’un événement répressif plus large.

Du côté allemand, l’opération est placée sous la direction de Carl Oberg et du côté français, sous l’autorité de René Bousquet, secrétaire général de la police du régime de Vichy. Les Français qui ont négocié leur participation à cette opération d’envergure et qui souhaitent se charger des arrestations, amènent sur place un fort contingent de policiers, 12 000 hommes – en comparaison, 4000 avaient été mobilisés pour la Rafle du Vel d’hiv.

6000 personnes sont arrêtées – les autorités allemandes avaient prévu l’arrestation de 8000. Dans les jours qui suivent, 3 977 personnes sont relâchées tandis que 1 642 sont déportées dont 782 Juifs. Le premier transfert est organisé vers le camp de Compiègne-Royallieu. Les Juifs sont envoyés ensuite au camp de Drancy puis déportés vers les centres d’assassinat nazis créés sur le territoire polonais – ce fut le chemin subi par le père d’Ida Palombo. Les non Juifs sont déportés vers des camps du Reich, notamment Sachsenhausen.

La Rafle fut suivie à partir de février 1943 de la destruction par dynamitage du quartier du Vieux-Port. Les habitants, près de 20 000 personnes, en furent expulsés. La reconstruction du quartier demanda plusieurs années, elle se poursuivait encore dans les années 1950.

Témoignage de Lucien et Pierre Vidal-Naquet

Extrait de la préface à l’ouvrage Marseille, Vichy et les Juifs publié par la section de Marseille de l’Amicale des Déportés d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie pour le 50e anniversaire de la Rafle et des déportations de janvier 1943 (publication sous la direction de Christian Oppetit). Pierre Vidal-Naquet se présente ici comme « témoin-historien ». Né en 1930 à Paris, sa famille se réfugie à Marseille en juillet 1940. Il est scolarisé au lycée Périer. En janvier 1943, il a 13 ans et n’est pas présent dans la ville au moment de la Rafle, ses parents ayant choisi, après l’invasion de la zone libre en novembre 1942, de placer leurs trois enfants à Megève dans un home d’enfants. En revanche, son père, Lucien, avocat, a été un témoin visuel de la Rafle. Lui-même et son épouse Marguerite ont été arrêtés l’année suivante, à la même époque qu’Ida Palombo, au printemps 1944, le 15 mai. Transférés à Drancy, ils ont été déportés à Auschwitz par le convoi 75, du 30 mai 1944. Ils ne sont pas revenus.

Témoignage de Lucien Vidal-Naquet cité par son fils Pierre:

« Après l’invasion de la zone libre en novembre 1942, mon frère, ma sœur et moi, fumes placés par nos parents dans un home d’enfants à Megève, où nous sommes restés pendant cinq mois. C’est à dire que je n’étais pas à Marseille au moment de la destruction du quartier du Vieux-Port en janvier 1943. J’en recueillis de nombreux témoignages à mon retour, et voici, du reste, ce que mon père, Lucien Vidal-Naquet, avocat à la Cour de Paris, rayé du barreau, en vertu du statut des Juifs de Vichy, écrivit dans son Journal à la date du 25 janvier 1943 :

« Nous venons de vivre plusieurs jours – et plusieurs nuits – dont nous sortons moulus comme d’une grave maladie, sans pouvoir encore nous proclamer guéris… Plusieurs journées où la police, française, hélas, obéissant aux ordres de Berlin, a procédé à des perquisitions massives, à des arrestations destinées à procurer au Moloch nazi le contingent de chair humaine dont il avait fixé le montant : des ouvriers, des femmes, des enfants ont été arrêtés sans discernement et précipités dans des wagons plombés, expédiés à destination des travaux forcés de Pologne et de Russie. C’est le cas d’une dame de plus de 50 ans que je connais, et qui, bien entendu, était parfaitement en règle. C’est le cas d’un jeune Français de 16 ans, arrêté alors qu’il venait de conduire un parent à la gare : ce lycéen a été arrêté porteur de ses livres de classe, par des gardes mobiles français, et, depuis, n’a pas reparu chez lui. Nous avons pu nous demander si nous ne serions pas arrêtés les uns et les autres […] Quelle affreuse tristesse. Et quelle impression tragique de cette ville, dont certains quartiers ont été vidés de tous leurs habitants, où tout le monde parle à voix basse, dans la crainte de la catastrophe imminente. Je n’ai jamais compris comme aujourd’hui ce que peut contenir de tragique ce simple mot de terreur. »

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

  1. Ida Palombo, p.24.
  2. Voir Mémorial des rescapés juifs… p.256. Un seul homme est considéré comme survivant ; il s’est échappé avant sa déportation
  3. Jacqueline Ribot, « Les Juifs étrangers à Marseille et dans la région : transit, internement, déportation », in Marseille, Vichy et les Juifs, Publication l’Amicale des Déportés d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie – Section Marseille-Provence, 1993, pp.93-106
  4. Klarsfeld Serge, Les transferts de Juifs de la région de Marseille vers les camps de Drancy ou de Compiègne en vue de leur déportation, 11 août 1942 – 24 juillet 1944, édité par l’association « Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France », octobre 1992

Indications bibliographiques

Marseille, Vichy et les Juifs, publication de la section de Marseille de l’Amicale des Déportés d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie, sous la direction de Christian Oppetit, 1993

  • Dray-Bensousan Renée, Les Juifs à Marseille (1940-1944), Paris, Les Belles Lettres, 2004.
  • Mencherini Robert (dir.), Provence-Auschwitz. De l’internement des étrangers à la déportation des juifs, 1939-1944, Aix-en-Provence, PUP, 2007.
Élisabeth Sentuc, C’est ainsi que je me souviens

Élisabeth Sentuc, C’est ainsi que je me souviens, Le Manuscrit, Collection Fondation de la Mémoire de la Shoah, 20 décembre 2019, (CR, Claude Dumond)

Une lecture, par Claude Dumond

C’est ainsi que je me souviens, le titre du livre annonce un parti pris qui surprend dès les premières pages dictées par Élisabeth à sa fille Myriam. L’auteur obéit à un certain nombre de devoirs avant de contribuer à l’histoire de la Shoah. Ainsi celui de redonner une existence à tous les membres de sa famille, et à des amis d’enfance disparus en attachant autant que possible un souvenir au nom de chacun. La liste est longue, très longue, le lecteur comprend vite qu’elle participe à la revanche contre le nazisme par ce livre.

Née en 1923, Élisabeth nous décrit une «enfance heureuse» à Huedin, petite ville située à l’époque en Roumanie mais revendiquée par la Hongrie. En phrases courtes, elle décrit avec beaucoup de précisions son cadre de vie, une maison attenante aux bains rituels dont son père a la responsabilité mais qui ne procurent que de faibles revenus et l’attachement à une orthodoxie religieuse très stricte qui unit la famille derrière le père. A la maison on parle yiddish, à l’école le roumain, la maman s’exprime plus volontiers en Magyar, Élisabeth apprend l’Allemand avec un professeur particulier qui lui donnera à jamais le goût du savoir. Pourtant, la famille étant trop pauvre, Élisabeth devient apprentie couturière à la fin de sa scolarité primaire alors qu’elle rêvait de devenir docteur ou institutrice ! Devoir de mémoire, le nombre des amies citées, y compris beaucoup de non juives, ne cesse de nous impressionner.

A partir de 1936, l’antisémitisme qu’elle a ignoré jusque-là s’impose à elle. Une organisation d’extrême droite, la Garde de fer, s’en prend aux biens des Juifs, les rapports se distendent avec les non-Juifs.

Quand en 1940, Hitler fait « cadeau » de la Transylvanie à la Hongrie en échange de son entrée en guerre contre l’URSS, en l’espace de quelques mois les Juifs de Huedin sont recensés, privés de leurs biens et doivent porter l’étoile jaune, un « engrenage » qu’Élisabeth narre d’une manière très factuelle sans faire part de ses états d’âme.

Suit un internement à Budapest, après avoir été séparée du Père puis l’avoir retrouvé à plusieurs reprises. La famille est ensuite encore réunie à Huedin quand elle est envoyée dans le camp de concentration de Cluj.

Élisabeth nous laisse ignorer ses sentiments, ses angoisses. Elle semble avoir vécu les années 1941, 1942, 1943 au jour le jour. Tous les faits qu’elle rapporte sont vérifiables dans les travaux d’historiens consacrés à ces événements mais à aucun moment, elle-même ne se situe dans l’Histoire. Démarche volontaire, le personnage est de plus en plus énigmatique, il interroge le lecteur… et stimule son intérêt.

Le 29 mai 1944, la famille doit monter dans un wagon à bestiaux où on ne peut s’allonger ou s’accroupir qu’à tour de rôle pour un voyage de quatre jours, vers une destination inconnue.

A la descente du train, le père et les deux frères entrent dans uneA la descente du train, le père et les deux frères entrent dans une colonne qui disparaît. L’officier SS demande à Élisabeth si la petite Eva  qu’elle  tient  par la main est sa fille, et comme elle répond « non », il détache la main de la petite fille et l’envoie vers sa mère et le petit Putyu dans la file de ceux qui vont mourir immédiatement. Élisabeth en sera inconsolable jusqu’à la fin de sa vie.

Des images communes à de nombreux survivants qui n’ont cessé de hanter le reste de leur vie.

Aucune remarque particulière sur le fait d’être dans l’obligation de se mettre nue pour être tondue à la Sauna, nudité qui fut l’humiliation suprême pour de très nombreuses femmes.

Par contre, même désespoir en apprenant que sa mère, son petit frère et sa petite sœur ont été assassinés et que leurs corps ont été brûlés. « Tant que je vivais j’avais l’espoir de retrouver au moins mon père et mes frères. »

Souvenirs de coups extrêmement douloureux distribués arbitrairement : « Serrer les dents quand la souffrance est trop forte, supporter les humiliations, ne pas s’apitoyer sur son sort, et ne jamais dire «je ne veux plus» »…

C’est seulement au bout de 6 semaines, à l’issue d’une sélection qu’Élisabeth est enregistrée et tatouée par le matricule A12832. Nouvelles descriptions très précises des conditions matérielles, indignes dans lesquelles vivent les détenues.

Malade elle passe 15 jours à l’infirmerie, que manifestement elle se refuse à appeler Revier, – résistant au vocabulaire des bourreaux – et réussit à en sortir.

On note deux partis pris qui rompent avec les autres témoignages : la description précise des lieux et les noms des per- sonnes rencontrées, anciennes connaissances ou compagnes d’infortune.

Fin septembre 1944, Élisabeth est expédiée dans un groupe de 300 femmes en Haute Silésie dans un camp de travail forcé à Gorlitz. Retour dans un monde « normal » même si le statut des Juives est celui d’esclaves, de bétail. Les conditions de vie sont « honorables » et le lieu permet de rencontrer des Français du STO et des prisonniers. Pour la première fois depuis très longtemps, Élisabeth semble prendre conscience de la possibilité et même de l’imminence d’une défaite allemande, nous sommes en avril 1944. Une complicité s’établit entre Élisabeth et un prisonnier français rencontré dans un souterrain lors d’une alerte aérienne. Il s’appelle Charles mais faute d’une langue commune la communication est difficile. Il lui envoie pain ou gamelles de soupe par des camarades qui travaillent dans la même usine qu’elle.

En mai, à la libération du camp, Élisabeth prend une décision déterminante pour le reste de sa vie, elle décide de rejoindre et de suivre Charles et un groupe de Français.

Trois semaines pour atteindre Thionville, où, juive apatride, elle doit surmonter de multiples obstacles pour se faire admettre en France. Charles « la prend totalement en charge », elle « continue de ne jamais s’apitoyer sur son sort ».

Élisabeth rejoint LaTeste de Buch où habite Charles, le 18 juillet 1945. Ils se marient le 16 février 1946.

Le récit de la vie d’Élisabeth s’interrompt pour laisser place au témoignage de son frère Alexandre (devenu Schlomo en Israël) le seul autre membre de la famille qui ait survécu. Témoignage recueilli en juillet 2008.

Comme sa sœur et des milliers de jeunes Juifs hongrois dispersés dans les différents «camps» de Birkenau, Alexandre n’est pas enregistré à son arrivée à Birkenau et cantonné dans le camp des Tsiganes. Sans travail, à la merci des Kapos, il est exposé au sadisme des médecins nazis, Menguelé et Thilo, qui multiplient les sélections impromptues et mortelles pour les terroriser. Habile à se cacher mais surtout bénéficiant de concours de circonstances favorables, Alexandre réussit à sur- vivre jusqu’au moment où « en octobre ou novembre », il est enregistré et tatoué avec le numéro B14843. Marche de la mort, trains découverts, puis ce sont les camps de Mauthausen, Melk. Il est libéré le 5 mai 1945 à Gunskirchen. Pris en charge par la brigade juive de l’armée anglaise, il déclare vouloir aller en Palestine qu’il met plus d’un an à atteindre, où, dans un Kibboutz, après un long service militaire, il exerce le métier de charpentier.

Même style direct que celui de sa sœur, même refus de décrire les scènes les plus horribles auxquelles il a assisté, même refus de juger, mais aussi même volonté de citer les noms de ceux qu’il a rencontrés.

Absolument passionnant.

Après cette insertion de l’histoire du frère, le récit du cours de la vie d’Élisabeth reprend. Très gentiment accueillie dans la famille de Charles, elle est surprise par le ton direct, les jurons fréquents, le peu de respect pour les obligations religieuses, qu’elle considère comme un manque d’éducation des Français.

Les conditions de vie sont longtemps très difficiles. Le couple ne peut acheter un logement décent qu’en 1959. Huit enfants naissent entre 1946 et 1964, la famille vit pauvrement mais Élisabeth se consacre entièrement à son rôle de Maman. Charles, peintre en bâtiment, s’épuise au travail. Tous les enfants ont été baptisés dans le culte catholique et les quatre premiers font leur communion sans grande conviction. Mais, à partir du dé- but des années soixante, les quatre plus jeunes suivent un enseignement religieux à la synagogue. Ses fils François et Daniel sont circoncis avant leur Bar-mitsva.

A partir de 1995, Élisabeth entre « dans les années témoignages ». Invitée dans les classes par des professeurs du secondaire, elle ne cesse d’élargir le cercle des enseignants qui la réclame. A chaque fois le moment le plus éprouvant pour elle, le plus fort pour les élèves, est l’évocation de sa mère et de sa petite sœur qui s’éloignent sur la rampe de Birkenau.

Elle participe à plusieurs Marche des Vivants.

Et Élisabeth de conclure : « Le temps passe et la grande blessure est toujours là. Elle ne pourra jamais s’effacer. Mais je sais tout ce que j’ai pu réaliser : un mariage heureux et une merveilleuse famille. C’est sans doute la plus belle vengeance que je puisse espérer. Une grande famille unie de huit enfants, des petits et arrière-petits enfants adorables, je me dis que c’est la plus belle revanche sur le nazisme qui a détruit ma famille et voulait me détruire aussi. »

Ainsi se termine le témoignage d’Élisabeth.

Mais les amis d’Élisabeth ont eu l’idée lumineuse d’ajouter une postface intitulée : « Être l’enfant d’une survivante de la Shoah par les enfants d’Élisabeth Sentuc ». L’auteur de cette lecture se refuse à en dévoiler le contenu… mais garantit au lecteur du livre des suppléments d’informations surprenants qui expliquent un certain nombre d’interrogations nées du récit d’Élisabeth !

Claude Dumond, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

Élie Buzyn, Ce que je voudrais transmettre, Lettre aux jeunes générations, Entretiens

Élie Buzyn, Ce que je voudrais transmettre, Lettre aux jeunes générations, Entretiens, Alisio, 16 avril 2019, (CR, Alain Pujat)

Cela commence comme un conte. Lorsqu’il était un tout jeune enfant, les fées de la famille se  sont  penchées sur le petit Élie. De tous les dons qu’elles lui firent alors, il en est un qui l’a marqué à jamais. À la veille du shabbat, il était chargé de recevoir les mendiants qui venaient pour l’aumône, mais, un jour, ayant remarqué que certains trichaient, en passant deux fois, il court en informer sa mère. À sa grande surprise, elle lui répond que ce n’est pas grave, qu’une pièce, c’est bien peu, et que l’important est de « donner sans compter ». Ce jour-là, sa mère lui offre le don en viatique pour sa vie. Cette leçon de vie, Élie Buzyn l’a inscrite comme un emblème à l’ouverture de cette « Lettre » qu’il adresse aux « jeunes générations ».

À ceux qui croient que l’on se construit seul, dans une naïve autonomie, il oppose cette leçon de modestie que l’être humain, avant d’être le fils de ses œuvres, se forme en recevant l’héritage de ses pères, les leçons de ses maîtres, l’exemple de ses mentors. Aux Digital Natives ou aux Millennials4, enfants du présent et de la vie immédiate des réseaux, il conseille « de s’intéresser à l’Histoire, de regarder en arrière ». À l’individualisme des projets de carrière, il oppose que l’on n’existe que comme « maillon d’une chaîne qui implique empathie et solidarité », liés aux autres, aidés par les autres, les aidant à notre tour, selon la grande règle du don, du don reçu et du don rendu.

Si cette transmission des savoirs et des valeurs, d’une génération à l’autre, est si importante, c’est, dit Élie Buzyn, qu’elle est la condition pour une société humaine de sa survie dans le temps. À la sempiternelle question aux rescapés des camps : « comment avez-vous pu résister ? », il répond que c’est cet héritage qui lui a permis de survivre, et la promesse faite à sa mère, le jour de sa bar-mitsvah, qu’il survivrait à cette guerre.

C’est qu’après le temps des fées était venu celui des monstres. Dès 1940, dans le ghetto de Lodz, Élie, âgé de 11 ans, travaille en usine pour assurer la survie des siens. Puis, ce sera Auschwitz, l’assassinat de ses parents, la marche de la mort, Buchenwald. Élie Buzyn évoque ce temps d’effroi avec une retenue et une simplicité empreintes de gravité, qui traduisent la force intérieure qui l’habite. S’il élève parfois la voix, c’est, le plus souvent, pour un trait d’humour ou de malice. Lorsqu’on lui demande si on peut croire en Dieu après la Shoah, il s’étonne de ce rescapé des camps devenu grand- rabbin d’Israël, disant, en une formule où la raillerie voile peut- être l’amertume, qu’il « a certainement dû composer avec un Dieu que les hommes n’intéressent pas. Un Dieu déconnecté de l’espèce humaine ». La forme choisie pour cette « lettre » -des entretiens avec l’éditrice Barbara Astruc, qui a l’âge des petits- enfants d’Élie Buzyn- donne le sentiment d’une conversation amicale et familière, qui sert parfaitement le propos en ôtant à ces conseils et à ce message toute pesanteur moralisante.

Des anecdotes y concourent aussi. L’une d’elles frappe par la valeur symbolique, quasi allégorique, qu’Élie Buzyn lui donne. Lorsqu’il est arrivé à Buchenwald, au terme de la marche de la mort, ses pieds avaient gelé. Pas d’autre solution, selon le médecin du camp, que de les lui couper. C’est l’un de ses camarades qui le sauve, en lui conseillant de tremper ses pieds alternativement dans l’eau froide, puis dans l’eau chaude. Élie Buzyn voit dans la réussite de ce traitement de fortune comme une préfiguration du choix professionnel qu’il fera plus tard, lorsqu’il se détournera de la chirurgie générale -une chirurgie d’ablation, dit-il- pour la chirurgie orthopédique : « Je voulais réparer les vivants, les remettre en état de marche au lieu de les priver d’un organe ». Il en tire aussi un enseignement plus général, à l’intention de ses jeunes lecteurs. Il les invite à se méfier de l’hyperspécialisation (et de railler « les spécialistes du cinquième doigt ou de la dernière phalange »…), de l’excès d’assurance qu’elle procure, et des erreurs qu’elle fait commettre. Au temps de l’obsolescence programmée et des experts bardés de certitudes et de dogmes abstraits, voici réhabilitée, dans la dignité de sa mission et la modestie de sa démarche, une pratique d’artisan, -la chirurgie, rappelle-t-il, désigne étymologiquement un « travail manuel »- un « bricolage » pourrait-on dire, en clin d’œil à Lévi-Strauss. Et, comme pour tout artisanat, comme pour tout métier, l’apprentissage est d’abord affaire de transmission d’homme à homme : c’est dans les situations concrètes de l’exercice du métier que l’élève apprend de son maître à « développer son agilité d’esprit par rapport à la théorie ».

La chirurgie orthopédique, écrit Élie Buzyn, « je l’ai pratiquée toute ma vie, en m’efforçant de produire du positif avec ce qui était malade ou fracturé ». On songe au Dr Rieux, le héros de LaPested’Albert Camus. Élie Buzyn et ce frère de fiction appartiennent tous deux au nombre de ceux qui « ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins ». Une semblable détermination les unit, modeste et tenace. Une même peur les habite aussi.

Après avoir longtemps refusé de parler des camps, Élie Buzyn, poussé par ses enfants, a admis qu’il s’était « trompé ». Il a reconnu la nécessité de transmettre le souvenir de ce qui s’est passé, par fidélité aux morts, et par souci d’aider les générations futures : « le dépositaire du récit est chargé de le perpétuer à son tour ». Mais, Rieux, le médecin de La Peste, comme Buzyn, le chirurgien, savent tous deux que « l’antisémitisme, qui dure depuis trois mille ans, ne va pas s’arrêter », et que « le bacille de la peste ne meurt, ni ne disparaît jamais », que « peut-être le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse ».

C’est que l’humanité peut avoir la mémoire courte, Élie Buzyn le sait, et s’en inquiète. C’est pourtant l’espoir qui l’emporte en lui. S’il a pu survivre dans les camps, explique-t-il, c’est parce qu’il n’a jamais cessé d’espérer, « c’est cela qui nous faisait tenir ». La grande leçon qu’il veut transmettre, et par laquelle il conclut sa « lettre », est un acte de confiance raisonnée en l’avenir, la conviction qui l’habite que, quelles que soient les épreuves que l’on peut traverser, « il y a toujours du positif à en extraire », et qu’il « n’y a pas lieu de désespérer ». Élie Buzyn sait mieux que personne que ce pari que l’on fait alors, « ce doute positif qu’on appelle l’espoir », ce « risque des risques » selon la formule de Georges Bernanos qu’il cite alors, est la seule voie qui vaille.

Alain Pujat, Après-Auschwitz, n°359, Été 2019

Simone Polak, Agis comme si j’étais toujours à tes côtés

Simone Polak, Agis comme si j’étais toujours à tes côtés, (en collaboration avec Muriel Klein-Zolty), Éditions Le Manuscrit, 1 octobre 2018, (CR, Isabelle Ernot)

« J’écris ce livre très tardivement, à 86 ans. Je le dédie à ma pauvre mère, qui n’a pas eu la joie de me voir grandir, que je n’ai pu entourer dans ses vieux jours, à mon frère que j’aurais tellement voulu accompagner […] lui, si sensible, disparu à l’âge de 11 ans. » (p.13)

C’est sur cet hommage à ses proches que Simone Polak a choisi d’ouvrir son ouvrage mémoriel. Déportée avec sa mère et son petit frère par le convoi 74 du 20 mai 1944, seule, elle est revenue. Prenant à rebours la chronologie, elle commence par la période du retour. Elle a alors 16 ans. Son récit fait mesurer la rupture qui sépare irrémédiablement les survivants des autres et le trauma qui s’approfondit, s’enracine, s’enkyste dans la solitude.

Simone qui a grandi à Saverne « à l’ombre de la synagogue » fréquentait aussi des bourgades de la région où sa fratrie était installée. C’est l’occasion de rappeler la longue histoire des Juifs en Alsace, dont témoignent les cimetières – particulièrement celui de Rosenwiller, l’un des plus importants, qui abrite près de six mille sépultures et dont sa grand-mère était la gardienne – ainsi que l’existence du judéo- alsacien (yiddishdaitsch), cette langue vernaculaire des Juifs de la vallée du Rhin.

Dans cette région frontalière, l’invasion allemande provoque une rupture fulgurante. Après l’annexion, arrive le décret d’expulsion des Juifs d’Alsace et d’une partie de la Lorraine. (15 juillet 1940) « D’un jour à l’autre, les Juifs furent forcés de quitter les villes et villages, dans lesquels ils étaient enracinés depuis des générations. » (p.46).

A Birkenau, l’adolescente rencontre une figure protectrice, Sarah, d’origine turque, âgée de 44 ans. Ensemble, elles forment un duo d’entre-aide. Simone connaît plusieurs Kommandos. Sous sa plume, cette réalité exprimée qui fut commune aux « femmes de Birkenau » : « Mais il ne fallait pas s’attacher, il ne fallait pas penser, ni au présent ni au passé, d’avenir, il n’y en avait plus » (p.104).

Arrivée en mai 1944, Simone quitte le camp fin octobre, début novembre. Elle se retrouve à Bergen-Belsen, puis à Raguhn, enfin à Theresienstadt. Durant les premières années de l’après-guerre, elle supporte des séquelles extrêmement graves et connaît plusieurs années de soin.

« Agis comme si j’étais toujours à tes côtés », cette petite phrase de sa mère a accompagné Simone dans son chemin de survie et jusqu’à aujourd’hui. « Le poids de la déportation, je l’ai subi tout au long de ma vie, tant moralement que physiquement. Pour assumer le quotidien, j’ai mis de côté mon ressenti. Ni ma famille, ni mes amis, ni mon entourage ne connaissaient jusqu’à présent mon véritable parcours. C’est la raison pour laquelle il fallait qu’à 86 ans j’écrive, avant qu’il ne soit trop tard. » (p.177)

Et nous l’en remercions.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°349, Printemps 2019

Paulette Angel-Rosenberg, Le tournesol

Paulette Angel-Rosenberg, Le tournesol, Éditions Le Manuscrit, 30 septembre 2020, (CR, Ginette Mabille)

Voir, en personne ou même sur un petit écran, pendant une heure ou deux, l’un des derniers survivants de la Shoah qui témoigne, avec son visage vénérable, ses quatre-vingt-dix ans d’âge, sa voix étranglée d’émotion, ses paroles qui dépassent sa propre  vie et englobent les victimes de la barbarie nazie, c’est comme recevoir en plein cœur un héritage oral sacré. Oui, témoigner de son vivant, même tardivement est plus fort que tous les livres.

Mais quand le témoin décide d’écrire aussi un livre, trace individuelle à laisser dans l’histoire collective, il a besoin de beaucoup de temps, six ans dans le cas de Paulette Angel-Rosenberg, six ans de travail suivis d’un temps indéfini pour atteindre et toucher ses futurs lecteurs.

Car dans un livre il faut développer, expliquer en replaçant son propre témoignage dans le contexte historique de l’époque, ce que Paulette Angel fait très bien dès sa biographie détaillée en tête du livre. On y trouve en italiques toutes les références utiles pour comprendre le parcours de sa famille du Shtetl polonais à la France avant et pendant la guerre, puis à la Suisse où elle réside actuellement. Ainsi, dès le début, on suit le récit de la fuite, à travers l’Europe, d’une famille juive devenue française et heureuse de l’être, mais de nouveau avec la guerre, victime de l’antisémitisme et cependant toujours en lutte pour un monde meilleur.

Comme dans la vie, Paulette Angel-Rosenberg, dans son style écrit, se montre pleine de vivacité et de fougue et comme à l’oral, elle revit à l’écrit ses moindres souvenirs et sa narration au présent nous fait partager ses émotions d’adolescente sous la menace permanente de la déportation vers « une destination  inconnue  ».  Elle  a  souffert  du  froid,  de  la  soif  et  de  la faim au cours de ses divers emprisonnements : à l’automne 1942, Paulette âgée de 15 ans et sa sœur Sophie, envoyées en zone libre par leurs parents depuis Angoulême sont dénoncées par leurs passeurs et incarcérées à partir du 18 octobre 1942 par les Allemands dans différents lieux de détention, en Dordogne, en Charente, à Angoulême, près de Poitiers, avant d’être transférées à Drancy où elles arrivent le 12 novembre. Elles n’y restent « que » pendant un mois. Par chance, leurs parents  grâce  à  l’UGIF  (Union  générale  des  Israélites  de France), arrivent in extremis à les faire sortir de cet enfer.

Une  mesure  exceptionnelle  a  joué  en  leur  faveur  :  à  cette époque précise, il est prévu que « les enfants de moins de 16 ans  sont  libérables  (…)  à  la  condition  qu’ils  soient  isolés  et qu’au moins un de leurs parents n’ait pas été déporté. L’UGIF parvint  à  obtenir  la  libération  de  817  détenus,  dont  192  de moins de 16 ans » (note de la page 113)

Le dernier combat de toute la famille de nouveau réunie en juin 1944 du côté de Grenoble, à Sassenage, est celui de la Résistance avec les camarades du réseau FTP-MOI (Francs- tireurs et Partisans, Main-d’œuvre Immigrée). Mais en juillet 1944, lors du démantèlement du maquis du Vercors, son père, Moïché Rosenberg, dénoncé, meurt sous la torture et sous les balles des nazis, sans avoir parlé, comme Jean Moulin.

Paulette Angel-Rosenberg dédie son livre autobiographique à la mémoire de Ruth Fayon, née en 1928 en Tchécoslovaquie et morte en Suisse en 2010, son amie, déportée à Auschwitz et dans d’autres camps à quinze ans et dont le père, comme le sien, a été massacré par les nazis.

Ruth  Fayon  a  témoigné  auprès  des  jeunes  et  a  rédigé  ses mémoires Auschwitz en héritage, Éditions Alphil, 2009, avec l’aide d’un historien. Avant de mourir, elle a fait promettre à Paulette de coucher par écrit les souvenirs de son adolescence volée par les nazis. Paulette avait quelques scrupules à témoigner car elle n’avait connu que Drancy, pas Auschwitz, mais sa chance exceptionnelle d’échapper à la déportation ne valait- elle pas la peine d’être racontée aussi à la jeunesse ?

Consciente   d’être   une   exception   dans   l’exception   d’avoir survécu,  Paulette  Angel,  dans  l’un  de  ses  plus  émouvants témoignages oraux, (disponible sur YouTube), le 6 novembre 2018,  devant  les  élèves  de  l’École  Internationale  de  Grand- Saxonnex,  leur  demandait  en  conclusion  de  son  discours de ne jamais oublier la spécificité de la Shoah: car « ce qui pouvait  arriver  de  pire à  un  non-Juif,  c’était  d’entrer  dans l’enfer d’un camp de concentration nazi, mais ce qui pouvait arriver de mieux à un Juif, c’était d’entrer dans le même enfer, où les conditions pour lui étaient encore plus terribles, mais c’était sa seule chance de survie, ce camp de concentration ou de travail forcé était le seul endroit où les SS le toléraient en tant que condamné à mort en sursis ».

Jamais Paulette Angel-Rosenberg ne pourra les oublier ses chers disparus, famille et amis assassinés dont elle perpétue la mémoire dans ses pages et au moyen d’une centaine de photos et documents qui émaillent le livre et l’enrichissent de vérité.

D’abord, elle évoque le sort tragique de ceux qui l’ont sauvée de Drancy, elle et sa sœur Sophie comme Elie Bloch, le rabbin de Metz, responsable de l’UGIF en 1942 : « Cet homme merveilleux, exceptionnel qui a sauvé la vie de tant de Juifs durant la  Shoah  jusqu’à  sa  déportation  du  camp  de  Drancy  vers celui d’Auschwitz avec sa femme Georgette et leur petite fille Myriam ». Ce texte est suivi d’une photo très émouvante de la famille Bloch en 1938, pp.128-129.

Puis, Paulette Angel-Rosenberg évoque sa propre famille :

«  Chez nous, mon père a laissé un grand vide, mon oncle Ara Fisz, ma grand-tante Mimé Fisz (…), mes cousins germains Richard Grossmann (…), sa femme et leur enfant. Tant et tant d’amis. Déportés à Auschwitz. Disparus dans les chambres à gaz, brûlés dans les fours crématoires du sinistre camp de la mort d’Auschwitz-Birkenau  ». (p. 165).

Enfin, Paulette poursuit, en donnant toute sa dimension à son travail de témoignage :

« La Mémoire est le Testament que nous ont livré les morts des camps d’extermination nazis ; Vivre, tout en transmettant sans cesse leur souvenir. (…) Nous devons transmettre leur mémoire, leurs noms, mais continuer à vivre ».

Oui, c’est honorer le souvenir des morts que de tenter de vivre et de vivre pleinement après eux. Et cette démarche consciente et affirmée fait de ce livre des «Mémoires de l’avenir», si l’on peut risquer cet oxymore !

D’ailleurs Paulette a trouvé un titre poétique pour son livre : « le tournesol », cette plante haute et majestueuse dont la  tige tourne sur elle-même pour que sa tête jaune d’or reste toujours face au soleil. Elle s’identifie en souriant à ce symbole de la joie et de l’amour de vivre !

Voilà pourquoi il faut lire le livre de cette femme pleine de courage et d’optimisme, mais d’un optimisme lucide sur les risques que court encore le monde du vingt et unième siècle.

Ginette Mabille, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet – Septembre / Octobre – Décembre 2020

Raya Kagan, Des femmes dans le bureau de l’enfer

Raya Kagan, Des femmes dans le bureau de l’enfer, Éditions FFDJF, 2020, (CR, Isabelle Ernot)

Raya (Raissa) Kagan, née Rapoport, a été déportée de France par le convoi n°3, le 22 juin 1942, le premier qui emmenait des  femmes,  66  sur  999  personnes.  En  mai  1945,  elles étaient 6 survivantes dont Claudette Bloch (Kennedy) qui fut très  proche  de  l’Amicale  d’Auschwitz,  amie  personnelle  de sa présidente Marie-Élisa Cohen (1950-1992). Dès la fin de la guerre, Raya Kagan est partie vers la Palestine juive où en 1947 elle a publié son témoignage en hébreu aux Éditions Sifriat  Hapoalin  (la  bibliothèque  des  travailleurs).  Celui-ci vient d’être traduit en français (Fabienne Bergmann) et édité par  l’entremise  de  Serge  Klarsfeld  (Éditions  FFDJF,  2020) qui avait repéré l’ouvrage dans les années 1970.

Née  en  Ukraine  en  1910,  venue  en  France  en  1937  pour  y préparer un doctorat en histoire, Raya est arrêtée le 27 avril 1942,  considérée  à  tort  comme  membre  d’un  réseau  de résistance communiste. Après un passage par le dépôt de la préfecture de police, elle connaît durant plusieurs semaines le camp des Tournelles (Paris 20e) puis elle est déportée à Auschwitz-Birkenau,  le  22  juin  1942.  Son  convoi  ne  subit pas  de  sélection  à  l’arrivée  –  celles-ci  sont  instaurées  le mois suivant, durant juillet 1942. Quelque temps après son arrivée, elle est immatriculée et tatouée (matricule 7984).

Femme diplômée, parlant plusieurs langues, elle est repérée par les autorités et devient une « prisonnière de fonction »  au service de l’administration du camp, le Standesamt, situé à Auschwitz I. Elle est logée dans un bâtiment imposant,   qui relevait antérieurement de l’administration polonaise, renommé le Stabsgebäude, situé à environ deux cents mètres du camp souche.

Le témoignage de Raya Kagan, rédigé dans un langage clair quant à la réalité du camp, et valorisé par cette traduction, est exceptionnel à plus d’un titre. Arrivée en juin 1942, elle évoque  la  première  période  du  génocide  des  Juifs  à  Auschwitz-Birkenau  (les  arrivées  massives  avaient  commencé en mars, trois mois auparavant) ; également parce qu’elle a traversé l’ensemble de la période génocidaire, jusqu’à l’évacuation de janvier 1945, restant au camp deux ans et demi. Exceptionnel  encore,  parce  que  ce  témoignage  est  rédigé rapidement  après  la  fin  de  la  guerre,  de  sorte  que  l’on  a quelque  fois  l’impression  de  lire  un  journal.  Grâce  à  Raya Kagan,  on  accède  à  des  moments  que  l’on  connait  surtout par  les  sources  administratives  allemandes,  moins  par  les témoins. Ainsi, le secteur des femmes dans le camp d’Auschwitz, qui a existé entre mars et août 1942, avant le transfert des femmes vers Birkenau. Surtout, elle donne à voir le fonctionnement de l’administration du centre d’assassinat, depuis le Standesamt où elle est affectée, bureau qui gérait les admissions des femmes et des hommes orientés vers le camp pour le travail forcé, en sursis, ainsi que leurs décès – tandis que, de la majorité des déportés, de toutes celles et tous ceux assassinés par le gaz dès l’arrivée, aucune trace n’était officiellement gardée. Dès le début, au printemps 1940, les actes de décès ont concerné tous les prisonniers entrés au camp, juifs et non juifs ; en revanche, ils n’ont plus été établis pour les Juifs à partir de mars 1943 – époque de l’entrée en fonction des grandes chambres à gaz-crématoire. Le témoignage de Raya Kagan rejoint ici l’histoire des archives du camp, lorsqu’elle précise ce changement dans son travail (p.168). Si les SS ont entrepris de détruire les archives au moment  de « l’évacuation », des milliers d’actes de décès ont subsisté, conservés par le Musée d’État d’Auschwitz.

Durant  deux  ans  et  demi,  Raya  connaît  essentiellement  le camp d’Auschwitz et ses espaces proches, ne restant qu’une semaine à Birkenau, à l’été 1942. Son témoignage qui suit la  chronologie  cite  de  très  nombreux  personnages,  parmi les  prisonnières  et  prisonniers  mais  aussi  des  membres éminents  de  la  hiérarchie  SS,  côtoyés  au  quotidien.  Parmi les  figures  qui  ont  survécu,  il  faut  citer  Claudette  Bloch, ou encore des femmes du convoi dit des « 31 000 », du 24 janvier  1943.  Raya  fait  partie  d’un  groupe  très  particulier de  femmes,  privilégiées  à  plus  d’un  titre  mais  néanmoins menacées de mort, qui évoluent en marge des souffrances, dans un lieu stratégique où bat le pouls de l’activité principale,  la  mise  à  mort.  Son  groupe  était  proche  de  celui  des femmes scientifiques qui furent envoyées à Rajko après être passées également par le Stabsgebäude.

Raya Kagan a été témoin au procès Eichmann le 8 juin 1961. En Israël, elle a mené une carrière au sein du ministère des affaires étrangères. Elle est décédée en 1997.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet – Septembre / Octobre – Décembre 2020

Luigi Baldan, Lutter pour survivre. Ma Résistance non armée contre le Nazisme. Mémoires d’un soldat italien interné dans les camps nazis

Luigi Baldan, Lutter pour survivre. Ma Résistance non armée contre le Nazisme. Mémoires d’un soldat italien interné dans les camps nazis, Cierre Edizioni, 22 avril 2021, traduction française par Ginette Mabille (CR, Ginette Mabille)

Un livre, une histoire…

Après la liquidation du ghetto de Lodz en août 1944, ma maman Lodzia Kohn et sa sœur Fela sont déportées à Auschwitz-Birkenau. Elles y restent quelque temps, internées dans le secteur du Mexique qui a servi aussi de camp de transit durant l’été 1944, pour des femmes juives, hongroises et polonaises. Elles échappent à l’une des sélections pour la chambre à gaz qui y étaient menées régulièrement puis sont transférées vers un camp de travail forcé, BAD KUDOWA, ainsi nommé par les déportés, mais dont le nom était SACKISH KUDOWA. Ce camp satellite de Gross Rosen était situé à proximité de la frontière tchèque près de l’actuelle ville balnéaire de Kudowa-Sdroj, en Pologne.

Ouvert  en  1943  par  la  firme  allemande  VDM  (Vereinigte DeutscheMetallwerke), le site assure une production de pièces de rechange pour les avions de chasse Messerschmitt. Agrégé au  site  industriel,  le  camp-usine  était  une  véritable  tour  de Babel  :  des  prisonniers  de  guerre russes,  italiens,  français, belges, hollandais, des travailleurs forcés polonais, tchèques, des travailleurs civils libres des environs, qui rentraient chez eux  chaque  soir,  et  enfin  950  jeunes  femmes  juives  polonaises,  tchèques,  hongroises,  réduites  à  la  condition  d’ouvrières esclaves, formaient l’effectif de l’usine.

Là, des prisonniers de guerre, dont l’italien Luigi Baldan, ont organisé tout un réseau de solidarité cachée pour aider ces jeunes travailleuses-esclaves à survivre. A la fin de sa vie, ma mère consentait enfin à parler des terribles souffrances de sa jeunesse…

Mais moi, je me posais tant de questions et je cherchais des informations  sur  les  camps  nazis  !  En  2015,  je  trouve  par hasard  sur  internet  des  extraits  en  anglais  et  en  italien  du livre de Mémoires de Luigi Baldan : la précision des détails sur  ce  camp-usine  et  la  condition  des  travailleurs  forcés me  paraît  stupéfiante.  Lodzia  est  morte  en  2013  mais  son témoignage  vidéo  avait  été  enregistré  par  l’UDA  en  2005. Les faits racontés par Luigi et Lodzia se recoupent véritable- ment. Luigi Baldan, presque centenaire était encore vivant. Par gratitude, l’ayant contacté, je décide alors de traduire son livre  en  français,  tout  en  apprenant  l’italien.  La  traduction est terminée en 2016. Luigi l’a vue avant sa mort, le 3 février 2017 et le livre traduit en français vient enfin de paraître en janvier 2021, grâce à Sandro Baldan, son fils dévoué.

En Italie, la journée de la Mémoire de la Shoah, le 27 janvier 2021,  a  été  commémorée  par  bon  nombre  d’événements dans tout le pays. C’est ainsi que dès le 26 janvier 2021, la Consule de France à Venise, et la Directrice de l’Alliance Française, ont organisé, dans cet établissement culturel, une visioconférence consacrée à la présentation du livre Lutter pour survivre. On a raconté l’histoire de Luigi Baldan, puis la longue rédaction de ses Mémoires après guerre, avec l’aide de son fils et enfin, son amitié avec sa traductrice française. Cent personnes se sont connectées à cette rencontre littéraire et mémorielle, sans compter celles qui l’ont suivie en direct sur Facebook et dans plusieurs pays étrangers.

Des  descendantes  des  déportées  juives  de  Bad  Kudowa, sont  intervenues  en  français,  au  cours  de  cette  visioconférence  :  Anita  Steinitz,  la  fille  et  Gabriela,  la  petite-fille  de Trude  Sojka,  déportée  tchèque,  qui  s’établit  après-guerre en  Équateur,  où  elle  mena  jusqu’à  sa  mort  en  2007,  une grande carrière de peintre et de sculptrice. Sa maison familiale à Quito est devenue un Musée. Une autre fille de cette artiste, Miriam Kanann, était présente à la visioconférence, professeure d’immunologie à l’université du Kentucky, aux États-Unis. D’autres fils et filles de déportées juives, aidées par Luigi Baldan à Bad Kudowa, ont su par le souvenir de leurs  mères  émouvoir  l’auditoire  :  Rachel  Ziv,  ma  cousine germaine,  qui  vit  à  Tel-Aviv,  Avital  Teharlev,  fille  de  la déportée  tchèque  Jolika  Steinberg,  qui  vit  à  Jérusalem,  et Raanan  Gidron,  fils  de  Lisa  Kummerman  autre  survivante tchèque établie en Israël. Ils ont parlé en anglais.

Nous, les descendants des déportés d’Auschwitz et de Bad Kudowa avons  décidé  de  rester  en  contact  et  de  former, à travers nos différents pays et nos langues et cultures diverses, une chaîne de passeurs de mémoire et de solidarité internationale qui peut s’allonger si d’autres témoins nous rejoignent…

Puissent ces Mémoires de Luigi Baldan trouver une large audience parmi ceux qu’il faut instruire et ceux qui luttent contre l’oubli !

Le livre de Luigi Baldan

Luigi Baldan est né le 5 septembre 1917 dans la province de Venise. A la mort de son père il n’a que douze ans et avec sa mère et ses trois frères se retrouve dans une situation difficile. Il apprend le métier de tourneur-fraiseur et travaille notamment comme mécanicien dans un garage Lancia. Sa jeunesse se passe sous le régime fasciste qui abreuve la population d’une propagande impérialiste insensée. Luigi Baldan n’a pas 20 ans quand il s’engage comme motoriste dans la Marine militaire. Il navigue et voit du pays.

Les événements relatés dans le livre de Luigi Baldan se déroulent entre la tentative manquée d’un retour en Italie le 9 septembre 1943 (premier chapitre), et le vrai retour au pays, deux ans plus tard, en juillet 1945, quand la guerre est finie.

Son récit suit l’ordre chronologique et commence le 8 septembre 1943, date de l’armistice de Badoglio avec les Alliés qui ont débarqué en Italie. Les représailles allemandes sont immédiates : capturés et désarmés par l’armée allemande,  les « glorieux » soldats italiens deviennent des « esclaves d’Hitler ». Luigi Baldan, à cette époque est basé sur la côte dalmate, dans le port de Sebenico, avec l’armée d’occupation italienne. Tout bascule pour le pays mais aussi pour Luigi Baldan qui vient d’apprendre la mort de sa mère. Deux points forts dans le premier chapitre. D’abord, la fuite éperdue de Luigi : depuis Sebenico, seul sur un petit bateau à moteur,    il veut rejoindre l’Italie en traversant la mer Adriatique. Pris sous les tirs croisés des Allemands et des Italiens, il doit rebrousser chemin et se rendre. Ensuite, le récit pathétique de la déportation des marins italiens vers l’Allemagne, à pied, puis en wagons à bestiaux : ils en sont réduits à manger de l’herbe et certains deviennent fous.

Dans ce livre, bien souvent, le voyage est un enfer, mais l’arrivée  encore  plus  !  Le  deuxième  chapitre  décrit  le  sinistre camp de concentration de Bad Orb. Pour manger un peu plus que  la  maigre  ration  quotidienne,  les  prisonniers  doivent accepter  d’être  «  loués  »  à  la  journée  chez  les  paysans  du voisinage qui les exploitent et les humilient. Au bout d’un mois, (chapitre 3) Luigi et ses compatriotes sont transférés au  camp  de  travail  d’Heddernheim,  près  de  Francfort-sur- le-Main, qui abrite une grande usine V.D.M. où l’on produit des pièces de rechange pour les avions de guerre allemands. Dans  des  conditions  effroyables,  les  détenus  travaillent  12 heures de jour ou de nuit et, le dimanche sont réquisition- nés  pour  déblayer  les  décombres  de  Francfort-sur-le-Main bombardée  par  les  Alliés.  Inlassablement,  avec  la  minutie que lui permet sa prodigieuse mémoire, Luigi Baldan  détaille ses innombrables stratagèmes pour se procurer de    la nourriture à l’extérieur du camp, malgré le danger de ramper sous les barbelés.  Lapins,  chats,  pommes,  patates et pâtée des cochons, tout est partagé entre les camarades dans leur baraque où un poêle improvisé dispense un peu    de bien-être. Luigi Baldan explique aussi dans le détail et en termes techniques comment il s’y prend pour « résister sans armes » contre les nazis : il dérègle subrepticement les tours et les fraiseuses pour saboter la production de guerre allemande. Pages marquantes de ce chapitre : la description de l’infirmerie du camp, horrible mouroir qu’il trouve la force de fuir bien qu’il soit malade, et le récit de sa capture, alors qu’il ramène de l’extérieur du camp des sacs de sucre trouvés dans les décombres. Avec d’autres détenus « voleurs », il attend toute une nuit d’être fusillé par les Allemands et le lendemain, la chance et l’audace aidant, il réussit seul à s’échapper de la file des condamnés.

Mais le point fort du chapitre 3 est la découverte de la Shoah par notre Italien. Puni pour désobéissance, il est envoyé travailler dans une partie secrète du camp appelée « la Division bleue ». C’est le lieu de détention de déportés juifs en tenue rayée bleue, et Luigi raconte la profonde sidération qu’il éprouva devant ces hommes réduits à la dernière extrémité par un travail harassant et absurde imposé par les bourreaux nazis.

En avril 1944, à cause des bombardements qui s’intensifient, les Allemands déménagent machines et ouvriers à l’abri en Pologne. (Chapitre 4) Le camp de travail de Sackisch Kudowa, situé près de la frontière tchèque est une immense tour de Babel. Des prisonniers de guerre de toutes nationalités y côtoient des ouvriers libres polonais, tchèques ou allemands, dont de nombreuses femmes. Ces dernières jettent leur dévolu sur certains prisonniers susceptibles d’accepter des « rendez-vous galants » en échange de nourriture. Cette pratique inimaginable dans un camp porte le nom de « sourire » …

Les prisonniers de guerre et les internés militaires italiens travaillent sur les mêmes machines qu’un groupe pas comme les autres : une centaine de jeunes filles, tête rasée, en tunique rayée avec le mot « Juif » sur la poitrine. Elles sont parquées dans une baraque entourée de barbelés, affamées et sans cesse maltraitées par leurs gardiennes SS. La compassion  qu’éprouve  Luigi  pour  ces  malheureuses  victimes de  la  Shoah  irradie  dans  tout  le  reste  de  son  témoignage et  sa  vie  en  restera  marquée.  Lors  d’une  interview  qu’il  a donnée  à  95  ans  à  des  lycéens,  il  a  prononcé  cette  phrase touchante qui pourrait donner un autre titre à son livre : « Il cuore mi diceva : aiutale se puoi. » (« Mon cœur me disait : aide-les si tu peux. »). En effet, par tous les moyens matériels et moraux, il tente d’adoucir leur sort et crée autour d’elles un véritable réseau de solidarité. Il pense sans cesse à elles, partage  tout  ce  qu’il  trouve  avec  elles.  C’est  lui  qui  va  les informer du débarquement en Normandie. Il intercède pour elles auprès des nazis et sauve ainsi d’une exécution immédiate une jeune juive qui en tombant d’épuisement a cassé une machine.

Fin 1944, l’usine ne peut plus fournir, faute de matériel et  en raison du nombre croissant de pièces défectueuses dues aux sabotages de Luigi, notamment. Alors les Allemands envoient les prisonniers en plein hiver construire des voies ferrées pour fuir devant l’avancée de l’Armée Rouge.

Luigi Baldan n’attend pas l’arrivée des Russes pour s’évader du camp de Sackish en avril 1945 et, à travers bois, réussit à gagner la Tchécoslovaquie. (Chapitre 5). Il est aidé par la population et les partisans tchèques. Mais pour ne pas être repris  par  les  Allemands, le meilleur moyen, c’est de se cacher parmi eux en se faisant passer pour un civil. C’est ce qu’il appelle sa « reddition aux Allemands ». Il travaille donc comme mécanicien dans le garage de la kommandantur à Dvur Králové. (Chapitre 6)

Une fois la ville libérée et les Allemands massacrés par les partisans, Luigi participe à une grande fête de bienvenue en l’honneur de l’armée russe. (Chapitre 7). Il reste plusieurs semaines à Prague en attendant que les communications soient rétablies et assiste aux exactions des soldats russes  qui se croient tout permis. Il retrouve aussi à Prague deux jeunes filles juives qui étaient avec lui à Sackish, rencontre émouvante et moment heureux.

Le dernier chapitre ressemble, toutes proportions gardées, au récit de Primo Levi, La Trêve, qui raconte son interminable retour au foyer. Comme lui, Luigi Baldan prend sans le savoir un train pour Odessa, mais il s’aperçoit assez vite de son erreur et réussit à revenir en arrière et à trouver un train qui va le ramener en Italie parmi les siens. La conclusion du livre sur les séquelles de la déportation et de la guerre est mélancolique, pleine de dignité et de gravité et dépourvue de haine envers le peuple allemand.

Ginette Mabille, professeure de lettres retraitée,

Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet – Septembre / Octobre – Décembre 2020

Simon Grunwald, Sans droit à la vie, Collection Témoignages de la Shoah, Éditions Le Manuscrit, 2007 et 2010

Simon Grunwald, Sans droit à la vie

Cet ouvrage constitue mon témoignage sur la Shoah. Il dénonce l’extrême cruauté des événements que j’ai vécus pendant la Seconde Guerre mondiale en Pologne. J’y raconte les difficiles conditions de survie que j’ai connues, hors et dans les ghettos, ainsi que ma vie d’enfant caché. C’est l’histoire d’un enfant parmi des milliers, à qui on enleva le droit à la vie, ou comment un enfant heureux qui ne savait même pas qu’il était Juif, fut plongé dans la plus grande tragédie de son peuple.

Ce témoignage montre de manière irréfutable la participation massive des Polonais dans le génocide des Juifs de Pologne. Il rappelle aussi l’existence de quelques « Justes » prêts à aider, au péril de leur propre vie, ces Juifs en danger.

4ème de couverture

Un livre coup de poing

Dans sa correspondance de 1904, Franz Kafka a écrit :

« Nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup (…) comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts, loin de tous les hommes, (…) Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous».

Rédigé en 2007 par Simon Grunwald, déjà septuagénaire, ce témoignage sur son enfance en Pologne pendant l’occupation nazie est implacable. Dans un livre d’une centaine de pages aux chapitres courts et au style sans pathos, il « dénonce l’extrême cruauté » de ce qu’il a vécu dans son pays natal durant la Shoah et il « démontre de manière irréfutable la participation massive des Polonais dans le génocide des Juifs de Pologne » (Quatrième de couverture), sans omettre de rendre hommage aux quatre Justes polonais qui lui ont permis de survivre.

Le lecteur est interpellé d’emblée par le titre Sans droit à la vie : Simon Grunwald utilise, pour se désigner lui-même, une locution construite sur le modèle de « sans-domicile-fixe », « sans-papiers », « sans-patrie », expressions que nous connaissons tous, avec leurs abréviations comme « SDF », parfaits euphémismes administratifs… Or la privation du droit de vivre infligée aux Juifs par les nazis constitue la pire de toutes les privations et le plus grave des crimes contre l’humanité : le génocide, organisé, il est vrai, par des bourreaux-fonctionnaires avant d’être perpétré par les soldats du Troisième Reich.

Dès sa prime enfance, Simon est exposé au danger mortel d’être né juif. C’est le leitmotiv de son témoignage. Quand éclate la guerre, il a presque six ans et sa petite sœur deux ans de moins. Issu d’une famille aisée et assimilée de Varsovie, il se décrit comme « un enfant heureux qui ne savait même pas qu’il était juif et qui fut plongé dans la plus grande tragédie de son peuple ». La découverte de sa judéité se produit au printemps 1940 lorsque les nazis arrêtent son père, qu’il ne reverra plus jamais, et font main basse sur son atelier et son magasin de fourrures. « Je compris alors que j’étais Juif. Mot qui me condamnait à mort. Je n’avais plus droit à la vie » (p.32)

Spoliés de leur appartement par une voisine polonaise qui les a dénoncés comme Juifs, Simon, sa mère et sa petite sœur passent un an au ghetto de Varsovie dans des conditions effroyables. Ensuite leur vie n’est plus qu’errance, de Varsovie à Lublin, car les survivants de la famille de Guitel, la mère de Simon, qui les accueillent dans leurs villages, sont expropriés à leur tour en 1942 et assassinés avec la complicité active des pillards polonais qui ne sont autres que leurs voisins. Chaque fois, grâce à la présence d’esprit de la « mère courage » de Simon, la petite famille réussit à fuir à temps, dans des conditions dramatiques, notamment lorsqu’ils se retrouvent dans la file des déportés en route vers le camp d’extermination de Treblinka.

Juste avant cet épisode, Simon, âgé de sept ans était déjà forcé, pour survivre, de travailler avec sa mère au nettoyage du ghetto d’Ottwock. Dès lors, Simon et sa sœur n’ont plus qu’une vie d’enfants traqués, obligés de mendier et de travailler chez des paysans polonais antisémites, cachés sous une fausse identité : Simon Grunwald devient Stasiek Rudski, petit polonais catholique. Il fait même sa première communion en 1944 comme l’atteste une photo (p.101). Pourtant, lorsque sa judéité est fortuitement démasquée, c’est un curé polonais qui le sauve de justesse en imposant silence à ses dénonciateurs.

Autre chance de survie, un couple de Justes polonais, les Duzyniek ont constamment aidé la petite famille aux abois. Ce fut le seul point de ralliement de Guitel, Simon et sa petite sœur Esther. Mais ils ne se retrouvaient que ponctuellement chez ces bienfaiteurs fidèles. Car pour survivre, tous trois devaient se séparer et travailler avec leurs faux papiers dans des fermes différentes. Après de multiples péripéties, la fin de la guerre arrive. La famille est saine et sauve mais Simon, à 10 ans doit encore se faire embaucher chez un boulanger pour aider sa mère qui voudrait bien l’envoyer à l’école. Ce souhait ne pourra se réaliser qu’en Allemagne, paradoxalement, où il apprend à lire et à écrire dans la zone occupée par les Américains.

Réfugiés à la recherche d’une nouvelle patrie, la mère et les deux enfants passeront par la France, puis Israël. A 25 ans, Simon revient en France, « le pays des Droits de l’Homme » qu’il ne quittera plus. Il y fonde une famille nombreuse en épousant une jeune fille qui fut enfant cachée, sauvée par une famille bretonne aimante, pendant que son père était prisonnier de guerre et que sa mère, malgré cela, fut dénoncée et déportée à Bergen-Belsen.

Ils furent des milliers, ces enfants juifs, traqués, cachés, forcés de mûrir précocement en luttant pour survivre. Parmi les témoignages qui recoupent celui de Simon Grunwald, on peut citer ceux du cinéaste Roman Polanski et de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld.

Les premiers chapitres de l’autobiographie Roman par Polanski (Fayard, 2016) retracent l’enfance du cinéaste né à Cracovie en 1933. Il se retrouve au ghetto de cette ville au début de la guerre et avant les dernières rafles et la liquidation du ghetto, est confié par ses parents, contre rémunération, à une famille polonaise, sous le nom de Roman Wilk. Mais là, on le juge vite indésirable et on l’envoie chez les Buchala, des paysans misérables et arriérés, loin de Cracovie. Ses parents lui manquent terriblement mais il découvre la campagne, les saisons, la beauté de la nature. Comme les paysans, il a faim et travaille dur pour survivre. Pour protéger le secret de sa judéité, il récite avec eux les prières catholiques, partageant leur foi naïve et profonde.

Quant à Aharon Appelfeld, né en 1932 en Roumanie, il se retrouve seul au monde dans le ghetto de sa ville, puis déporté en 1941 dans un camp à la frontière ukrainienne d’où il s’évade en 1942 et survit caché dans la forêt. Dans Histoire d’une vie, (Éditions de l’Olivier, 2004, prix Médicis étranger), il écrit: (p.121-2) « la Seconde guerre mondiale avait éclaté et nos vies en furent bouleversées. En quelques semaines, l’enfant de sept ans qu’on avait entouré de chaleur et d’un immense amour, devint un orphelin de mère abandonné dans le ghetto, traîné par la suite avec son père dans une marche forcée à travers les plaines d’Ukraine. (…) A partir de là commença la condition d’orphelin, la solitude et le repli sur moi-même. (…) ». Comme Simon Grunwald, Aharon a travaillé dans des fermes : chez une femme ukrainienne d’abord, puis chez un paysan aveugle qui le maltraitait.

La condition de l’enfant pendant la guerre, c’était d’être comme « un brin de paille que tout le monde piétinait », (Histoire d’une vie, p.62), obligé de se méfier de tous et de préférer la compagnie de la nature, des animaux, et même des objets à celle des humains.

Aharon Appelfed et Roman Polanski devinrent de grands artistes. Simon Grunwald écrivit sur le tard des essais sur le destin du peuple juif, il n’est pas devenu célèbre, mais son témoignage sur son enfance, simple et facile à lire mérite d’être largement diffusé, notamment auprès des plus jeunes.

Ginette Mabille, professeure de lettres retraitée,

Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars / Avril – Juin 2021

Lili Leignel, Et nous sommes revenus seuls
Moi, Lili Keller-Rosenberg, Je suis encore là
Moi, Lili Keller-Rosenberg, j’avais votre âge

Lili Leignel, Et nous sommes revenus seuls, Plon, Paris, 8 avril 2021, 159p.

Moi, Lili Keller-Rosenberg, Je suis encore là, Canéjan, 12 septembre 2017, 284p.

Moi, Lili Keller-Rosenberg, j’avais votre âge, 2 juillet 2021, (CR, Sophie Lenis)

Comme le titre le quotidien La Voix du Nord ce 7 avril 2021, à 88 ans, Lili Leignel reste une « infatigable passeuse de mémoire ». Si le confinement et la crise sanitaire ont nécessairement restreint les déplacements de Lili ces derniers mois, cela ne l’a absolument pas empêchée de poursuivre sa mission : témoigner. Témoigner coûte que coûte. Certes, cela ne s’est pas fait de la même façon mais elle y est parvenue, allant jusqu’à témoigner par téléphone dans les classes. Depuis quarante ans, elle sillonne la région Nord-Pas-de- Calais, délivrant son message inlassablement dans les écoles, les collèges et les lycées. Elle a, à ce jour, rencontré plus de 200 000 jeunes1 avec pas moins de 25 000 élèves en 2019 et 7350 pour les seuls mois de janvier et de février 2020. Le confinement a stoppé ces rencontres alors que les demandes étaient particulièrement nombreuses du fait des 75 ans de la libération des camps.

Elle a donc mis à profit ce temps pour écrire son témoignage. Un premier opuscule était déjà sorti en 2017. Ce premier ouvrage était surtout destiné aux élèves du secondaire. Avec un texte adapté et de nombreux documents, il répondait, de façon très pédagogique et avec beaucoup de clarté, aux demandes des collégiens et lycéens. Certains, d’ailleurs, s’y sont retrouvés car Lili a tenu à publier quelques lettres (parmi les milliers qu’elle a reçues et qu’elle vient de déposer aux Invalides, après les avoir gardées précieusement) qui lui ont été envoyées par ceux qu’elle appelle ces « petits messagers »2, cette jeune génération en qui elle croit tant et qui sauront, à leur tour, transmettre son message.

 « Bien sûr, je n’ai pas la prétention de penser que tous se souviendront de mon message, mais si une bonne poignée d’entre eux se souviennent, je suis sauvée, car ils poursuivront ma tâche et l’effet boule de neige fera augmenter le nombre de témoins chaque année. Je suis une optimiste. »3

Pourtant, témoigner n’a pas toujours été simple. Les premiers temps, il n’en était pas question, la préoccupation était la reconstruction, le retour à la vie. C’est au début des années 1980 qu’elle a été sollicitée pour témoigner dans l’émission Les dossiers de l’écran aux côtés d’Élie Wiesel, Bernard-Henri Lévy et Jean Veil, le fils de Simone Veil. Ce ne fut pas facile. Puis il y a eu ce terrible jour de 1983 où elle a entendu à la radio que, dans les chambres à gaz, on n’y avait tué que des poux4. C’est là qu’elle a compris qu’elle devait témoigner pour informer les jeunes sur les événements. Cette histoire, son histoire, elle n’a jamais pu la raconter à son mari ni à sa fille. Ils sont au courant de sa déportation et de son parcours mais, indirectement, en lisant les articles de journaux qui la concerne ou les lettres qu’elle reçoit.

C’est cette histoire qu’elle nous livre aujourd’hui dans son second ouvrage paru chez Plon en mars. Ce témoignage est davantage destiné aux adultes. Un troisième (et dernier ouvrage ?) est en préparation et devrait être disponible fin juin-début juillet. Cette prochaine parution cible les enfants des écoles élémentaires (9/10 ans). Le texte y est simplifié. Il est présenté sous la forme de questions auxquelles Lili répond comme si elle témoignait en classe. Le texte est divisé en chapitres illustrés. Cet ouvrage d’une centaine de pages a été réalisé avec le concours de deux professeurs du collège Jean Zay de Lens, Grégory Hober, professeur d’histoire-géo- graphie et Alexandre Cochez, professeur d’arts plastiques et illustrateur jeunesse. Une souscription a été ouverte afin de permettre de doter gratuitement un maximum d’écoles primaires de la région.

Ainsi, Lili a su trouver les mots pour poursuivre, auprès des plus jeunes, le travail de mémoire qu’elle a entrepris depuis plusieurs années. Lili est née le 15 septembre 1932 à Croix près de Lille. Ses parents, Joseph et Charlotte, sont arrivés en France dans les années 1920, fuyant la vague d’antisémitisme qui s’emparait de la Hongrie. Trois enfants sont nés de cette union : Lili, l’aînée, Robert puis André, respectivement âgés en septembre 1942 de 10, 9 et 3 ans. À cette époque, alors que le nord de la France est occupé et que les lois antisémites interdisent aux Juifs de fréquenter les parcs de jeux et autres lieux publics, Lili raconte son insouciance. Bien qu’elle soit obligée de porter l’étoile jaune depuis juin, elle fréquente l’école Voltaire, école laïque de Roubaix où elle réside et où elle a de nombreuses amies. La famille est bien intégrée et est soucieuse de se conformer à la législation française, ce qui explique que son père ait pris le soin de faire recenser sa famille en 1940.

La quiétude de ce foyer qu’elle décrit comme «  chaleureux et sécurisant »5, grâce aux précautions prises par ses parents pour préserver leurs enfants et ne pas les inquiéter, va finalement être rompue. C’est la visite, un soir, de l’abbé Pierre Flipo, curé de leur paroisse, à leur domicile, qui va tout faire basculer. Très inquiets pour la famille, il propose de cacher les trois enfants, séparément, dans sa propre famille. Lili ira chez son frère, Robert chez ses parents et André chez sa sœur pendant un an. Mais à l’été 1943, pensant le danger écarté, ses parents font rentrer leurs enfants. Toute la famille est déportée le 27 octobre 1943 par les soldats de la Feldgendarmen à 3h du matin. Commence alors un long périple.

Conduits dans un premier temps à la prison de Loos (près de Lille), la famille fut transférée à la prison Saint-Gilles de Bruxelles puis au camp d’internement de Malines, entre Bruxelles et Anvers où sont rassemblés massivement des Juifs mais aussi des Tsiganes et quelques résistants en attente de déportation. C’est le début des privations et des mauvais traitements. La violence est omniprésente, les SS, allemands et flamands, sont cruels et sadiques. Lili se souvient particulièrement d’un garde surnommé « Pferdekopf»6 qui hurlait et donnait des coups de cravache. Le 13 décembre 1943, toute la famille est rassemblée dans une grande salle, sommée de se mettre nue afin de se soumettre à une fouille corporelle. Puis, la famille est séparée. Dans le convoi Z17 formé alors, le père de Lili sera déporté à Buchenwald et le reste de la famille à Ravensbrück, camp de femmes situé à 80 km de Berlin, le plus vaste après Auschwitz. C’est la dernière fois qu’ils se verront mais sa mère recevra néanmoins deux lettres de son père.

Après un trajet de 4-5 jours, le train arrive à l’aube. Sous les cris, les détenus sont poussés dans le Waschraum pour y être tondus, douchés et immatriculés. Lili devient le numéro 25612 et doit porter un fichu sur lequel figure FKL (Frauenkonzentrationslager)8. Après une période de quarantaine, la famille est affectée au bloc 31. Regroupés par nationalité, Lili rencontre Geneviève de Gaulle et Martha Desrumaux. « Résistantes, communistes, juives, bien nées ou non, toutes subissent le même sort cruel et survivent dans ces conditions misérables »9 mais seules les Juives et les Tsiganes sont avec leurs enfants.

 Levées à 3h30, mal nourries (ersatz de café et pain noir), les femmes partent pour l’Arbeit après un long appel, sans être sûres de retrouver leurs enfants le soir. La mère de Lili a, entre autres, déglacé les routes avec une pioche ou vidé les latrines, elle a reçu des coups dont elle a gardé des traces très longtemps. Pendant ce temps, les enfants sont plus ou moins livrés à eux-mêmes. Une stubowa, Magenka, une Tchèque, est parfois venue chanter avec eux, mais, comme en témoigne Lili, « [ma] réalité est limitée à un enfermement sinistre rythmé par l’épouillage, une attente interminable, une angoisse irrépressible et un lent déclin physique. Je n’ai plus rien d’une enfant. Je ne sais plus ce qu’est l’enfance»10.

Néanmoins la résistance s’organise. Il faut rester digne ; humaine et digne. La mère de Lili prend la décision de réveiller ses enfants 30 min avant la sirène pour qu’ils puissent prendre le temps de se laver au Waschraum. Cela restera ancré pour Lili pour qui l’apparence physique est primordiale « par respect pour autrui et pour [soi-même] »11. Des gestes de solidarité apparaissent entre les déportées. Martha Desrumaux soustrait des sucreries des colis reçus par les détenues pour les enfants. La mère de Lili offrit une brosse à dent, dont elle avait fait sculpter le manche, à Geneviève de Gaulle. Mais ces témoignages de fraternité restèrent rares car toutes se battent pour la survie et de nombreux objets sont subtilisés la nuit.

Si Lili a vécu des nuits cauchemardesques à Ravensbrück, notamment au revier où elle développa une peur irraisonnée de la mutilation d’une jeune fille ou des « lapins », ces jeunes filles prises comme cobayes, cela était sans commune mesure avec ce qui l’attendait. En février 1945, un convoi de femmes fut transféré au camp de Bergen-Belsen. Après quelques jours de voyage sans nourriture, sous les bombardements, les détenues doivent descendre du train et terminer le trajet en camions, les voies étant coupées.

À l’arrivée, ils découvrent un camp infesté par le typhus où les morts et les grands malades gisent dans une puanteur extrême. Charlotte ne parvient plus à protéger ses enfants. Les gens « n’ont plus rien d’humain »12, rendus fous par le manque de nourriture et les assauts de la température. Dans ces conditions, entassées dans des blocs en surnombre, la contamination est inévitable et la mère de Lili attrape le « Kopftyphus». Lorsque le camp est libéré le 15 avril 1945 par les Britanniques, Charlotte, terrassée par la maladie et trop faible pour voyager, est prise en charge par les soignants, tandis que les enfants sont rapatriés.

Après un premier arrêt à Bruxelles, les enfants arrivent, seuls, à Paris, à l’hôtel Lutetia, mais personne n’est là pour eux. Accueillis dans un premier temps dans une famille à Neuilly, Lili se souvient qu’elle a une tante à Niort. Celle-ci vient les chercher en train. Les enfants sont acclamés à la gare de Niort par les habitants, le personnel municipal, la presse… mais leur chagrin est immense. Où sont leurs parents ?

Trop faibles pour reprendre une vie normale, les enfants sont envoyés au préventorium à Hendaye, au bord de la mer. C’est là que leur mère viendra les chercher quelques semaines plus tard. Ils reviennent finalement à Roubaix où ils retrouvent leur domicile, sous scellé et complètement vide. Les voisins les aident en apprenant leur retour. Certains s’occupent de scolariser les enfants (André, le frère cadet de Lili fera de brillantes études de lettres à la Sorbonne). La vie reprend tout doucement mais sans le père de Lili. Ils apprendront par la suite qu’il fut fusillé avec un groupe de Juifs à Buchenwald, trois jours avant la libération du camp.

Devenue secrétaire de direction, Lili entrepris des démarches pour faire recenser sa famille à Yad Vashem puis pour faire reconnaître l’abbé Flipo Justes parmi les Nations. Aujourd’hui, 75 ans après, elle reste profondément marquée par cette expérience. « J’ai peur du noir, de la mort, des chiens. Je revis les scènes, j’entends les gémissements des mourants»13.

Elle souhaite désormais, par son témoignage, transmettre au plus grand nombre, un message de paix et d’espoir.

« Je veux un monde de Paix. J’aspire à ce qu’un jour on y parvienne. Est-ce utopique? Je ne le crois pas »14.

Vous pouvez retrouver une interview de Lili, réalisée par LaVoix du Nord le 16 avril dernier, en suivant ce lien: https://youtu.be/REqv1RQHBZI

Sophie Lenis, Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars / Avril – Juin 2021

  1. Elle a commencé à compter à partir de 2000.
  2. Lili Leignel, Et nous sommes revenus seuls, Plon, Paris, 2021, p 138.
  3.  Ibid., p 144.
  4. Ce sont les mots de Louis Darquier de Pellepoix, ancien Commissaire aux questions juives, prononcés le 28 octobre 1978 lors d’une interview publiée par l’Express.
  5. Ibid., p 27.
  6. Ce garde, de son vrai nom, Lodewijk Van Kol, était appelé ainsi en raison de son visage chevalin. Membre de l’Algemene SS-Vlaanderen(branche flamande de la SS), il était connu pour son extrême cruauté.
  7. Seul convoi au départ de Malines à destination de Ravensbrück/Buchenwald, ces détenus avaient un statut particulier et étaient destinés à être échangés contre des prisonniers de guerre allemands. Sur les 68 hommes envoyés à Buchenwald et les 64 femmes et enfants envoyés à Ravensbrück, il y eut 72 rescapés (dont 14 enfants de moins de 15 ans), la proportion de survivants est plus élevée que dans les convois partis à destination d’Auschwitz.
  8. Ibid., p 47.
  9. Ibid., p 51.
  10. Ibid., p 73.
  11. Ibid., p 70.
  12. Ibid., p 91.
  13. Ibid., p 98.
  14. Ibid., p 154.
Esther Senot, Isabelle Ernot, La petite fille du passage Ronce

Esther Senot, Isabelle Ernot, La petite fille du passage Ronce, Grasset, 28 avril 2021, (CR, Ginette Mabille)

Un livre complexe et inspiré

 Les survivants de la Shoah qui décident de témoigner le font souvent sur le tard, lorsque leurs enfants et petits-enfants se demandent qui sont ces morts qui les ont précédés, les si nombreux maillons manquants de leur famille…

C’est le cas d’Esther Dzik, née en 1928, survivante d’une famille nombreuse, de Juifs polonais, qui habitaient avant-guerre à Belleville, 10 passage Ronce. Déportée à 15 ans à Auschwitz, elle y passe 16 mois, et y retrouve Fanny, sa sœur aînée qui l’aide et la protège, mais meurt d’épuisement en lui faisant promettre de survivre et de témoigner : « promets que tu raconteras pour qu’on ne soit pas les oubliés de l’Histoire » (p.11 et 57). Après une terrible marche de la mort en janvier 1945, lors de l’évacuation d’Auschwitz-Birkenau, Esther subit encore la déportation dans trois autres camps : Bergen-Belsen, Flossenbürg et Mauthausen, d’où elle est libérée le 5 mai 1945.

En 2021, à 93 ans, elle demeure cette femme toute simple, solide et bienveillante qui a pu, après un retour difficile, mener une vie normale et, avec son époux Jacques Senot, fonder une famille de trois enfants et de nombreux petits-enfants, dont deux sont devenus professeurs d’histoire.

Pourtant en 1946, elle avait voulu mourir et elle a failli mourir, à dix-huit ans, réduite à la solitude par la disparition des siens, réduite au silence de ne pas être écoutée par les incrédules et les indifférents à qui elle essayait de raconter sa déportation.

Depuis les années quatre-vingt-dix, elle témoigne devant les jeunes, inlassablement : belle revanche ! Esther Senot est très bien reçue partout et sa parole pleine de naturel, posée et claire est écoutée avec respect. Son témoignage donne vie et véracité aux cours des professeurs d’histoire et fait entrer son histoire personnelle dans la mémoire collective, autrement dit l’Histoire.

Elle aurait pu en rester là, si elle n’avait rencontré, à l’Union des Déportés d’Auschwitz, après trente ans de témoignages, l’historienne Isabelle Ernot, qui lui propose d’écrire un livre. Mais Esther n’a pas pu faire d’études au-delà de ses douze ans, à cause de la guerre. Titulaire du Certificat d’études, elle s’exprime correctement et clairement, mais se sent peu capable d’écrire un livre. Alors c’est Isabelle Ernot qui tiendra la plume.

L’historienne ne s’est pas contentée de raconter l’histoire d’Esther Senot. Elle analyse avec finesse et modestie le travail « d’exploration de la mémoire du témoin » qu’elle a voulu mener. Dans le chapitre final intitulé « Écrire les vies pour dire l’histoire, Isabelle Ernot parle de cette « translation » de l’oral vers l’écrit : « Toi et moi avons échangé à ce propos. L’écriture de ton témoignage ne pourrait être une simple transcription et elle serait aussi accompagnée par le regard historien ». (p.164). 

La construction du livre, les changements de registres et de style, l’utilisation d’archives et de photographies témoignent des choix et des méthodes de l’historienne.

La première partie : « TÉMOIGNER », suit l’ordre chronologique : de l’enfance d’Esther à Belleville à son retour à Paris après la déportation. Dans le livre, Esther, narratrice de sa propre histoire s’adresse au présent de l’indicatif à des élèves fictifs alors qu’Esther témoin oral employait l’imparfait.

Lors du récit de la « vie » à Auschwitz, on note un changement soudain de style :  phrases courtes, anaphores obsédantes, disposées en versets, comme dans un poème en prose (p.47):

« Nous découvrons « l’appel ».

 Sommes dressées à la mise en rang.

Assistons à l’opération de comptage.

Devenons des « unités ».

Subissons « l’attente ». Attendre pour attendre. »

Le lecteur de témoignages sur la Shoah a l’impression de retrouver ici le style pantelant de Charlotte Delbo qui dans son livre bouleversant Aucun de nous ne reviendra (Éditions de Minuit, 1970, p.37), évoquait déjà aussi « l’appel » à Auschwitz :

« On attend.

Depuis des jours, le jour suivant.

Depuis la veille le lendemain.

Depuis le milieu de la nuit, aujourd’hui.

On attend.

(…) On n’attend pas la mort. On s’y attend ».

Ainsi, les témoins qui écrivent leur récit seuls ou avec l’aide d’un ami, y ajoutent plus ou moins la dimension littéraire : sous la plume d’Isabelle Ernot, comme dans l’écriture de Delbo, par sa forme, ses blancs, sa syntaxe, le texte suggère peut-être plus fortement que le flux de paroles explicatives et didactiques du témoin oral, son vécu indicible de l’horreur de la Shoah. 

La seconde partie du témoignage d’Esther Senot rédigé par Isabelle Ernot s’intitule « FRAGMENTS » et s’ouvre (p. 83) par une citation de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld qui fait la critique des témoignages et des Mémoires qui adoptent le froid regard historien pour rapporter les faits de l’extérieur « en cachant la vérité intérieure insoutenable ». Selon lui, seul l’Art, et la littérature en particulier peut approcher, en faisant de la réalité fiction, ce qu’ont vécu, au plus profond, les rescapés. Lui-même a tiré plus de vingt romans admirables de son expérience d’enfant et d’adolescent juif pris dans la guerre et la « solution finale » en Roumanie et en Ukraine. 

Les historiens s’appliquent à établir les faits à chercher les motivations des crimes nazis. Comment ce regard scientifique d’historien peut-il éclairer et enrichir la mémoire fragmentée et traumatique d’un survivant ? 

Isabelle Ernot tente avec habileté de relever ce pari ambitieux et nécessaire, à l’heure où les négationnistes sévissent sur les réseaux sociaux. Elle met en valeur ses recherches approfondies sur la famille d’Esther Senot et sur le passage Ronce grâce à deux procédés littéraires : la polyphonie des locuteurs et le registre épistolaire. 

En 2017, Isabelle Ernot avait déjà aidé un autre témoin, Raphaël Esrail à rédiger son témoignage intitulé L’espérance d’un baiser (Robert Laffont). Dans le quatrième chapitre Auschwitz et Birkenau, la polyphonie était déjà présente : la narration, par Raphaël, de ce qui lui arrive alterne avec le récit, à la première personne du singulier, de Liliane, la jeune fille qu’il aime et qui est déportée aussi là-bas, sans qu’il puisse la revoir avant la fin de la guerre. Ce procédé souligne la beauté de cet « amour de loin » et l’horreur des épreuves que doit affronter le couple pour survivre.  

Dans La petite fille du passage ronce, le procédé des voix plurielles est démultiplié. On a déjà vu, dans le chapitre final, la manière dont Isabelle Ernot s’adresse directement à Esther Senot comme dans une lettre, pour faire le bilan de leur travail commun de reconstruction du témoignage.

Mais dans la deuxième partie « FRAGMENTS », tout est polyphonie. Esther écrit à sa sœur Fanny, morte à Auschwitz et dont elle est la porte-parole. Elle écrit ensuite longuement une lettre à sa mère assassinée, en revenant sur les leitmotive, événements marquants de son histoire et le souvenir de tous les membres de sa famille décimée. Les extraits de vraies lettres et de photos familiales, de témoignages enregistrés de proches, s’entremêlent à ces purs moments de lyrisme que sont ces lettres fictives aux disparus, aux invisibles dont nous sommes, nous encore vivants, les héritiers inconsolables. Entre ces « fragments », un interlocuteur, double de l’historienne, intervient, posant de fausses questions car il apporte chaque fois une réponse, une nouvelle pierre, à la tentative de reconstruction biographique. Ainsi, lorsque « l’interlocuteur » demande : « Sont-ils tous là, les membres de la famille de ta mère ? » (p.94) et sur la même page figure l’arbre généalogique de cette fratrie.

Peu à peu, les « fragments » s’étoffent grâce aux recherches historiques, généalogiques, cadastrales et cinématographiques. Le passage sans doute le plus émouvant se trouve à la fin de la lettre à la mère : « Te souviens-tu de ces gens ? Dans notre passage Ronce, 27 familles ont été concernées, 68 personnes ont été assassinées… » : (p.124). Suit, sur une dizaine de pages, l’énumération complète des habitants du passage Ronce, avec leur nom, leur prénom, âge et lieu de naissance, la date de leur déportation et le numéro de convoi. Ceci n’est pas une simple liste, comme sur les murs des disparus, mais dans le contexte du livre, c’est le souvenir vrai de toutes ces personnes assassinées, personnes au sens que donne à ce mot Aharon Appelfeld, toujours dans son ouvrage L’héritage nu, (p. 51) : « Une personne n’est pas un simple corpuscule en mouvement, pris dans des processus historiques violents. Une personne est un microcosme qui non seulement cherche éperdument sa place légitime dans le monde, mais aussi sa propre réhabilitation. »

Dans ce livre écrit à deux, Isabelle Ernot a réussi, à partir des souvenirs, des archives et même des oublis d’Esther Senot, qu’elle essaie de combler par de savantes recherches, à construire un véritable « édifice mémoriel » qui renouvelle profondément l’écriture de témoignage.

Ginette Mabille, professeure de lettres retraitée,

Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars / Avril – Juin 2021

Rachel Jedinak, Nous étions seulement des enfants, Récit

Rachel Jedinak, Nous étions seulement des enfants, Récit, éditions Fayard, 19 septembre 2018, 138p., (CR, Isabelle Ernot)

« Dans chaque existence, il y a un souvenir noué. Une souffrance intense, que le temps a essayé de consoler, d’attendrir et puis de masquer.

La mienne est dans la carte de cette enfance. Dans un lieu où je ne suis venue qu’une fois, avant 2011. Dans cette salle de la Bellevilloise, où j’avais abandonné la petite fille en robe d’été, aux longs cheveux bruns.

C’est ce qu’on fait quand on souffre trop. On mue, on se transforme. On abandonne un moi au passé pour en façonner un nouveau. On renaît pour survivre. » (p.79)

Rachel et sa sœur Louise, doivent leur survie à leur Maman Chana. Ce 16 juillet 1942, dans le local de la Bellevilloise (20e arrondissement), enfermées-là avec une foule inquiète majoritairement constituée de femmes et d’enfants, c’est la gifle infligée par sa maman qui décide Rachel à lui obéir et à s’enfuir de ce lieu avec Louise. Les deux enfants ne verront plus leur mère. Envoyée à Drancy, celle-ci est déportée quelques jours après, par le convoi 12, fin juillet.

A cette date, depuis quelques semaines, leur père Abram y avait également été déporté, depuis le camp de Beaune-la-Rolande, par le convoi 5. Lors de la démobilisation, après avoir été légionnaire, il était rentré dans son foyer. La guerre, il connaissait, ayant été durant la Première Guerre, à l’âge de 17 ans, réquisitionné de force dans l’armée polonaise. En 1939, son engagement émanait de sa libre volonté, mise au service de son pays d’accueil. Rachel Jedinak exprime le regret qu’il n’ait pas été fait « prisonnier de guerre », elle aurait alors peut-être eu une chance de le retrouver. Leur séparation avait eu lieu le 14 mai 1941. Souhaitant être en règle avec les autorités, Abram s’était rendu à la convocation du « billet vert ». Rachel se souvient de ses mots : « A ce soir ». Elle a revu son père lors de visites au camp de Beaune-la-Rolande. Il souhaitait toujours garder confiance en l’avenir.

Rachel insiste sur le bonheur qui était le leur dans ce quartier populaire de Belleville-Ménilmontant. Originaire de Pologne, la famille Psankiewicz, yiddishophone, vivait dans un deux pièces, rue Duris, tandis que les grands-parents, ainsi que des tantes et des oncles sont installés dans des rues proches. Rachel et Louise étaient nées en France. Scolarisées à l’école de la République, elles s’y distinguaient comme de très bonnes élèves. Rachel garde un souvenir très net des mesures anti- sémites, du changement de comportement de ses camarades et du choc ressenti devant l’obligation de porter une étoile jaune. « « Mais, maman, qu’est-ce que tu mets sur ma robe? » D’un geste, j’attrape le vêtement. Puis, frénétiquement, je commence à tirer sur l’étoile pour tenter de la découdre » (p.74)

Après la séparation avec Chana, dans leur solitude et face au danger, les deux enfants âgés de 8 et 13 ans ont pu s’appuyer sur une solidarité familiale rendue bien fragile par la menace permanente. Mues par une conscience  aiguë  du  danger, elles sont parvenues durant deux ans à résister, jusqu’à l’été 1944. Trimbalée entre plusieurs hébergements dont certains bien peu heureux, Rachel a intégré la nécessité de changer d’identité, devenant Rolande Sannier. Au retour des déportés, Louise et Rachel se sont rendues au Lutetia. Rachel fait partie de celles et ceux qui ont demandé aux revenants « Vous avez connu… ». Une rencontre entre les douleurs. A la fin de la guerre, Rachel née en 1934 avait 11 ans.

Grand témoin de la Shoah particulièrement investie dans l’institution scolaire, elle préside le Comité Tlemcen à l’origine de l’apposition des plaques sur les écoles de Paris qui rappellent le souvenir des enfants déportés et assassinés.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars / Avril – Juin

Francine Christophe, avec Pierre Marlière, L’enfant des camps

Francine Christophe, avec Pierre Marlière, L’enfant des camps, Grasset, 20 janvier 2021, 118p., (CR, Isabelle Ernot)

Je dédie ce petit livre à tous les enfants martyrs, aussi à ceux que j’ai connus, et qui on tant souffert. À tous ces enfants qu’on a tués, et qu’on a fait souffrir avant, à tous ces enfants que des monstres ont assassinés. En espérant que le monde qui vient comprendra et respectera les enfants. De toutes mes forces, je le souhaite.

p.9

Revenir vers l’enfance pour évoquer des événements vieux de près de 80 ans. Lointains mais tellement proches. A l’occasion d’un anniversaire, celui de son arrière-petite-fille, 7 ans, Francine Christophe laisse ses souvenirs vagabonder vers ses huit ans à elle, et son arrestation, ce 26 juillet 1942.

Le « moment rupture » se déroule en gare de La Rochefoucauld, près d’Angoulême, sur la ligne de démarcation. Avec sa maman, Francine est arrêtée par la Feldgendarmerie. S’ouvre une autre histoire qui va durer trois années :

« Nous sommes descendues du train, on nous a demandé nos papiers et ça a commencé : emprisonnées, interrogées, internées de camp en camp, de prison en prison. En France. Puis en Allemagne, loin à l’Est, dernière étape d’un voyage qui aurait dû être sans retour. J’allais fêter mon neuvième anniversaire quelques jours plus tard. » (p. 14)

En France, elles passent de « camp en camp » : Poitiers, Drancy, Pithiviers, Beaune-la-Rolande, de nouveau Drancy. Lorsqu’elles arrivent à Beaune, elles ignorent le passé récent, la violence extrême infligée là aux familles victimes de la Rafle du Vel d’hiv.

« A l’époque, nous ne savons pas qu’avant nous, c’était là, dans ce camp entouré de champs de pommiers, que tant d’enfants ont été séparés de leur mère, à coups de crosse de fusil. »(p.40)Le récit éclaire le rôle des mères qui auprès de leur enfant ont tout fait pour le sauver, le faire tenir, l’aider pour supporter l’insupportable, dans cette guerre qui n’en finissait pas.

« La séparation était notre hantise. Je sais que je n’aurais jamais survécu sans Maman. Elle était tout pour moi, tout ce qui me restait dans ce monde de haine. Et j’étais tout pour elle. C’est son amour et sa volonté qui m’ont permis de tenir, de ne pas renoncer, même aux heures les plus noires. » (p.36)

Et d’abord, en s’accrochant à ce statut défini par la Convention de Genève, celui d’épouse (et enfant) de prisonnier de guerre, qui était censé les protéger contre la déportation. Ce ne fut pas le cas, mais il évita à plusieurs dizaines de femmes juives d’être orientées vers Auschwitz.

Le récit décrit précisément la situation des mères et des enfants au camp de Bergen Belsen, la condition de « déporté » vécue par ces enfants, dans leur chair et ce que leurs yeux n’ont jamais oublié. On songe aux enfants qui ont partagé le quotidien de Francine dont certains ont laissé une trace écrite ou vidéo de leur déportation1.

Francine Christophe, aujourd’hui présidente de l’Amicale de Bergen Belsen, a déjà écrit Une petite fille privilégiée et Après les camps, la vie, elle demeure un grand témoin auprès des enfants et adolescents de notre époque contemporaine.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars / Avril – Juin 2021

Shelomo Selinger, avec Laurence Nobécourt, Nuit et lumière. Des marches de la mort au chemin de la vie

Shelomo Selinger, avec Laurence Nobécourt, Nuit et lumière. Des marches de la mort au chemin de la vie, Paris, Albin Michel, 6 janvier 2021, 136p., (CR, Isabelle Ernot)

Créer. J’étais un enfant au temps de la Shoah. Quand les souvenirs de mon passé me sont revenus, je me suis senti très mal et très triste. Alors, j’ai trouvé ce remède: créer pour vivre.

p.114

Pour survivre la nature m’a donné l’oubli. J’ai tout oublié, mais mon corps s’est souvenu. Parce qu’il y a eu la terre. L’amour. L’eros. L’art. La mémoire. La vie. Et j’ai tout dessiné et sculpté.

p.49

Le titre choisi illustre merveilleusement ce beau récit-témoignage de Shelomo Selinger élaboré avec Laurence Nobécourt. Nuit et lumière : la nuit de l’Homme dans sa capacité à faire exister la barbarie, la lumière recherchée et trouvée par la victime pour se réconcilier avec la beauté et la vie, avec l’humanité. Cette quête a été aidée par la présence déterminantes d’êtres aimants et la rencontre avec l’art sous la forme de la sculpture. Le matériau de prédilection de Shelomo Selinger est une pierre parmi les plus dures, le granit. Il a longuement dialogué avec le rose breton de La Clarté. Ses créations monumentales sont aujourd’hui posées à la surface de la terre, installées sur le site du camp de Drancy (1976), à la Courneuve, à Yad Vashem, en Allemagne, au musée de la Shoah au Luxembourg…

Shelomo Selinger a perdu ses deux parents et sa petite sœur, assassinés. Sarah, sa sœur aînée a survécu. Au-delà, c’est toute une fratrie qui a été décimée. Sa famille « aisée et intégrée » vivait en Silésie à Szczakowa, bourgade de la région de Katowice-Oswiecim. Il a 11 ans lorsque les nazis envahissent la Pologne en septembre 1939 et annexent la région. En mai 1945, 16 ans, au camp de Theresienstadt, il git dans le coma sur un tas de cadavres. Il a perdu la mémoire, oublié les années qu’il vient de traverser.

En 1942, après avoir connu la ghettoïsation à Szczakowa, la famille est enfermée dans le ghetto de Chrzanow. Bientôt, la haine et l’extrême violence la disloquent. Shelomo est déporté au camp de Faulbrück avec son père où celui-ci est assassiné dans des conditions atroces. Sa mère Helena et Ruzia, « la rose », sa petite sœur, sont envoyées au ghetto de Bedzin. 58 ans plus tard Shelomo a appris qu’elles avaient été assassinées à Auschwitz.

Privé de sa famille, seul, il traverse la guerre qui l’emmène de camp en camp. Après Faulbrück, c’est Gröditz, Markstadt, Fünfteichen, une marche de la mort vers Gross Rosen, le camp de Gross Rosen, une évacuation vers Flossenbürg, puis le camp de Dresde, une marche vers Leitmeritz, enfin le camp de Theresienstadt.

En 1946, il part pour la Palestine.

« L’art est entré dans ma vie par la voie royale de l’amour ; il a fait refleurir ma mémoire. Depuis je n’ai jamais cessé de sculpter » (p.64)

Au centre de sa vie et de son œuvre, il y a l’amour. Celui de Ruthy, son épouse, sa compagne, rencontrée en Israël, qui l’a ramené à la vie. A ses côtés, il retrouve la sensibilité déposée en lui par sa mère, un souvenir végétal, « son amour a poussé en moi à la manière d’un nénuphar géant » écrit-il. Avec la matière, le bois, la pierre, il commence un dialogue fécond, patient, humble. Un chemin constant.

« Et encore aujourd’hui comme hier, je caresse la pierre, je la supplie de me révéler son mystère, de dévoiler sa vérité. C’est une histoire de lumière entre elle et moi. C’est un voyage initiatique où je la suis, elle qui me précède de sa vie à venir, statue qui va surgir d’un ailleurs que je ne connais pas, au cœur de la matière, figure de terreur ou d’amour qui voit ce que je ne peux voir ». (p.69)

« Je patiente devant cette surface de silence. Je touche humblement la promesse muette de son visage qui attend le suaire de mes mains pour en dévoiler la figure » (p.82)

Shelomo évoque la sculpture comme un passage vers soi. Depuis 75 ans, son œuvre dit la catastrophe, la nuit, et le chemin patient pour faire advenir la lumière. Passage aussi vers les autres. Par la pierre et le bois, il est témoin de la Shoah, là où d’autres sollicitent les mots, dits et écrits. Son œuvre est témoignage : « C’est peut-être seulement au moment où j’ai sculpté le mémorial de Drancy que j’ai compris : je suis resté vivant pour le raconter aux suivants » (p.89).

Dimensions mystique et laïque traversent son récit, composé de 36 chapitres, où sont évoqués les trente-six justes, qui agissent à chaque génération, « pour que le monde ne tombe pas sous le poids de sa propre nuit » (p.95)

Trente-six titres aussi. Ils disent l’histoire du jeune garçon parvenu à survivre, le souvenir des siens, des lieux, et s’entre- mêlent avec « le hasard », « la fraternité », « l’oubli », « la terre », « le désir », « la lumière »… Et l’on termine ici avec celui intitulé « le chemin » :

« Je pense que l’Homme demande à être surveillé. Et que c’est encore lui le plus à même d’accomplir cette tâche. L’art ne per- met-il pas ce retour sur soi indispensable pour se voir ?

Je pense à mon chemin. Je fais ce que je sens, ce que je crois : tant que je suis vivant, je le suis éternellement. » (p.111)

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars


Mémoire


Yishaï Sarid, Le monstre de la mémoire

Yishaï Sarid, Le monstre de la mémoire, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Actes Sud, 160 p., 5 février 2020, (CR, Norbert Czarny)

Monstre: issu du verbe montrer

En ce mois de janvier, à Jérusalem comme à Auschwitz, on se rappelle la Shoah. On est censé honorer les morts, et les rescapés, les survivants. J’insiste sur le participe censé ; il semble en effet que d’autres événements interfèrent, d’autres préoccupations moins honnêtes aussi.

Et pourtant, jamais la question de la transmission aux générations qui viennent n’a été aussi cruciale, difficile, voire risquée. Des historiens, des penseurs et des artistes la traitent, chacun à leur façon. Saluons ici le roman d’ Yishaï Sarid, Le monstre de la mémoire.

L’auteur est israélien, avocat, écrivain, auteur de deux romans policiers, et d’une dystopie intitulée Le troisième Temple. Il imagine un Moyen Orient dans lequel ce Temple rêvé par quelques extrémistes religieux, chrétiens ou juifs a été bâti. Dans Le monstre de la mémoire, il est dans le présent et toujours dans la fiction, mais pour que tout soit bien clair, et que l’on ne se méprenne sur rien de ce qui est écrit, précisons que le narrateur est devenu spécialiste de  la Shoah alors qu’il voulait travailler comme historien sur des époques et des lieux plus lointains. Il écrit au directeur de Yad Vashem puisque le métier de ce narrateur consiste à guider des groupes de lycéens dans des « voyages de la mémoire ». Si je parle de fiction, c’est que ces voyages sont indiqués comme rendus obligatoires par l’Etat. Ce point de départ, comme d’autres événements qui se produisent dans le roman provoquent chez le narrateur un trouble profond. Monstre vient de monstrare, montrer en latin. Et ce que l’on montre est difforme, horrible, excessif. Le monstre de la mémoire nous confronte à cet excès, c’est parfois (une fois en particulier) sa limite, mais sa force mérite qu’on le lise, et qu’on en débatte. Après tout, c’est la vertu essentielle de ce genre : on suspend le jugement mais surtout pas les efforts pour connaître, comprendre, pour discuter.

Le narrateur qui fait le récit de son expérience au directeur de Yad Vashem est donc devenu un spécialiste des méthodes d’extermination et le roman est riche d’une part documentaire solide et très claire. Le directeur lui a confié l’accompagnement des groupes de lycéens israéliens. Dans la réalité, on le sait (ou il faut le répéter) ces voyages sont préparés pendant une année, avec des élèves volontaires dont les familles payent une partie du voyage. Nous n’épiloguerons pas sur ce choix, sinon pour dire qu’il exclut sans doute ceux qui, au nord ou dans le sud du pays, n’ont pas les moyens financiers pour partir, et à qui ce voyage pourrait apporter beaucoup.

Dans le roman ces voyages imposés provoquent des réactions parfois déplaisantes, mais pas très surprenantes : l’équipe pédagogique craint les dérives nocturnes, dans les hôtels polonais. La fatigue liée au long voyage, au froid, aux nombreux déplacements a ses effets. Et puis plus simplement, une fois les visites faites, dans des lieux tourmentés, on rallume le téléphone mobile, on échange sur les réseaux sociaux, on se divertit. Cela peut se comprendre, venant d’adolescents. On préfèrerait qu’il en soit autrement.

Certains élèves tiennent des propos racistes et c’est plus embarrassant. Ils assimilent les victimes du  génocide  à leurs voisins arabes : les Juifs ashkénazes n’ont pas su défendre les leurs : « Enveloppés du drapeau national, des kippas sur la tête, nos jeunes déambulaient entre les baraquements et s’emplissaient de haine, non pas envers leurs bourreaux, mais envers les victimes. » On peut en être troublé, choqué. Or quand on se rappelle l’accueil des rescapés dans la Palestine de 1946-47, on n’est pas vraiment surpris. Ceux qui avaient passé le conflit mondial au Proche-Orient supportaient mal ces survivants qui n’avaient pas su se défendre. Dans le roman, cela prend des proportions plus importantes puisque les Allemands sont oubliés et que ceux que l’on dénonce ou hait, ce sont les Polonais dont l’anti-sémitisme était avéré mais qui compte aussi le plus grand nombre de Justes parmi les Nations. Le narrateur pousse à l’extrême le paradoxe. Il évoque « l’admiration secrète qu’éveille le meurtre perpétré avec une telle détermination, avec un brio conjugué à l’audace exigée pour mener à bien ces actes – si précisément défini – de cruauté ultime après quoi il n’y a que le silence. » Cela gêne, mais se le cacher nous empêche de comprendre pourquoi, après la Shoah, d’autres assassins ont commis des génocides, et pourquoi des penseurs les ont admirés ou ont minoré leur crime1. Cela nous empêche de comprendre pourquoi le poison antisémite redevient si actif, si virulent, aux Etats-Unis, en Allemagne ou en France.

Le narrateur perd pied. Les quelques rescapés qui accompagnaient le voyage se font plus rares, et surtout moins fiables. L’horreur passée reste trop vivace en eux, et seule l’émotion subsiste, qui les empêche d’expliquer aux jeunes qu’ils accompagnent.

Le narrateur, lui, possède un savoir solide, impressionne par ses qualités de guide même s’il y manque souvent l’empathie, l’émotion ; mais ce qu’il vit le dépasse, d’une certaine façon. On lui retire la conduite des lycéens. Il amène des groupes de jeunes soldats, les interroge sur ce qu’ils auraient fait, face à des ordres comme ceux qu’on donnait aux  soldats allemands. Moment de grand malaise. Il change de mission et s’occupe des VIP. Un ministre des Transports  se rend à Treblinka avec son conseiller en communication. Il se fait prendre en photo, supporte mal le froid : « ce qui compte c’est la symbolique ». Il rentre dans sa limousine et prend l’avion de retour.

On confie au guide la responsabilité d’un vaste projet, la célébration du 75ème anniversaire de la conférence de Wannsee. C’est l’épisode grotesque du roman : une démonstration  de force de l’armée israélienne sur un site d’extermination. Du Modiano de La place de l’Etoile à La danse de Gengis Kohn de Romain Gary en passant par Philip Roth, l’une des constantes de l’humour juif est de pousser au noir extrême, au comble. Yishaï Sarid se permet cette démesure, comme dans un épisode atroce évoquant la conception d’un jeu vidéo sur Auschwitz.

N’ayant plus de groupes à Yad Vashem, il travaille pour le privé : il participe à des « circuits Shoah pour touristes lambda » et guide des ignares en Pologne. Ce n’est hélas pas invraisemblable. Tandis qu’il leur explique comment s’est déroulée la Shoah par balle, l’une des voyageuses note la présence d’un Ikéa, non loin de leur route.

La dernière partie du roman est  presque une hallucination : un cinéaste allemand engage le narrateur comme guide, le filme, jusqu’au moment de l’explosion, dont nous ne dirons rien.

Le monstre de la mémoire, c’est aussi une histoire que le narrateur tente de raconter à son fils Ido, qu’il voit peu, et qui se fait harceler en classe. Il veut lui apprendre la force, indispensable si l’on veut survivre. C’est la question des valeurs que nous voulons transmettre. Ce qui reste de cet événement incroyable est sa part monstrueuse, dont le roman se fait et se défait, et qui nous laisse, lecteur, pantelant.

Norbert Czarny, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

  1. Songeons ici aux positions plus qu’ambiguës de Noam Chomski et Alain Badiou sur les crimes des Khmers rouges.
Philippe Apeloig, Enfants de Paris 1939-1945

Philippe Apeloig, Enfants de Paris 1939-1945, Gallimard 1120 p., 4 octobre 2018, (CR, Norbert Czarny)

Un enfant du paradis

Paris, Paradis : une syllabe de différence. On comprend pourquoi Schmil Rozenberg grand-père maternel de Philippe Apeloig a choisi de vivre dans le faubourg Saint-Antoine, après avoir fui la Pologne des années vingt.

Ceci, on le lit dans les pages que l’auteur consacre à l’histoire de sa famille, en ouverture de Enfants de Paris 1939-1945.

L’album est consacré à 1500 monuments « invisibles » de Paris, des monuments ancrés dans la pierre, sur des façades : ce sont les plaques apposées après la Seconde guerre mondiale par leurs compagnons, leurs proches, ou des institutions, en hommage aux fusillés, déportés, disparus, à celles et ceux qui sont morts dans les camps, ou dans les geôles de la Gestapo, au Mont Valérien, lors des combats de la Libération en août 44, des plaques qui honorent les enfants juifs et les résistants, les Justes et les combattants de l’ombre. En somme, la France qui, dès le 11 novembre 1940 par la manifestation des lycéens et étudiants devant l’Arc-de-Triomphe n’a pas accepté. « Les plaques sont des empreintes gravées de ce qui a été grave, et le demeure. », écrit Philippe Apeloig, dans un texte de graphiste et d’écrivain présentant sa démarche. Il pose cette question comme point de départ : « Comment convoquer mon histoire léguée par mes grands-parents et mes parents pour en faire une création ? » Cette création à la fois graphique et écrite, entre typographie et mémoire pourrait-on dire, nous la tenons devant nous à travers ce millier de pages : des photos, toutes prises selon le même protocole. Sans comparer les œuvres sinon par son caractère systématique, on songe au travail d’August Sander, même s’il porte sur des visages, des corps et des postures. S’en tenir à une démarche est un geste d’artiste, une façon de créer de la beauté et de l’émotion. Tel est le cas.

Mais revenons aux origines du projet pour mieux comprendre. La famille de l’auteur arrive de Pologne entre les deux guerres, fuyant misère et persécutions. Une  simple  formule dit ce que représente la France : « La vie y semblait, sinon totalement heureuse, du moins tout simplement possible ». Szmul (prénom du grand-père Schmil pour ses petits enfants) s’engage en 1939 dans la Légion étrangère. Les Juifs étrangers font en nombre ce choix, dont Icek, père de Georges Perec. La débâcle les empêche de combattre. Szmul ne se fait pas recen- ser comme Juif et part avec sa famille dans le Cher, à Châteaumeillant. Un gendarme nommé Raveau use d’un signal quand la Milice menace : « Triste besogne ce soir ». Toutes les personnes cachées dans le village trouvent abri.

Quand la menace se fait plus vive, Szmul disperse ses enfants. Lui-même devient maquisard FFI-FTP. L’occupant est déterminé, le danger omniprésent ; certaines situations sont plus que périlleuses. Mais enfin la famille survit. On voudrait ra- conter l’histoire de ces gens simples, le jardin ouvrier à Neuilly- sur-Marne, l’atelier d’ébénisterie ; laissons ce plaisir sensible et sensuel au lecteur. Il lira des histoires de mèches rousses et de fruits rouges, de bleu de travail et de poil gris. Le 20 novembre 2004, Ida, mère de l’auteur, inaugure dans l’ancien marché couvert de Chateaumeillant la plaque qui remercie les habitants de ce village grâce auquel une quarantaine de familles juives a survécu, entre 1940 et 1944.

Cette plaque ouvre le livre. Dans « Goutte noire », première tentative pour écrire l’histoire familiale quand il était enfant, Philippe Apeloig commençait son travail. Après des débuts incertains, il trouve sa méthode. Aux États-Unis, où il enseigne le graphisme, d’abord. A Washington, il écoute la conceptrice de « The wall », le mur des noms de tous les soldats américains morts ou disparus au Viet Nam. Il se met à observer les plaques qui constellent les murs de Paris, « mini-chroniques de guerre, des éclats de vies fauchées ». Ce ne sont pas des tombes, mais à l’instar du Mur des noms au Mémorial de la Shoah, ou du Mémorial de la déportation des Juifs de France assemblé par Serge Klarsfeld, elles tiennent lieu de sépulture ou de mémorial pour qui n’a d’autre lieu où vivre son deuil. Apeloig se met à photographier ces plaques, souvent de loin, dans un ensemble, comme s’il n’osait pas s’approcher. Puis entre « trace et traque pour trouver les plaques », il entame avec quelques assistants la recherche exhaustive.

Comment ordonner ces photos en un album ? Dans l’article « chemin de fer » de son écrit, Philippe Apeloig rappelle d’abord ce que ce terme technique représente, dans la presse. Et parle des gares, parmi lesquelles Orsay, qui a accueilli les déportés à leur retour. Il explique l’ordre choisi : de même que les gares parisiennes forment une sorte d’étoile entre le nord et le sud, l’est et l’ouest, ce livre suit l’escargot des arrondissements parisiens. Tout commence avec le premier arrondissement, et une plaque en l’honneur de policiers arrêtés dans la brasserie Le Zimmer, tous morts en déportation. Dans ce même premier arrondissement, le Palais de Justice, et quelques hommes de loi. Plus loin, des postiers de la rue du Louvre. Mais aussi l’Oratoire protestant de la rue Saint-Honoré, l’église de la rue Saint-Roch. Chaque arrondissement a sa frontière symbolique. Il est comme incarné par un établissement scolaire. La mairie de Paris a rappelé le nom des enfants juifs raflés le 16 juillet, ou après. Ailleurs, des plaques célèbrent les intellectuels, savants et artistes résistants ou juifs, dans le cinquième arrondissement ; la plaque de la Grande mosquée rappelle les tirailleurs algériens, les pionniers sénégalais, tous ces enfants musulmans des « colonies » qui sont tombés pour la France. Deux alphabets sont présents, français et arabe. Mais ailleurs on trouve aussi du yiddish, de l’hébreu. Et tout cela dans une grande variété de format pour les plaques et les inscriptions qui y figurent : « catalogue fantasque de créations typographiques » écrit Philippe Apeloig. Le temps fait son œuvre, les lettres s’effacent, les plaques se dégradent. On répare, ou pas.

Notons la présence d’un anneau, sous la plaque. A certaines dates, le 8 mai, le 16 juillet ou le 25 août, on fleurit ces lieux de mémoire. Lieux de mémoire hélas pas recensés ni commentés dans le grand livre dirigé par Pierre Nora. Comme si ces stèles éparpillées jusque dans les égouts de la ville n’étaient pas des lieux qui parlent de ce pays, autant, sinon plus qu’une statue ou une plaque en l’honneur de telle célébrité oubliée.

Un texte de Danièle Cohn met en relief ce que ce travail représente, du point de vue esthétique et philosophique. Elle rappelle les noms de Kertesz, « chercheur de traces », de Perec, et de Modiano. Si au 5 de l’avenue Elisée-Reclus, une plaque honore Hélène Berr, on n’en trouve aucun au 41 bd Ornano. Outre Dora Bruder, bien des enfants de Paris-Paradis ont vécu dans ce lieu avant de disparaître.

Norbert Czarny, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

Mémorial des Judéo-Espagnols déportés de France, Publication de l’association « Muestros Dezaparesidos »

Mémorial des Judéo-Espagnols déportés de France, Publication de l’association « Muestros Dezaparesidos », sous la direction d’Alain de Toledo, avec Henriette Asséo, Annie Bellaïche Cohen, Muriel Flicoteaux, Corry Guttstadt, Xavier Rothéa, Sabi Soulam, 720 p., 2019 (CR, Isabelle Ernot)

Voilà un ouvrage fondamental qui a demandé une décennie de travail et dont les 720 pages disent l’ampleur. Mené sous la direction d’Alain de Tolédo, il est l’œuvre d’un collectif com- posé d’historiens et de bénévoles, réalisé sous l’impulsion de l’association « Muestros Dezaparesidos » (« Nos disparus »). Celle-ci fondée en 2010, réunit 7 associations judéo-espagnoles (Aki Estamos, Al Syete, Centre communautaire Don Isaac Abravanel, Judéo Espagnol A Auschwitz – JEAA, Union des Israélites sépharades de France – USIF, Vidas Largas, Vidas Largas Marseille). L’équipe qui a consulté de multiples archives a également recueilli des témoignages.

Mémorial, l’ouvrage recense les Judéo-Espagnols déportés dont très peu sont revenus – l’on songe au Mémorial de la Déportation des Juifs de France dirigé par Serge Klarsfeld – et s’attache aussi à faire connaître la culture et l’histoire des Judéo-Espagnols – auxquelles Haim Vidal Sephiha a dédié sa vie.

35 000 Judéo-Espagnols ont quitté un Empire ottoman en situation de crise pour venir s’installer en France. L’ouvrage évoque la vie dans cet ancien Empire, les conditions de la migration et celles de l’installation en France. A la rencontre de ces deux histoires, est rappelée l’existence de cette véritable « institution » que fut le café-restaurant « Le Bosphore  », lieu de convivialité et de sociabilité fondé en 1905, situé rue Sedaine dans le 11e arrondissement, quartier de « la petite Turquie », qui fut victime d’une rafle menée par la Gestapo en mai 1944.

Dans le cadre de la Seconde Guerre, entre 1942 et 1944, l’ouvrage recense 5 300 Judéo-Espagnols déportés de France. Il s’intéresse aussi à la vie quotidienne pendant la guerre, aux camps d’internement, à l’engagement dans la résistance.

Rappelons qu’en 2003, une dalle en judéo-espagnol a été posée à Birkenau, un projet porté par la JEAA présidée par Haïm Vidal Sephiha et par Michel Azaria.

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

L’association – au sein de laquelle Claire Romi, bénévole à l’UDA est également active – possède un site : https://muestros- dezaparesidos.org

Retrouver la présentation de l’ouvrage sur Internet, sur le site du Mémorial ou celui de l’ECUJE, soirée animée par Haïm Musikant avec Alain de Toledo, Raphaël Esrail, Sabi Soulam, René et Esther Benbassat, Annie Bellaïche Cohen, Michèle Sarde, Maurice Soustiel : https://www.youtube.com/watch?v=QKjVjJVbRDY


 Haïm Vidal Sephiha s’est éteint en décembre dernier, à l’âge de 96 ans.

[Après] des études de linguistique, de littérature espagnole et de littérature portugaise à la Sorbonne, [il] commença une carrière universitaire exceptionnelle. Sa thèse d’État : « Le ladino (judéo-espagnol calque) : structure et évolution d’une langue liturgique » fut éditée en 2 volumes en 1982. La même année, il occupe, à l’Université Paris VIII, une chaire de linguistique hispanique, laquelle, transformée en chaire de judéo-espagnol – la première au monde – fut transférée à Paris III (Inalco). Le professeur Haïm Vidal Sephiha participa à des jurys où plus de 500 étudiants soutinrent leurs mémoires et thèses hispaniques. Il enseigna à travers le monde (Allemagne, Italie, Autriche, Angleterre, Irlande, Es- pagne, Portugal, Grèce, Turquie, Suisse, Maroc, Israël, Chili, Argentine, URSS, etc).

Il écrivit 7 livres et plus de 400 articles sur la langue judéo-espagnole, parmi lesquels L’agonie des Judéo-Espagnols (Ed. Ententes, 1977, réédité en 1985 et 1991), Yiddish et judéo-espagnol : un héritage européen, (Ed. Bureau européen pour les langues moins répandues, 1997), Ma vie pour le judéo-espagnol, la langue de ma mère. Entretien avec Dominique Vidal Sephiha, Ed. Le bord de l’eau, 2015).

Sa théorie portait essentiellement sur la distinction précise, aujourd’hui reprise par de nombreux universitaires dans le monde entier, entre le judéo-espagnol vernaculaire, langue parlée (djudezmo, djudyo, espanyol, espanyoliko en Orient ou haketía au nord du Maroc) et le judéo-espagnol calque (ladino) qui ne se parle pas, mais qui résulte de la traduction littérale de l’hébreu en espagnol.

Le ladino est la traduction mot à mot de l’hébreu, de l’araméen biblique et des textes liturgiques faite par les rabbins des écoles juives d’Espagne. Il acquiert ainsi un caractère semi sacré. En bref, le ladino est « de l’hébreu habillé d’espagnol ».

Précurseur des professeurs universitaires modernes, il se rapproche des Juifs non-universitaires et anime toute sa vie des ateliers de discussion à l’intention de ceux désireux à la fois de se retrouver pour parler leur langue mais aussi d’en connaître les fondements théoriques et historiques au sein de l’association Vidas Largas qu’il crée en 1979.

En 1981, avec l’arrivée des radio libres, Haïm-Vidal Sephiha créa « Muestra lingua », une émission hebdomadaire en judéo-espagnol sur la fréquence des radios juives.

En janvier 2002, avec le soutien de Michel Azaria, le professeur Haïm Vidal Sephiha crée l’association « Judéo Es- pagnol A Auschwitz » (JEAA) pour mener une campagne auprès des autorités polonaises en vue de l’adjonction au Mémorial d’Auschwitz Birkenau (Pologne) d’une 21e dalle en judéo-espagnol. Cette dalle fut inaugurée le 24 mars 2003 en présence de Madame Simone Veil. […]

À la fin de sa vie, de nombreux hommages sont rendus au Professeur Haïm Vidal Sephiha pour son dévouement et l’énergie déployée afin que la langue judéo-espagnole, tenue il y a encore 50 ans en peu d’estime et considérée par beaucoup comme un simple patois, ait enfin regagné toute sa noblesse et la reconnaissance académique en France et dans le monde entier.

 Michel Azaria

 (Extrait du texte publié sur le site du Crif)

Baptiste Antignani, Une vie nous sépare

Baptiste Antignani, Une vie nous sépare, Récit, Fayard, 5 février 2020, (CR Isabelle Ernot)

©DR – Image extraite du documentaire

De sa rencontre avec Denise Holstein, le lycéen de 18 ans a fait un récit, à l’origine d’un documentaire (Canal+, réalisé avec Raphaëlle Gosse-Gardet).

« Soixante-quinze ans me séparent de Denise Holstein, mais après deux ans d’échanges, j’ai compris une chose fondamentale : un vieux, c’est un ancien jeune. Denise a toujours seize ans, c’est une adolescente pleine d’humour et de malice. » Le jeune homme qui a fait un voyage à Auschwitz où il affirme n’avoir rien ressenti a été en revanche bouleversé par sa rencontre avec Denise Holstein. Un point commun existe entre eux : un lycée de Rouen qu’ils ont fréquenté tous deux, à 8 décennies d’intervalle.

Si l’on peut émettre quelque réserve sur les formulations du lycéen quant au problème de la représentation d’Auschwitz et de la Shoah, l’essentiel est sans doute dans le lien amical qui se tisse entre Denise et Baptiste, fin observateur. « Son regard malicieux, celui d’une camarade toujours prête à rire. Ses cartouches de cigarettes entassées dans un placard près des photos de famille. Ses trous de mémoire de vieille dame, sa difficulté à comprendre la souffrance des autres, pensant qu’elle n’égalera jamais la sienne. Sa manière de parler de ‘maman et papa’ comme une adolescente qui a encore besoin d’eux pour grandir. Son inquiétude récurrente face à ma situation scolaire. Sa vision bien à elle de la politique, sa peur des rassemblements, de la colère, de la foule. Ses anecdotes heureuses dans des moments de grande tristesse. Son sourire qui efface ses larmes. » De Denise, il retient « non pas l’image d’une survivante des camps de la mort, mais celle d’une femme à la poursuite du bonheur comme chimère. »

 Née à Rouen en 1927, Denise Hosltein est arrêtée en janvier 1943 avec ses parents puis séparée d’eux. Ils sont déportés en novembre 1943, par le convoi 62, et Denise, elle, par le dernier convoi, le 77, le 31 juillet 1944. Après le camp d’Auschwitz, elle est transférée au camp de Bergen-Belsen où elle est libérée en avril 1945. Témoin majeur, elle a commencé à témoigner de son histoire auprès des jeunes dans les années 1990. Elle a publié deux récits de sa déportation : Je ne vous oublierai jamais, mes enfants d’Auschwitz, Éditions n°1, 1995, Le Manuscrit de Cayeux-sur-Mer, juillet août 1945, Rouen – Drancy – Louveciennes – Birkenau -Bergen-Belsen, Éditions Le Manuscrit, 2008.

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants

Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, Éditions de l’Olivier, 3 janvier 2019, (CR, Laurence Claude-Phalippou)

Valérie Zenatti, traductrice française d’Aharon Appelfeld, vient de faire paraître le récit, bouleversant, de ce qu’a représenté pour elle la mort, survenue le 4 janvier 2018, de cet écrivain juif d’origine roumaine, que la Seconde Guerre mondiale arracha à l’enfance. Il y connut en effet le ghetto puis la déportation, s’enfuit d’un camp en Transnistrie et survécut livré à lui-même jusqu’à ce que l’Armée rouge le recueillît, lui permettant alors de traverser l’Europe pour gagner l’Italie d’où il émigra en Palestine. Là, il s’affirma comme l’un des écrivains israéliens les plus importants de sa génération, dont l’œuvre jouit d’une reconnaissance internationale. Son autobiographie, Histoire d’une vie (Éditions de l’Olivier), a obtenu le Prix Médicis en 2004.

Dans le faisceau des vivants s’ouvre alors que Valérie Zenatti, ayant appris que l’auteur dont elle traduit l’œuvre de l’hébreu au français est gravement malade, quitte Paris pour le voir ; quand elle arrive à Tel-Aviv, il est trop tard. Débute alors pour elle le processus d’un deuil qui se fait d’abord difficilement, dans le refus de perdre celui qui fut plus qu’un ami, mais également un initiateur au langage, et un témoin de la Shoah. Si elle finit par pouvoir adresser en elle l’ultime adieu à cet homme, ce n’est qu’à l’issue d’un triple cheminement : le premier s’effectue à travers ses souvenirs personnels et des enregistrements d’entretiens publics d’Appelfeld ; le second se réalise quand elle se rend à Czernowitz, la  ville  dans  laquelle le jeune Aharon connut une enfance heureuse avant que l’union germano- roumaine de 1941 n’en fît l’un des lieux de la persécution antisémite ; le dernier est formé par la construction en elle d’un nouveau statut pour le disparu qui restera, dans son imaginaire et grâce au langage, vivant. Ainsi, le texte offre-t-il un double portrait : à la densité de celui de l’auteur Des jours d’une stupéfiante clarté, s’ajoute la profondeur de celui de la traductrice et de la relation qu’elle noue avec l’écrivain et sa langue.

Et c’est autour de cette relation au langage que Valérie Zenatti construit sa démarche : tout, le souvenir, l’introspection, le voyage, le deuil, s’établit par les mots, mots qui sont les traces que l’on rassemble contre l’oubli aussi bien que les supports de l’élaboration du ressenti, mots qui conduisent jusqu’à moi – lectrice, lecteur – l’épaisseur d’une existence qui a pris fin comme la complexité de la confrontation à ce départ.

Dès lors, il faut approfondir ce à quoi Valérie Zenatti fait si subtilement place. Pourquoi en effet ce récit procure-t- il un sentiment d’accomplissement alors même qu’il y est question de perte ? Comment le lien tissé entre une traductrice et celui qu’elle traduit peut- il trouver un écho aussi profond pour un destinataire qui, pourtant étranger à ce travail, se trouve de fait placé par le texte au cœur même d’un processus qui se révèle créateur, intellectuel, affectif ? Qu’est-ce qui engendre alors cette sensation d’être pris, comme la narratrice, avec elle, en elle, dans le maëlstrom de la disparition d’un être, et même plus que d’un être, d’une relation?

Sans nul doute,  une  écriture.  Celle- ci se déploie dans deux directions qui s’entrelacent. La première est d’allure linéaire : il s’agit de dévider, comme Ariane, les écheveaux de chronologies qui se superposent et finiront par se rencontrer. La traductrice subit d’abord un rythme qui lui échappe. Quand Valérie Zenatti se rend auprès d’Aharon Appelfeld, leurs temporalités ont divergé : il meurt avant de la revoir, il est mort avant qu’elle n’arrive. Cette nouvelle ouvre un abîme en elle ; il y a une béance dans cette situation qu’elle subit, parce que le temps lui a échappé, parce que la vie d’Aharon Appelfeld, vie qui semblait ne pas devoir se dénouer de la sienne, s’en est pourtant séparée. La mort a désuni une union, sans qu’aucun adieu n’ait pu avoir lieu, alors qu’une formule, même des plus simples, aurait permis de se (re)trouver dans le cheminement vers le départ définitif, dont ce n’est pas tant l’existence qui ne peut être acceptée que le déroulement : ce n’est pas la mort en soi qui est inappropriable, mais la manière dont elle n’a pas pu être intégrée au cours de la vie de l’auteure. Celle-ci se trouve alors confrontée à quelque chose qui la dépasse parce que cela lui a échappé. De ce fait, la voilà absorbée dans la confrontation à l’absence de signification à donner à cette rupture. Le sens s’avère si impossible à forger que Valérie Zenatti entre dans une phase d’absence morbide à soi-même, de vacance ontologique.

Cette béance se révèle toutefois n’être qu’une étape ; la traductrice découvre ce qu’elle doit effectuer pour que le sens se remette à circuler dans sa propre vie, pour qu’elle sorte du néant dans lequel l’entraîne cette mort qui ne trouve pas de place dans sa propre existence. Il lui faut se réapproprier Appelfeld. C’est ce qu’elle tente de faire en remontant d’abord dans le temps, ce qui la plonge dans une forme d’hébétude (« Il a vécu trente et un mille trois cent soixante-neuf jours, j’ai eu besoin de les compter, à la manière des enfants qui recourent aux chiffres pour appréhender ce qui leur échappe»), hébétude significative d’une quête encore en gestation : « chaque matin, je traduis mes notes, la journée commence en cherchant sa voix en moi ». Elle regarde des émissions sur lui, et elle cherche à se souvenir de ses goûts, de ses regards, de ses habitudes. Mais elle ne parvient pas à retrouver sa présence : « Encore un jeudi sans lui et je suis fébrile, rien ne va plus, les vidéos ne me relient plus à lui, ne m’apaisent plus, je n’entends plus sa voix directement, une source en moi se tarit, un mouvement s’épuise, j’aurais aimé que janvier ne s’achève pas si vite, je pressens qu’il va falloir quitter ce temps de fusion avec lui et la question me poursuit, comment, comment vais-je vivre, c’est une question très précise.»

La  seconde  partie  du  livre  la conduit ensuite à une autre forme de remémoration : elle  remonte  cette fois moins le temps qu’elle n’arpente l’espace, jusqu’à ce qui forme le lieu source, matriciel, la ville de Czernowitz. Et là, écrit-elle, « le tremblement intérieur qui n’avait cessé depuis début janvier m’a quittée brusquement ». Pourquoi ? Parce que se rendre dans cet endroit qu’elle ne connaissait que par la médiation d’Histoire d’une vie, c’est entrer en contact avec le réel. Ainsi se décrit-elle en train de parcourir la ville pour que s’incarne enfin concrètement cette cartographie d’un lieu jusqu’alors « entré en moi à travers lui ». L’enjeu de cette opération n’est autre que de quitter la dimension imaginaire et symbolique du langage pour participer à  cette autre dimension, la réalité, où les mots correspondent à des choses. Qu’est-ce que cela permet ? De retrouver le disparu, de s’extraire de l’impossibilité du deuil au pays des mots en disant un adieu in situ. C’est donc quand la traductrice parvient à placer l’écrivain Aharon Appelfeld dans la sphère du vécu que sa mort devient acceptable, tandis qu’elle ne l’était pas quand elle ne relevait que du langage – comme si celui-ci ne connaissait pas la mort réelle.

Un épisode éclaire d’ailleurs significativement le processus : lorsqu’elle se rend au bord du Pruth, cette rivière « dont les eaux irriguent [l’]écriture [de l’auteur] depuis si longtemps », elle accomplit une véritable catabase initiatique. Il lui faut en effet se concilier des chiens d’abord menaçants comme des cerbères, avant d’affronter la présence inquiétante d’un vieillard « couvert de haillons dont les couleurs se confondent avec celles des arbres ». Dans ce qui semble un cauchemar, il la fixe et « hoche la tête plusieurs fois comme s’il me guettait depuis longtemps, comme s’il n’attendait que ça, moi seule face à lui ». Entendant ses paroles sans les comprendre et se sentant en danger, elle s’enfuit, accompagnée par l’angoisse de sa voix intérieure qui lui commande : « ne te retourne pas »… Que s’est-il déroulé là, dans cet épisode chargé de symboles, sinon la rencontre, enfin, avec le réel ? D’un réel aussi angoissant que repoussant, d’un réel qui effraie, mais auquel, après s’y être affronté, il suffit en fin de compte de se soustraire pour retrouver un sentiment de complétude : « Je tourne le dos au Pruth et redescends l’autre versant du talus, les mains dans les poches, mon pas s’est fait léger, d’une légèreté dont je ne pouvais soupçonner qu’elle circulerait dans mon corps quelques minutes auparavant, elle n’y était sans doute pas d’ailleurs, mais il n’y a plus qu’elle à présent qui m’habite. » Valérie Zenatti a atteint le cœur de son voyage, cette réalité, concrète et âpre, qui devait être approchée pour pouvoir être dépassée ; elle renaît alors à elle- même : aussitôt, les mots reprennent« suffisamment d’aisance pour briser la gangue qui les enfermait et s’élancer autour de moi, je sais bien que tu n’es plus là Aharon, je sais que tu es là aussi. »

Car le processus du deuil ne s’achève pas sur le constat que « l’adulte pouvait rejoindre l’enfant et l’enfant rejoindre l’adulte, la vie était tout sauf figée, elle était plus que jamais mouvement ». Il reste à la traductrice à revenir au langage qui forme, in fine, la véritable trame de son existence. Il lui faut donc coucher sur le papier ce qu’a été sa relation tout à la fois à Appelfeld vivant et à Appelfeld mort – maintenant que, comme elle le constate, « je n’ai plus peur de ce que signifie vivre sans lui ». C’est dans ce retour à la langue que se forme son véritable adieu : le texte sera un tombeau.

Ce tombeau renvoie d’ailleurs à d’autres sépultures, toutes celles qui n’ont pu être, celles des victimes de la Shoah. Le dessaisissement de la mort des proches est souvent l’expérience même  de ceux qui ont réchappé du génocide. La mort qui ne peut pas faire l’objet d’un accompagnement forme comme un trou noir pour la conscience humaine, car le sens ne pouvant alors pas se construire, toute la signification du vivant s’en trouve menacée. La démarche de Valérie Zenatti face à la disparition d’Aharon Appelfeld relaie ainsi, à l’échelle individuelle, le traumatisme collectif : on sait où sont allés le père de Marceline Loridan-Ivens (Et tu n’es pas revenu) comme celui d’Elie Wiesel (La Nuit), les amies de Charlotte Delbo (Aucun de nous ne reviendra), les hommes et les enfants évoqué par Joseph Bialot (C’est en hiver que les jours rallongent), Dora Bruder et sa famille (Patrick Modiano), les compagnons d’Imre Kertész (Etre sans destin) ou de Primo Lévi (Si c’est un homme), mais on sait aussi qu’ils y sont allés seuls. L’absence de funérailles est une barbarie – pour ceux qui meurent comme pour ceux qui restent. L’écriture corrige cette éviction du sens : ce qui n’a pu avoir lieu dans le réel, le langage le réinstaure avec la force qui lui est propre.

Le geste de Valérie Zenatti consiste à réparer ce qui a fait défaut. Une fois que la conscience de la mort réelle est effective, l’imaginaire et le langage peuvent reprendre le dessus, comme puissances dotées de la capacité à rendre enfin évident ce qui a formé la quête du livre, à savoir que l’histoire commune ne s’arrête pas à la disparition. La conclusion du récit le souligne une dernière fois de manière bouleversante lorsque l’auteure écoute/imagine Aharon Appelfeld reprenant sa formule habituelle pour l’interpeller à nouveau : « Tu entends, ma chérie ? On m’a raconté qu’à la radio, il y a quelques semaines, on a annoncé que j’étais mort. Tu comprends ce que cela signifie ? » Oui. Car, finalement, ce que la narratrice nous raconte n’est rien d’autre que le cheminement par lequel elle surmonte cette mort en déployant patiemment tout ce qu’elle peut signifier en elle de lui. Ainsi, et magistralement, s’exprime l’essence du vivant : ce avec quoi je suis en relation.

C’est pourquoi tout est dit dès le titre : Dans le faisceau des vivants est le livre de cet échange si spécifique qu’est celui de la traductrice avec l’auteur, le lieu de cette transposition exigeante et pourtant incertaine de mots, d’un imaginaire, d’une histoire qui a  été  déterminée par l’Histoire, de deux mémoires qui s’entrelacent et d’une conscience qui dépasse la disparition. La traduction, ainsi devenue la saisie de ce qu’est l’autre par ce que je suis et de ce que je suis par ce que je traduis de l’autre, n’est plus seulement une translation, elle est une relation – elle devient la vie même.

Laurence Claude-Phalippou, Après-Auschwitz, n°350, Été 2019

Se souvenir d’Hélène Berr. Une célébration collective

Se souvenir d’Hélène Berr. Une célébration collective, sous la direction de Mariette Job et Karine Baranès-Benichou, Fayard, 3 mars 2021, La vie et l’oeuvre d’Hélène Berr, commémorées par les éditions FAYARD, (CR Vincent Duclert)

En  cette  année  2021,  les éditions  Fayard  commémorent  la  naissance,  le 27  mars  1921,  d’Hélène Berr, autrice d’un incomparable   journal   intime qui s’analyse aujourd’hui comme un acte essentiel de résistance au nazisme et au génocide des Juifs d’Europe. Le 8 mars 1944, la jeune étudiante est arrêtée ainsi que ses parents dans l’appartement de l’avenue Elysée-Reclus. La cuisinière de la famille, Andrée Bardiau parvient à sauver le Journal ainsi que le violon de cette grande musicienne. Internée au camp de Drancy, elle est déportée avec ses parents à Auschwitz le 27 mars 1944,  jour de son vingt-troisième anniversaire. Subissant la terrible « marche  de  la  mort  » comme l’évoque sa camarade Simone Veil1, transférée à Bergen-Belsen, Hélène Berr est battue à mort par une gardienne et meurt le 10 avril 1945, à l’âge de 24 ans. Dans une lettre de 1993 que cite l’édition du Journal en 2008, sa camarade du camp d’Auschwitz, Nadine Heftler, évoque ce qui émanait d’elle : « Une sorte de tranquillité et une force vitale qu’elle essayait de nous trans- mettre. Elle nous prodiguait des encouragements, et arrivait à nous transporter hors du camp, de notre misère sans fond, par la seule magie de ses paroles. C’était aussi son élégance

Il faut se souvenir qu’Hélène Berr a vécu près d’une année dans le camp d’Auschwitz-Birkenau, dans  ce  qui  fut  le lieu central, mais non exclusif, de la destruction des Juifs d’Europe, particulièrement durant l’année 1944 où l’industrie de la mort nazie est au maximum de ses capacités exterminatrices. L’Union des déportés d’Auschwitz le sait, qui se préoccupe sans relâche de faire connaître la lutte pour la vie et le combat pour la mémoire de celles et ceux qui affrontèrent une telle expérience. Elle le fait avec les armes de la connaissance érudite et scientifique.

Contribuant à cette double commémoration, de la naissance mais aussi de l’arrestation d’Hélène Berr3 qui la précipite dans un génocide dont elle pressentait les mécanismes absolus, les éditions Fayard publient un ouvrage collectif de référence. Il a été conçu et il est dirigé par Karine Baranès- Bénichou et Mariette Job, cette dernière ayant été l’éditrice du Journal d’Hélène Berr. Leurs mots restituent le sens du livre présent. Ils insistent sur une donnée majeure de l’histoire   des génocides et des crimes de masse : il demeure essentiel en effet de restituer la vie d’avant, celle que les génocidaires ambitionnent de faire disparaître en même temps que l’exis- tence physique des personnes. Retrouver le Journal d’Hélène Berr, le publier, l’étudier comme le font Karine Baranès-Bénichou et Mariette Job, c’est opposer à l’entreprise génocidaire le témoignage de la vie humaine dans ce qu’elle a de plus  fort et de plus vrai. Réveiller le souvenir d’Hélène Berr brise le mécanisme du génocide qui veut que des êtres humains, parce que nés juifs, arméniens, tutsi, herero, doivent disparaître à tout jamais et le patrimoine de leur vie avec. L’ouvrage que publient les éditions Fayard nous incite à la réflexion autant qu’il nous entraîne vers le monde de beauté et de vérité qu’une très jeune femme sut protéger et exprimer.

« Il est assez curieux ce mot ‘centenaire’ apposé tout près du nom d’Hélène Berr et avec lequel il ose même faire la rime », écrivent en avant-propos Karine Baranès-Bénichou et Mariette Job. Presque inapproprié ou anachronique tant Hélène Berr est restée cette femme à la grâce altière et d’éternelle jeunesse. 24 ans. 24 ans au moment où la vie lui est arrachée, en 1945, à Bergen-Belsen, laissant derrière elle son Journal, mais emportant dans le néant toutes les autres promesses d’amour et de créativité qu’elle sentait prêtes à éclore en elle. Pas une année de plus ne viendra égrener le décompte de ce temps qui passe inexorablement, vieillit les visages, mais pas le sien, dessine des projets ou conforte des vocations, mais pas la sienne. C’est en réponse à cette injustice qu’est née la volonté d’une publication  à  l’occasion  de  cette  date  symbolique.  Un  hommage certes, mais un hommage pleinement chargé de dire la vie et la mémoire, l’une et l’autre toujours aussi vives. Une célébration de son Journal donc, telle qu’elle l’aurait peut-être souhaitée, par des femmes et des hommes de la sphère publique ou non, sans distinction d’âge, d’appartenance sociale ou religieuse et dont le ressenti serait aussi un témoignage pour tous les autres partis avec elle, mais sans laisser le moindre mot ni la moindre trace. »

Nous saluons et remercions les éditions Fayard de faire exister cet ouvrage polyphonique. Un livre commémore un livre.  Voici un acte de grandeur et vérité alors que tant de menaces pèsent sur ces valeurs pourtant vitales à l’humanité. C’est un signe d’espoir et de volonté. C’est aussi un regret immense qui se lève, le regret qu’Hélène Berr ait été emportée par l’histoire implacable, qu’elle n’ait pas vécu au-delà de sa jeunesse belle et courageuse. Celle-ci est éternelle, désormais.

Vincent Duclert, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet – Septembre / Octobre – Décembre 2020

Anne Sinclair, La rafle des notables. Compiègne, 1941

Anne Sinclair, La rafle des notables. Compiègne, 1941, Grasset, 18 mars 2020, (CR, Claude Dumond)

Le 12 décembre 1941, des soldats allemands arrêtent 736 notables : intellectuels, membres de professions libérales, militaires, commerçants. Leurs noms figurent dans le « fichier Tulard » dont la précision a permis de connaître, adresses, qualités, professions … Tous sont Français et Juifs, (on disait Israélites) citoyens intégrés.

Parmi eux Léonce Schwartz grand-père paternel d’Anne Sinclair commerçant aisé, Chevalier de la Légion d’honneur dont l’auteur, à part quelques fragments du « roman familial », ignorait l’histoire avant de décider, en 2020, envahie par les remords, de lui consacrer un livre. 

Faute de témoins survivants, elle s’est imposé d’aller sur les lieux où ces hommes ont été internés, de réunir tous les documents existants dont de précieux témoignages écrits, d’interroger Serge Klarsfeld et les historiens spécialistes… et elle a inscrit son grand père dans un récit où ce qu’elle savait de son caractère est inséré.

Par le froid (ni chauffage, ni vêtements chauds, des heures d’appel à l’extérieur la température des corps qui descendait à 35°), par la faim (ceux qui en sortirent avaient perdu 25 à 30kg en trois mois), par la précarité des installations (de la paille sur du béton et l’impossibilité de se changer, de lutter contre la vermine), nous découvrons comment Dannecker gestapiste nazi, responsable de l’opération a transformé ces hommes en loques humaines tout en sachant qu’il devait les expédier vers l’Est où chambres à gaz et fours crématoires étaient déjà expérimentés.

Aux notables ont été ajoutés environ 300 prisonniers de Drancy, juifs étrangers, dont la culture et en particulier la judéité était très éloignée de celle des notables. La cohabitation devint vite difficile.

De nombreux témoignages de la vie dans « le camp des juifs » ont été exhumés à la demande d’Anne Sinclair. Si les rapports entre les prisonniers n’ont cessé de se dégrader, beaucoup ont insisté sur des exemples d’hommes admirés de tous. Ainsi Rabinovitch, chanteur d’Opéra d’origine russe qui partagea systématiquement des suppléments de nourriture qu’il avait pu se procurer.

Les ordres provenant de Berlin confus et diversement interprétés ont justifié en mars, l’envoi dans des hôpitaux des plus grands malades. C’est ainsi que Léonce figure sur les registres du Val de Grâce le 24 février 1942.

Comment Margot, sa femme, la grand-mère d’Anne a-t-elle réussi à l’en sortir ? Où ont-ils vécu ensuite ?  Rien ne permet de le savoir !

Victime des sévices endurés il s’est éteint quelques jours après la fin de la guerre. 

Un convoi partit de Compiègne vers Auschwitz le 27 mars. 1942.

Hommage à son grand père, à tous ceux qui ont souffert avec lui, ce livre est aussi un appel solennel de l’auteur à ne pas, comme elle, laisser échapper les témoignages familiaux quand il est possible de les obtenir.

Claude Dumond, Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars / Avril – Juin 2021


Biographies


Agnès Graceffa, Une femme face à l’Histoire. Itinéraire de Raïssa Bloch, Saint-Petersbourg-Auschwitz, 1898-1943

Agnès Graceffa, Une femme face à l’Histoire. Itinéraire de Raïssa Bloch, Saint-Petersbourg-Auschwitz, 1898-1943, Paris, Belin, 408 pages, cahier photographique de 16 p., 3 octobre 2017 (CR, Françoise Thébaud)

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Écrire une biographie, en l’occurrence celle de Raïssa Bloch (1898-1943), retracer l’itinéraire d’une personne, ainsi côtoyée des années, est toujours « une expérience humaine », comme l’écrit Agnès Graceffa en prélude de longs remerciements aux descendants de proches qu’elle a rencontrés et aux archivistes qui l’ont guidée dans sa « quête ». Son beau livre est « né de la découverte fortuite de plusieurs lots de lettres de Raïssa Bloch et de Michel Gorlin [son mari] à leurs amis », notamment à la bibliothèque de l’Institut (fonds André Mazon, fonds Ferdinand Lot) et à l’Institut des études slaves (fonds André Mazon, fonds Michel Gorlin). Usant également d’archives russes et allemandes, de Mémoires de contemporains et des quelques recherches déjà publiées de chercheur.e.s européens et états-uniens, il fait connaître en France, où elle a vécu près d’un quart de sa vie, cette figure de poétesse, traductrice et historienne spécialiste d’histoire médiévale.

Agnès Graceffa s’est sans doute demandé comment écrire au mieux cette biographie. Le titre principal – « Une femme face l’Histoire » – apparaît bien choisi, tant Raïssa, juive russe née en 1898, est confrontée à tous les événements, et aux pires, de l’histoire européenne de la première moitié du XXe siècle : les guerres, la révolution russe, la crise économique, le nazisme, l’occupation de la France et le régime de Vichy, la Shoah. Les huit chapitres, qui suivent la chronologie d’une courte vie, font découvrir, avec force contextualisations, les milieux de l’intelligentsia russe d’avant 1914 et ses rapports complexes avec la révolution bolchevique, le monde des exilés russes à Berlin, le cercle des études slaves et des médiévistes en France ; ils explicitent également les effets individuels de la montée de l’antisémitisme en Allemagne, le refuge que représentent la France républicaine et les solidarités qui s’y déploient, le piège qui se referme avec l’occupation allemande du pays et la politique antisémite du régime de Vichy. Ces chapitres sont précédés d’un avant-propos et d’un prologue. Utile à la lecture qui va suivre, le premier campe en quelques phrases l’itinéraire de l’intellectuelle qu’est Raïssa, un itinéraire d’exil qui la conduit de sa Russie natale à l’Allemagne, puis en France. Le prologue, qui s’ouvre sur la lettre envoyée à André Mazon le 16 juillet 1942, fait entrer dans la tragédie finale : prévenue par un policier de sa connaissance, Raïssa vient d’échapper à la rafle du Vel d’Hiv et annonce à André Mazon, professeur au Collège de France et directeur de l’Institut des études slaves, qu’elle lui envoie temporairement sa fille et sa nourrice ; elle lui demande également de « sauver » son mari, juif polonais arrêté le 14 mai 1941, interné à Pithiviers et pour qui elle craint une nouvelle menace.

La première partie de la vie de Raïssa Bloch se déroule dans la Russie tsariste puis bolchevique. Née dans une famille juive assimilée de la bourgeoisie lettrée de Saint-Petersbourg, elle et son frère ainé Jacques, comme nombre de leurs cousins, bénéficient d’une bonne éducation polyglotte et d’une aisance matérielle. Forte en 1910 de 10 000 étudiants, la capitale russe connait alors une effervescence artistique et culturelle où dominent le théâtre et la création poétique : l’une des figures en est Anna Akhmatova. La guerre voit sans doute la jeune fille, comme ses condisciples revêtir le costume d’infirmière. La révolution de février 1917, qui se déroule sous ses fenêtres, enthousiasme la jeunesse étudiante et les intellectuels mais les suites d’octobre (armistice avec l’Allemagne, pénuries et famine, guerre civile et répression bolchevique) font fuir de nombreuses familles bourgeoises. Les Bloch – Raïssa, sa mère veuve, son frère et sa femme Hélène – décident de rester, contraints cependant d’emménager dans un appartement plus modeste. Raïssa fait des études de philologie et d’histoire. Sous l’influence d’Olga Dobiache-Rojdestvenskaïa, ancienne étudiante de Charles-Victor Langlois, amie du couple Ferdinand Lot- Myrrha Lot-Borodine, première maitresse de conférences en histoire à l’Université de Petrograd, elle se spécialise en histoire médiévale et devient l’assistante de sa professeure pour retranscrire des bulles papales du XIe siècle.

Fidèle à l’atelier de traduction de Mikhaïl Lozinski qui fait traduire en russe José-Maria de Heredia, elle participe à l’expérience de la Maison des Arts et au projet Littérature mondiale, bientôt admise à l’Union des poètes où on lit et discute les productions de chacun. De son côté, son frère cofonde fin 1917 une librairie d’occasion, Petropolis, qui devient quelques années plus tard une maison d’édition qui publie les poètes contemporains et diffuse les classiques étrangers. Raïssa, Jacques et Hélène se lancent dans la traduction des œuvres complètes de Carla Gozzi ; elle-même traduit seule La Mandragore de Machiavel. Mais le régime en butte à de graves difficultés fait de l’intelligentsia un de ses boucs émissaires : arrestations (dont celle de Raissa et Hélène pendant deux mois) et exécutions de l’automne 1921, fermeture de la Maison des Arts l’année suivante, arrestation et bannissement des membres du Comité d’aide aux affamés. Grâce à des appuis, Raïssa et sa famille, qui rêvaient de Paris, ont la chance de pouvoir partir officiellement en octobre 1922 à Berlin, la jeune historienne étant envoyée en mission pour six mois aux Monumenta Germaniae Historica (MGH), le célèbre institut d’édition de textes médiévaux.

Octobre 1922-mai 1933 : le séjour à Berlin, qui compte en 1922 un demi-million d’émigrés russes, s’est prolongé jusqu’à une nouvelle fuite, consécutive à l’installation du régime nazi. Pendant ces plus de dix années, Raïssa a repris des études, soutenu une thèse sur la politique monastique du pape Léon IX (1927), publié un recueil de poésies dédié à sa mère qui venait de disparaitre (Ma ville, 1928), rencontré dans un cercle littéraire le jeune Michel Gorlin, de 11 ans son cadet, avec qui elle a fondé le Club des poètes russes, obtenu la nationalité allemande qui lui sera retirée par le régime nazi. C’est alors une intellectuelle précaire qui peut bientôt ajouter à des cours particuliers ou des traductions alimentaires un travail à la tâche aux MGH pour son ancien directeur de thèse, Albert Brackman, tenant de l’Ostforschung (recherche sur l’Europe orientale), proche politiquement du parti nazi. Petite main érudite du grand œuvre MGH, elle joue le rôle d’intermédiaire entre les communautés scientifiques russes, allemandes et françaises mais perçoit de maigres émoluments et dispose de peu de temps pour des recherches personnelles sur les relations de parenté entre élites saxonnes et russes ou sur la poétesse du Xe siècle Hrosvita de Gandersheim. De plus, sa bonne intégration, tout comme celle de Michel Gorlin inscrit en thèse d’études slaves, se heurte à la montée de l’antisémitisme, qui s’exacerbe après la prise du pouvoir d’Hitler. Alors que Brackman lui avait promis un poste d’enseignante pour 1933, elle est remerciée des MGH le 31 mars. Elle multiplie les contacts et les recommandations auprès de Ferdinand Lot, puis part pour Paris. Après avoir soutenu sa thèse fin mai, Michel fait de même, enregistré comme réfugié auprès de l’Ofpra, tandis que Jacques et Hélène qui ont relancé Pétropolis à Berlin y restent jusqu’à l’aryanisation de leur entreprise en mai 1938.

Le Paris républicain est un havre de paix où la solidarité pour les Russes émigrés et les savants israélites allemands est réelle. Lot trouve un logement et du travail, notamment pour la nouvelle édition du Dictionnaire Du Cange du latin médiéval, grand projet international dont il a la charge. Mais cela est insuffisant pour vivre et Raïssa, qui écrit que sa « force de caractère s’est complètement affaiblie à cause d’Adolf », doit de nouveau multiplier les activités et délaisser ses propres recherches. Ce sont cependant des années de bonheur : mariage avec Michel en octobre 1935, activité littéraire, naissance de Dora en septembre 1936, insertion professionnelle de Michel qui devient en 1937 bibliothécaire à l’Institut d’études slaves dirigé par André Mazon, son directeur de thèse française.

« C’est en vain que nous avons accordé une grande estime à l’Europe », écrit Raïssa à un cousin d’Amérique le 19 août 1939, peu avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Depuis plusieurs mois, le couple pense de nouveau à l’exil et rêve d’un poste universitaire pour Michel aux États-Unis, seul moyen d’obtenir un visa. Avec l’occupation allemande de la France et l’installation d’un régime antisémite, la situation de Michel et Raïssa, étrangers et juifs, devient très difficile. Inexorable, la machine répressive déjoue les espoirs, toujours plus rapide que les solidarités, mais ni le couple, ni tous ceux qui les aident, n’imaginent Auschwitz. Le 13 mai 1941, Michel fait une communication sur des aspects de sa recherche à l’EPHE. « Insouciant de toute chose excepté les choses intellectuelles » comme l’écrit Raïssa, il répond sans méfiance à une convocation et se rend le lendemain au commissariat où il est arrêté. La mobilisation récurrente des amis, notamment de Léon Beaulieux, d’André Mazon et de Ferdinand Lot qui connaissent bien Jérôme Carcopino (sous- secrétaire d’État à l’Éducation et à la Jeunesse) et écrivent également au préfet du Loiret, échoue à le faire sortir du camp de Pithiviers. Matricule 508, Michel survit par les livres et l’écriture, également par les visites clandestines de Raïssa sur son lieu de travail après qu’il ait été détaché à la bibliothèque de Pithiviers. Il est déporté le 17 juillet 1942 et meurt à Auschwitz le 5 septembre, alors qu’André Mazon venait d’obtenir son recrutement à la New School of Social Research de New York et les visas pour la famille.

De son côté, Raïssa, qui a confié sa fille à André Mazon, réussit à passer en zone sud. Elle rejoint dans la Creuse une maison de l’OSE (Organisation de secours aux enfants) dirigée par son frère Jacques, puis travaille sous un faux nom à Vic-sur-Cère, dans une maison d’enfants de l’Amitié chrétienne, tout en continuant divers travaux intellectuels. Elle peut récupérer Dora qui, succession de malheurs, décède dix jours plus tard d’un croup fulgurant (27 octobre 1942). En 1943, face aux arrestations dans le réseau OSE, Jacques et Hélène partent à Chambéry pour être exfiltrés en Suisse. En principe non refoulable comme membre d’une organisation humanitaire internationale, inscrite à cet effet sur une liste remise aux autorités suisses, Raïssa passe la frontière avec cinq enfants le 18 octobre, mais le douanier ayant mal orthographié son nom (Gorlain), elle est expulsée le 21 sans enquête approfondie, arrêtée par la douane allemande à Annemasse, transférée à Drancy le 25, puis déportée à Auschwitz par le convoi 62 du 20 novembre 1943. De Drancy, elle a écrit aux amis pour obtenir des vêtements chauds, prier de « trouver » et « soutenir » Michel s’il revient avant elle, préciser qu’elle est en bonne santé et que « tous les malheurs [l’] ont rendue assez indifférente ». Du train, elle jette le dernier mot griffonné à envoyer à « Monsieur Beaulieux », disant l’amitié et l’espoir de se revoir, donnant une adresse à Chambéry pour prévenir son frère. À l’arrivée, elle est parmi les 895 personnes (sur 1181) non sélectionnées pour le travail.

Comme Agnès Graceffa, lecteurs et lectrices seront impressionnés par le courage et la force de vie de Michel Gorlin et Raïssa Bloch, comme par le tragique de leur destin de juifs européens. La mécanique nazie d’assassinat est extrêmement efficace mais le génocide reste une opération secrète et peu imaginable. Lorsque Raïssa est déportée, son mari est mort depuis plus d’un an – l’acte de décès rédigé par les SS indique pour cause une pneumonie – mais elle a continué à se préoccuper de lui et à envisager son retour. Plus âgée et épuisée par le malheur, elle est sans doute immédiatement gazée à son arrivée à Auschwitz. Peut alors paraitre dérisoire une discrimination de genre, suggérée dans l’ouvrage qui décrit le monde de l’Université et de la Recherche dans les trois pays où a vécu Raïssa : pas plus diplômé ou auteur que sa femme, plus jeune mais homme, Michel est le seul à qui sont offerts un poste permanent de bibliothécaire puis un poste universitaire. À côté des photographies familiales du cahier central photographique, un cliché attire l’œil, celui de Ferdinand Lot entouré de ses étudiants à la Sorbonne en 1933 : sur une cinquantaine, près des deux tiers sont des jeunes femmes, toutes alors « indésirables » à l’Université pour enseigner, comme l’a bien montré Christophe Charle.

Après guerre, les nombreux amis de Michel et Raïssa leur ont rendu hommage en publiant, en 1957, Études littéraires et historiques (inédits et notices biographiques, Institut des études slaves), puis, en 1959, une anthologie de leurs poésies en russe. Mais il manquait ce travail d’ampleur sur ces deux vies pleines de potentialités, fauchées dans la fleur de l’âge.

Françoise Thébaud, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. Nous remercions la revue Clio. Femmes, Genre, Histoire d’autoriser la publication de ce texte paru sur le site de la revue. Il s’agit ici d’une version longue.
Alain Quella-Villéger, France Bloch-Sérazin, Une femme en résistance (1913-1943)

Alain Quella-Villéger, France Bloch-Sérazin, Une femme en résistance (1913-1943), (CR, Isabelle Ernot)

Éditions « des Femmes —Antoinette Fouque », 17 septembre 2019

Une femme, une famille, un engagement

Sur la photographie de couverture, France Bloch-Sérazin offre un sourire juvénile  magnifique, rayonnant de bonheur. Insérée dans la biographie sous-titrée Une femme en résistance (1913-1943), une autre photographie dit une autre histoire:  celle d’une femme âgée d’une trentaine d’années, visage fermé, de face et de profil. Il s’agit du cliché anthropométrique de la Préfecture de Police après son arrestation intervenue le 16 mai 1942 à Paris. Jugée en septembre avec des membres de son réseau, condamnée à mort, France Bloch-Sérazin est guillotinée neuf mois plus tard, le 12 février 1943, en Allemagne, dans la prison de Hambourg.

Par ce travail biographique, Alain Quella-Villéger fait apparaître la stature de  la grande résistante que fut France Bloch-Sérazin.1 La diversité des sources sollicitées – correspondances, rapports et interrogatoires de police, hommages posthumes, témoignages de résistant.es – permet de saisir à la fois les ressorts d’un engagement total et d’approcher le processus de la construction mémorielle mais aussi ses atermoiements.2 Au-delà de la biographie, l’histoire de France Bloch- Sérazin pose, dans le cadre de l’histoire des femmes et du genre, la question de la difficile et faible reconnaissance par la nation des femmes résistantes à partir de la période de l’après-guerre3 – et on note évidemment l’engagement des Éditions « des Femmes — Antoinette Fouque » qui porte l’ouvrage.

Les fils conducteurs tissent ensemble perspectives familiale – entre Paris et le Poitou- et politique. Fille du journaliste  et écrivain Jean-Richard Bloch et de Marguerite Herzog – sœur de l’écrivain André Maurois – France grandit au sein d’une famille engagée, proche du communisme.4 Marie-Élisa Nordmann-Cohen, son amie, rescapée d’Auschwitz, qui sera présidente de l’Amicale d’Auschwitz (1950-1991) rappelle ainsi sa mémoire en 1968 : « […] elle avait été élevée dans un milieu de grande culture où l’on s’intéressait à toutes les formes de la vie intellectuelle et politique. Elle avait formé ainsi sa personnalité si riche, faite de passion pour les arts et la lecture, faite aussi de l’amour des hommes et de son pays. »5 Alors que dans le cadre de ses études supérieures, France se spécialise en chimie, parallèlement, en 1937, elle adhère au Parti communiste. C’est au sein de la section du 14e arrondissement qu’elle rencontre son mari, Frédéric Sarazin dit « Frédo », ouvrier et syndicaliste. Engagés tous deux dans la Résistance, ils sont broyés par le nazisme et la  Collaboration.

Frédéric Sarazin connaîtra bien peu son petit garçon Roland, qui naît en janvier 1940. Après avoir été mobilisé entre septembre et décembre 1939, il subit, à partir de mars 1940, « au camp de la ferme Saint-Benoît » en Seine et Oise, « un internement administratif dans une unité destinée  à encadrer communistes et syndicalistes, autrement dit, les « agitateurs » ».6 Il ne sortira plus des griffes des oppresseurs : transféré à Utelle (Alpes maritimes) puis Sisteron (Basses- Alpes), il s’en échappe en mars 1941 ; repris le mois suivant, il subit 4 mois de prison à La Santé et Fresnes ; d’août 1941 à mai 1942, il est au camp de Choisel à Châteaubriant – à l’époque des Fusillés. Peu après son transfert au camp de Voves (Eure et Loire), alors que son épouse France prépare son évasion, cette dernière est elle-même arrêtée. Si « Frédo » est mis au courant de la condamnation à mort de sa femme, il n’a jamais su quel fut son sort. Lorsqu’en octobre 1943, il parvient à nouveau à s’échapper, il ignore que France est morte depuis près de huit mois. De nouveau arrêté le 15 juin 1944 à Saint-Etienne, il est torturé et assassiné par la Gestapo.

Durant plus de trois ans en URSS où ils se sont réfugiés, entre avril 1941 et décembre 1944, les parents de France n’ont quasiment pas de nouvelles des leurs. Ils n’auront la certitude du décès de leur fille qu’en juillet 1945. Les autorités précisent tout d’abord qu’elle a été fusillée, la réalité de la décapitation n’étant établie que postérieurement. Et c’est à l’été 1945 également qu’ils apprennent l’assassinat de la mère de Jean-Richard Bloch, 86 ans, déportée à Auschwitz par le convoi 75 du 30 mai 1944. La famille paie un lourd tribut à la guerre. Et il faut encore ajouter l’assassinat de leur  neveu, Jean-Louis Wolkowitsch, fusillé au Mont-Valérien le 11 août 1942 avec une centaine d’otages.

Résistance féminine: un engagement total

La singularité du parcours résistant de France se révèle lorsqu’on le compare à celui de son mari7 ainsi qu’à celui d’autres résistantes, notamment celles arrêtées à la même époque. Ainsi, son histoire diffère-t-elle de celle de sa très proche amie Marie-Élisa Cohen arrêtée le même jour et déportée à Auschwitz-Birkenau parmi les 230 femmes – résistantes pour la plupart – par le convoi du 24 janvier 1943. Et France n’a pas non plus été déportée à Ravensbrück, comme la plupart des résistantes françaises dont fait partie la jeune résistante Marie-Jo Wilborts (Chombart de Lauwe) qui croise France en ce printemps 1942 dans les prisons de la Santé et de Fresnes8.

Le cas de France relève d’une autre catégorie et c’est ce qui explique la violence du traitement qui lui a été infligé, jusqu’à la condamnation à la peine capitale. Marie-Jo Chombart de Lauwe a rapporté la violence des interrogatoires qu’elle a subis à la Préfecture de Police et elle précise qu’à La Santé, « on lui laissa les menottes pendant une semaine, ce qui était rare pour une femme. Son cas devait être considéré comme excessivement grave ».9 « Je sais qu’ils me fusilleront », dit-elle à son amie Marie-Élisa, quelques semaines auparavant, lorsqu’elles sont au dépôt de la préfecture10.

France n’appartient pas seulement à la première résistance mais aussi à la résistance armée. Pierre Villon – député communiste, époux de Marie-Claude Vaillant-Couturier – atteste en 1956 de son engagement dès l’été 1940 et de sa participation à partir de janvier 1941 à l’OS (Organisation spéciale qui devient FTPS, Francs-tireurs partisans).11 Militante dans le 14e arrondissement, c’est naturellement qu’elle est entrée dans le réseau dirigé par l’élu communiste, Raymond Losserrand. Même si elle n’a pas pris les armes, sa qualification de chimiste l’a fait participer à la Résistance armée : en 2008, une plaque est apposée dans le 19e arrondissement, avenue Debidour qui rappelle son rôle dans la fabrication d’explosifs. Un jour de février 1942, Paul Tillard qui la connaissait d’avant-guerre rencontre celle qui se fait appelée « Claudia » : « […] je compris ce jour-là, que les bombes qui éclataient dans Paris, c’était France, « Claudia » qui les fabriquait ».12$ 

Reconnaissance et mémoire

« Le chemin qui mène à la mémoire glorieuse de Frédo Sérazin et de France Bloch-Sérazin n’est pas si facile » note Alain Quella-Villéger.13 L’approche historique du parcours résistant de France Bloch-Sérazin ouvre sur celle de sa reconnaissance par la nation. Le cheminement mémoriel qui fut lent semble aussi inachevé. En octobre 1946, les deux jeunes époux sont reconnus « mort pour la France » ; en novembre, un hommage leur est rendu par parents, camarades et représentants du Parti communiste dans le 14e arrondissement, que rappellent encore aujourd’hui deux plaques commémoratives. Mais dans les années suivantes, le processus de reconnaissance nécessite l’implication de la famille, particulièrement de sa mère, a été déterminante14. Il s’étend quasiment jusqu’à la fin des années 1950 et fut « plus compliqué » pour France. Si certaines raisons s’ancrent dans la période de la guerre, d’autres, dans l’après-guerre, tiennent aux mentalités qui dominent au sein de la société face à une action féminine qui peut être jugée « hors norme » et assimilée à la sphère masculine. Les questions posées juste après la guerre font bien transparaître immédiatement un doute sur la capacité individuelle féminine : France avait-elle bien été condamnée pour ses activités, ou plutôt en tant que juive, ou encore en tant que fille de Jean-Richard Bloch ? Une équivoque malheureuse pèse ainsi sur sa condamnation.

Les contemporains qui auraient pu attester de son action et soutenir sa mémoire se trouvent eux-mêmes éliminés : en mai 1942, une bonne partie du réseau résistant est arrêté en même temps qu’elle et en septembre, la plupart des hommes sont condamnés à mort. Pourtant, le fait même d’être parmi les condamnés à mort atteste d’une action résistante de premier plan. Le procès souligne aussi sa singularité puisqu’elle est la seule femme jugée avec 22 hommes : 5 d’entre eux sont condamnés à des peines de prison ; elle fait partie des 18 condamnés à mort avec le chef du réseau, Raymond Losserrand. Les hommes sont fusillés dès le 21 octobre à Issy-les-Moulineaux ; France quant à elle est transférée en Allemagne, les nazis ayant décidé de ne pas exécuter les femmes en France occupée.15 Séparée, emmenée  sur le territoire de l’ennemi, son parcours dut être reconstitué – le classement en « NN », « Nacht und Nebel », devant empêcher la constitution d’informations, hommes et femmes concernés devant disparaître sans laisser de trace.

En 1956, l’administration lui reconnaît le statut de « déporté  résistant ». La période prise en compte, courte -entre le 27 novembre 1942 et le 12 février 1943- correspond à la date de  son transfert en Allemagne jusqu’à celle de son exécution. Au Struthof où ses cendres sont rapatriées, sa pierre tombale indique une déportation au camp de Neuengamme – sans doute parce que ce dernier se situe dans la région de Hambourg.

Exceptiônnalité et égalité

Durant les dernières décennies, la mémoire de France s’est néanmoins forgée. Particulièrement dans le cadre régional -celui du Poitou-, en Allemagne également ainsi qu’au moment d’anniversaires commémoratifs à partir de la fin des années 1960. Cette biographie peut être considérée comme une nouvelle pierre.

L’auteur considère que dans l’immédiat après-guerre, le Parti communiste a peu œuvré pour la mémoire de ses militants.16 France, dont le parcours est exceptionnel, n’avait aucune chance non plus d’être admise dans l’Ordre des Compagnons de la libération porté par le général De Gaulle dont les rangs sont clos dès 1946. C’est aussi en tant que femme qu’elle avait peu de chance d’y accéder, ce dernier ne reconnaissant «Compagnon»17 que 6 femmes pour 1034 hommes.18 « Presque les trois-quarts des Compagnons de la Libération sont issus des rangs de la France libre et un quart des rangs de la Résistance intérieure ».19 750 sont militaires, un peu moins de 300 sont civils. La comparaison des profils des six femmes, civiles, avec celui de France incite à penser que cette dernière y aurait eu toute sa place.

Les portes de la reconnaissance nationale devraient s’ouvrir légitimement devant France, un noble geste qui pourrait marquer la très prochaine Commémoration du 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre.

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. L’auteur sollicite plus particulièrement le témoignage de Marie-Elisa Cohen d’une manière générale ; celui de Marie-Jo Chombart de Lauwe pour la période de l’incarcération en France ainsi que les publications rendant hommage à France Bloch-Sérazin. Dès 1946, les Éditions de l’Union des femmes françaises font paraître la brochure France Bloch-Sérazin : exécutée à Hambourg le 12 février 1943(48 p. Coll « Héroïnes d’hier et d’aujourd’hui ») republiée en 1968 ; cette source a été mise en valeur au début des années 1970 par Marianne Monestier dans son ouvrage Elles étaient cent et mille…Femmes dans la Résistance(Fayard, 1972), « Un amour, un idéal, un métier : France Bloch-Sérazin », pp.117-141.
  2. On peut regretter toutefois l’absence d’un index et l’absence de certaines référence en notes.
  3. C’est un sujet abordé précocement par l’histoire des femmes et du genre, voir Paula Schwartz, « Résistance et différence des sexes : bilan et perspectives » in Clio. Femmes, Genre, Histoire qui consacrait en 1995 son premier numéro au sujet des Résistances et Libérations France 1940-1945. Voir également les Cahiers de Ihtp, « Identités féminines et violences politiques 1936-1946 », n°31, 1985.
  4. 1.Alain Quella-Villéger : « S’il est proche du Parti communiste, ce compagnon de route entend garder sa conscience critique […] », p.29 ; l’auteur cite aussi l’historien Michel Trebitsch qui le qualifie d’« intellectuel de gauche », p.270.
  5. Voix et Visages, bulletin de l’ADIR, mars-avril 1968, n°113, pp.7-8 ; Les deux femmes s’étaient rencontrées à la bibliothèque de la faculté de pharmacie, Quella-Villéger, p.37 
  6. Alain Quella-Villéger, op. cit., p.71
  7. L’auteur cite avec raison Fréderic Monier qui évoque la « première lutte armée des résistants communistes, en 1941-1942 », celle-là même dont a fait partie France Bloch-Sarazin, p.281, « Quantième de l’espérance, Avant-propos », dans le livret accompagnant le DVD du film, France Bloch, Frédo Sérazin. Un couple en résistance (2005), Scérén-CRDP, Poitou-Charentes, 2009. 
  8. Arrêtée à Rennes et transférée à Paris.
  9. Alain Quella-Villéger, op. cit., p.186 
  10. Ibid.., p.212
  11. Il s’agit de l’époux de Marie-Claude Vaillant-Couturier, survivante du convoi du 24 janvier 1943, vice-présidente de l’Amicale d’Auschwitz, députée communiste.
  12. Alain Quella-Villéger, p.113
  13. 13 Ibid., p.272
  14. Jean-Richard Bloch décède en 1947.
  15. Elle est exécutée, après que son recours en grâce ait été rejeté, dans la cour de la prison d’Hambourg là où 500 autres personnes ont connu le même sort entre 1933 et 1945, Alain Quella-Villéger, p.225
  16. Danièle Casanova a peut-être incarnée la figure de l’engagement et de l’héroïsme féminins.
  17. Le Grand Robert de la Langue française indique que le terme « Compagnonne » peu usité signifie « femme masculine », virago.
  18. Six femmes reçoivent la croix de la Libération : Berty Albrecht, co-fondatrice du mouvement Combat, morte à la prison de Fresnes en 1943 ; Laure Diebold, agent de liaison du réseau Mithridate et secrétaire de Jean Moulin, déportée ; Marie Hackin, chargée de mission avec son mari, disparue en mer en février 1941. Marcelle Henry, du réseau d’évasion VIC, morte à son retour de déportation ; Simone Michel-Lévy, de la résistance P.T.T., morte en déportation ; Emilienne Moreau-Evrard, héroïne de la guerre 1914-18, agent du réseau Brutus. Site : Ordre de la libération
  19. Précise le site internet.

Littérature


Valentine Goby « Je me promets d’éclatantes revanches », Une lecture intime de Charlotte Delbo

Valentine Goby « Je me promets d’éclatantes revanches », Une lecture intime de Charlotte Delbo, (CR, Christine Darnault)

L’Iconoclaste, Paris, 30 août 2017

Je suis entrée à Auschwitz par la langue.1

Charlotte Delbo

C’est en 2011, alors que la romancière Valentine Goby entreprend des recherches pour écrire son livre sur la pouponnière du camp de Ravensbrück qui deviendra Kinderzimmer2, qu’elle fait la découverte de Charlotte Delbo. La poétesse et résistante, rescapée de la déportation, est alors étonnement peu connue en France3 et l’écrivaine se trouve plongée subitement dans une œuvre qui la subjugue. A travers son livre, Valentine Goby nous invite à suivre ses traces au cours de cette rencontre, à l’accompagner dans son immersion progressive au cœur d’une œuvre et d’un destin qui très vite la bouleversent et l’emplissent. Le livre rend compte en parallèle de deux itinéraires : celui de la rencontre littéraire et humaine entre ces deux femmes écrivaines d’une part, celui de Charlotte Delbo elle-même d’autre part, depuis ses années de captivité jusqu’à son retour à la vie, des camps à l’écriture. Ces deux chronologies, ces deux parcours, la découverte de l’une par l’autre et le récit d’une vie, la lecture intime et le portrait, le présent et le passé, se tissent étroitement en un équilibre subtil tout au long de l’œuvre. Et si le croisement opère si bien, c’est que s’instaure entre ces deux femmes, à travers les années qui les séparent et par-delà la mort, un compagnonnage lumineux et profond.

Glosant la mention liminaire, « Une lecture intime de Charlotte Delbo », Valentine Goby décrit sa démarche comme « une tentative de décryptage du processus intime à l’œuvre entre auteur et lecteur, une traversée sur le fil mince, tremblant qui nous relie l’un à l’autre, l’une à l’autre ; relie nos langues, nos morts, notre préférence pour la vie ».4 Tout commence donc comme une sorte de journal de lecteur. L’écrivaine retrace au fil des pages les étapes de sa rencontre, une rencontre de papier tout d’abord avec l’œuvre de Delbo. Le récit de cette découverte initiale nous fait aussitôt pénétrer dans l’intimité de la lectrice : celle qui explique ne jamais lire autrement que chez elle, allongée, dans une attitude de délassement, doit se rendre en bibliothèque pour y trouver une œuvre encore peu disponible en librairie. Debout entre les rayonnages, sous la lumière blafarde des néons, la nuque cassée, elle commence à tourner les pages. Aussitôt, « Auschwitz est partout », écrit-elle, et l’inconfort du corps de celle qui lit, le sentiment de contrainte qui pèse sur elle restent indéfectiblement liés à son entrée dans l’œuvre. Alors que la lecture lui a toujours semblé être un retour sur elle-même, une manière de descendre en elle et de se trouver (« tous mes voyages littéraires ont été intérieurs, […] lire a été la révélation de ce qui […] me fait une semblable »5), l’œuvre de Delbo la propulse brutalement hors d’elle- même, dans l’altérité radicale d’Auschwitz. Valentine Goby décrit alors sa lecture ininterrompue, la succession des heures pluvieuses et des pages tournées, la plongée dans l’œuvre qui la fascine, la traverse, la travaille. Ce sera tout d’abord Le convoi du 24 janvier6 et ses deux cent trente notices biographiques de femmes déportées en même temps que Charlotte Delbo. Puis, dans la continuité d’une longue journée de lecture, la trilogie Auschwitz et Après, La Mémoire et les jours et Spectres, mes compagnons7. Le théâtre enfin. L’ensemble de l’œuvre publiée de Delbo, « si peu de livres, hélas »8, regrette-t-elle.

Immédiatement, c’est la langue de la poétesse qui éblouit et bouleverse Goby, la puissance d’une écriture qui ne cherche pas tant à faire savoir qu’à faire voir, une langue qui fait « entrer à Auschwitz ». Pour la lectrice, les mots de Delbo abrogent l’impossibilité, si souvent avancée, d’entrer au camp autrement que par l’expérience, l’idée que face à l’ultime barbarie « on reste toujours au seuil, même conduit par l’art, par l’histoire ; un corps épargné ne peut se figurer Auschwitz »9. Or, la littérature de Charlotte Delbo pulvérise le seuil, propulse dans le camp, « lutte contre l’impuissance de la langue : il n’y a pas d’‘indicible’. » Son écriture est précisément un défi à l’indicible : elle montre « l’incroyable capacité de la langue à se renouveler, à révéler les mondes invisibles, à faire entendre les voix muettes »10. Cet hommage à l’écriture traverse et parcourt tout le livre de Goby : elle y revient sans cesse, goûtant les mots, les rythmes, décrivant avec fulgurance et beauté l’esthétique du fragment, du morcellement de Delbo, sa puissance pour restituer le fracas du camp, l’hallucination et la sidération. Un chapitre est consacré à apprécier les blancs dans le texte qui créent des silences, suspendent la lecture, la pensée, et permettent aux images esquissées par l’écriture de se projeter sur la page et dans l’esprit du lecteur. « Le blanc est de l’écriture, où se rencontrent Auschwitz et nos propres effrois »11. Et c’est en écrivaine aussi que Valentine Goby se laisse toucher par cette langue qui parle à la sienne, l’interroge, la bouscule.

« A la lire, j’ai pensé qu’écrire, c’est peut-être exactement cela : forger une langue capable de nous ramener d’entre nos morts, la langue de nos confins où nous nous croyons muets »12.

Après sa lecture de l’œuvre publiée de Delbo, Goby veut en savoir plus sur la femme, incarner l’écriture et le destin, et ce sera comme une autre rencontre qui prolonge et amplifie la première. Elle évoque les photos qui peu à peu en se croisant et se superposant font jaillir les traits d’une femme énergique, étonnement rieuse, puis la lecture d’une biographie parue à l’occasion du centenaire de la naissance de la résistante13. Elle s’émeut d’entendre la voix de Delbo, invitée par Jacques Chancel en 1974 pour l’émission Radioscopie14. Documents et archives se mêlent aux textes littéraires pour dessiner peu à peu le portrait de l’amoureuse insatiable, de l’amante inconsolée de la perte de Georges, son mari fusillé au Mont- Valérien. La femme passionnée parle à Valentine Goby autant que l’écrivaine l’a bousculée. Elle salue également l’engagement de celle qui dans sa vie comme dans son œuvre s’attachera à « débusquer les répliques de la barbarie »15 tout au long de l’histoire du 20ème siècle. Pourtant, c’est par son retour brûlant à la vie que Delbo touche le plus l’écrivaine, dans sa capacité à affirmer qu’elle est bel et bien « rentrée d’Auschwitz » grâce à l’écriture, vérité paradoxalement peu audible. Qu’elle souhaite profiter avec énergie et vitalité de l’existence dérange : « Je me promets d’éclatantes revanches », écrit pourtant Delbo à Jouvet, à peine libérée. Son épicurisme et son goût de l’excès l’éloignent de certains de ses camarades, rescapés ou communistes, et suscitent l’incompréhension. Ils sont au contraire lumineux pour Valentine Goby qui admire celle qui a choisi de préférer la vie.

« Charlotte Delbo est devenue une compagne de route, un élément de mon paysage intime »16. A lire le livre de Valentine Goby, il apparaît de manière évidente que les univers des deux écrivaines se rejoignent effectivement, par-delà l’histoire : la romancière souligne et explore chez Delbo les thèmes qui innervent également sa propre œuvre. La réflexion sur le pouvoir de la langue les rapproche sans cesse, une attention au poids et au sens contingents des mots, que l’on retrouve par exemple dans Banquises17, cette idée selon laquelle « c’est le rapport singulier entre l’homme et son environnement qui produit la langue. En retour, la langue témoigne de l’univers qui l’a engendrée »18. Toutes deux sont également travaillées par la question du corps : libre ou contraint, lieu où s’inscrivent les souffrances et la barbarie, signe des meurtrissures de l’âme, le corps blessé revient incessamment dans l’œuvre de Goby19. On pourrait évoquer également les thèmes de la mémoire et de l’oubli, de l’art et de l’histoire.

Mais «Je me promets d’éclatantes revanches» est peut-être plus encore un texte sur la transmission. Goby interroge au fil des pages le silence assourdissant et incompréhensible qui a entouré l’œuvre et la vie de Delbo jusqu’à ces dernières années. Si les témoins de la barbarie nazis ont été d’abord peu entendus, si la transmission de cette parole inaudible a été entravée, difficile, laborieuse, Delbo en est sans doute l’un des plus éclatants exemples. Pour retrouver cette parole, il faut la transmettre et il est clair que ce sera ici une affaire de femmes : c’est une rescapée, Marie-José Chombart de Lauwe, qui mettra Goby sur la voie (la voix ?) de Delbo, et c’est en femme au moins autant qu’en écrivaine et en lectrice que celle-ci accueille l’œuvre et la parole de la déportée, « une rescapée et une femme, aussi, jusqu’à sa mort »20. « Ecrivant Kinderzimmer, j’avais appris des femmes de Ravensbrück que la vie est une œuvre collective »21, rappelle-t-elle plus loin. Et ce n’est sans doute pas un hasard si Goby évoque ce jour où, devant faire la lecture d’un texte qui la bouleverse à des élèves de lycée et qu’elle choisit Delbo, elle s’adresse alors à une classe uniquement composée de jeunes filles, d’abord incrédules puis « saisies dans leurs corps » à l’écoute du texte. La rencontre de ces deux femmes engagées est une rencontre pleine : elle est affaire de littérature d’abord mais aussi de foi en la vie. A son tour, Goby transmet Delbo : lorsqu’elle évoque les photographies, on se surprend à aller les revoir ; à l’évocation de l’émission de Jacques Chancel, on éprouve le désir d’aller l’écouter à notre tour; à sa lecture commentée de l’œuvre, on rouvre ses livres par-dessus son épaule, partageant ses effrois, et le récit de sa découverte avive notre redécouverte. Son amour vibrant pour l’œuvre de la grande poétesse attise le goût de lire ; il devient hommage à la littérature comme rempart essentiel contre l’oubli. Et l’on espère que son appel aux éditeurs et aux professeurs sera entendu afin que le plus grand nombre possible de jeunes gens puissent découvrir cette œuvre, convaincue comme elle que « le tremplin majeur de la conquête, sinon de la géographie du moins des esprits et des cœurs, serait l’enseignement »22

Christine Darnault, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. «Je me promets d’éclatantes revanches», Valentine Goby, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p.10
  2. Kinderzimmer (Valentine Goby, Actes Sud, 2015) a reçu de nombreux prix littéraires et en particulier le Prix des Libraires 2014.
  3. C’est en 2013, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, que les choses évoluent réellement : réimpression de ses œuvres, parution d’une biographie, organisation de colloques, de lectures, etc.
  4. «Je me promets d’éclatantes revanches», Valentine Goby, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p.155
  5. Op.cit., p.40
  6. Le Convoi du 24 janvier, Charlotte Delbo, Editions de Minuit, Paris, 1965
  7. Spectres, mes compagnons, Charlotte Delbo, Maurice Bridel, Lausanne, 1977
  8. «Je me promets d’éclatantes revanches», Valentine Goby, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p.11
  9. Op.cit., p.10
  10. Op.cit., p.81
  11. Op.cit., p.56
  12. Op.cit., p.11
  13. Charlotte Delbo,Violaine Gelly et Paul Gradvohl, Fayard, Paris, 2013
  14. On trouvera ici un lien vers l’émission : https://www.youtube.com/watch?v=69iCBeHQ0Sw
  15. « Je me promets d’éclatantes revanches », Valentine Goby, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p.35
  16. Op.cit., p.96
  17. Banquises, Albin Michel, Paris, 2011
Ce qui passe & ce qui reste. A propos de l’auteur d’Un Sac de billes, Joseph Joffo

 Ce qui passe & ce qui reste. A propos de l’auteur d’Un Sac de billes, Joseph Joffo, (CR Laurence, Claude-Phalippou)

Joseph Joffo, décédé le 6 décembre 2018 à l’âge de 87 ans, à Saint-Laurent-du-Var, fut un homme aux multiples talents dont le nom restera présent dans la mémoire d’un large lectorat.

Pourtant, sa notoriété lui vint d’abord de son activité de coiffeur qui sut attirer une clientèle prestigieuse et lui valut de diriger de nombreux salons dans la capitale. Plus tardivement, il s’imposa comme un écrivain prolixe qui publia   une   vingtaine de romans et de contes préalablement retravaillés par ses éditeurs, comme d’un récit qui, en réalité, lui est entièrement consacré.

il n’en faisait pas mystère. Occasionnellement, enfin, le cinéma fit appel à lui, tantôt comme scénariste, tantôt comme acteur (par exemple dans L’origine de la violence d’Elie Chouraqui, en 2016).

Mais Joseph Joffo est avant tout l’auteur d’un livre, qui le rendit célèbre et qui est de ceux que l’on n’oublie pas : Un Sac de billes. C’est que, dans ce roman paru en 1973, il a su offrir – avec l’aide de la plume de Patrick Cauvin – le récit lucide et poignant de l’expérience de l’enfant juif si énergiquement décidé à vivre qu’il avait été, dans le contexte terrible de la France de la Seconde Guerre Mondiale. Le succès fut immense dès sa sortie, avant d’être amplifié par le choix judicieux de nombreux enseignants de le faire lire à leurs élèves : récompensé en 1974 par le prix Broquette-Ronin de l’Académie française, traduit en une vingtaine de langues, adapté au cinéma par Jacques Doillon en 1975 puis par Christian Dugay en 2017, repris en bande dessinée par Bailly et Kris en 2011, Un Sacde billes – dont l’auteur précisait cependant qu’il « n’est pas l’œuvre d’un historien » – s’impose comme une voix d’accès privilégiée à la sensibilisation, notamment des collégiens, aux persécutions antisémites.

La menace de l’extermination des Juifs mise en œuvre par les nazis avec la complicité de l’Etat français plane en effet sur tout le livre. C’est elle qui conduit les parents Joffo à faire passer leurs enfants dans la zone libre ; c’est elle qui détermine le périple des deux plus jeunes, Joseph, l’auteur et narrateur, âgé de dix ans, et son grand frère Maurice, contraints de fuir dans le sud de la France et les Alpes, à la recherche d’une impossible sécurité ; c’est elle encore qui hante les cauchemars du petit Joseph ; c’est elle enfin que n’a pu conjurer le père du narrateur, Roman Joffo.

Car qui ne se souvient de la fin d’Un Sac de billes, de ce moment où Joseph revient chez lui, non loin du métro Marcadier-Poissonniers, en août 1944, après trois années à fuir cette mort auquel son statut de juif le condamnait ? Alors qu’il aperçoit à travers la vitrine ses frères et sa mère, on lit : « J’ai vu aussi que papa n’était plus là, j’ai compris qu’il n’y serait jamais plus… C’en était fini des belles histoires contées le soir à la lueur de l’abat-jour. » Conduit par le convoi 62 du 20 novembre 1943 au camp d’Auschwitz, celui qui a permis à sa famille d’être sauvée ne réchappera pas lui-même de l’horreur : si l’écrivain a choisi la pudeur de l’ellipse pour évoquer sa disparition, cette figure paternelle n’en forme pas moins la clé de voûte.

Dès le début d’Un Sac de billes, le salon de coiffure est représenté comme le lieu matriciel qui fonde l’identité familiale, mais aussi celui où se dit – héroïquement – l’absurdité de l’antisémitisme, à travers le récit d’une scène mémorable : tandis que Joseph et son frère reviennent de l’école, ils voient soudain s’approcher deux SS et ils se blottissent alors contre la devanture, masquant par là- même l’avertissement « Yiddish Gescheft ». Les deux soldats entrent donc dans la boutique, remplie de clients juifs, et se font couper les cheveux par Roman Joffo. La conversation s’engage dans une atmosphère cordiale et l’un des deux soldats s’exclame : « la guerre est terrible, c’est la faute aux Juifs. ». Mais, comme les deux militaires « remettaient leurs casquettes », le père demande :

« Vous êtes satisfaits, vous avez été bien coiffés ?

-Très bien, excellent.

-Eh bien, a dit mon père, avant que vous partiez, je dois vous dire que tous les gens qui sont ici sont des Juifs. »

Le souvenir de la figure du père ne quittera pas Joseph et son frère ; ils y puiseront la force nécessaire pour trouver des expédients, courir, se dissimuler, mentir, tout en ne cessant de garder à l’esprit la dernière leçon qu’ils en reçurent :

« Tu es juif, Joseph ?

– Non, papa.

Sa main a claqué sur ma joue. Une détonation sèche.

-Ne mens pas, tu es juif, Joseph.

-Non, papa.

-C’est bon, n’avoue jamais. Vous pouvez partir. »

Nombre des personnes qui viennent en aide aux deux enfants dans leur pérégrination semblent d’ailleurs faire écho à l’humanité et à la sagesse du père. N’est-ce pas le cas du directeur du camp de Golfe-Juan qui dissimule des enfants juifs ? N’est-ce pas aussi celui du curé de la Buffa qui fournira les faux extraits de baptême catholique qui vont permettre aux deux petits juifs de sortir vivants du quartier général de la Gestapo à Nice ? N’est-ce pas encore le cas de cet autre ecclésiastique qui sauve à son tour Joseph et Maurice d’un contrôle des autorités allemandes à bord du train en déclarant que les deux frères l’accompagnent ?

Joseph Joffo, coiffeur et écrivain, fut donc celui qui transmit ce que son père incarna, ce père dont il reprit la profession et qu’il fit vivre au-delà de la mort dans un récit héritier de valeurs, d’un humour et d’une joie de vivre tels qu’ils en deviennent des actes mêmes de résistance face à la stupéfiante inhumanité de la Shoah.

La magie d’Un Sac de billes, c’est sa parfaite lisibilité pour de jeunes lecteurs. Elle forme le legs même de cet écrivain qui, étant allé à la rencontre de centaines d’élèves pour témoigner de ce qu’il avait vécu, en concluait : « je n’étais pas mécontent de voir mon aventure devenue un jeu d’enfants. Je serais encore plus heureux qu’elle le reste, et que les adultes, eux, n’aient plus jamais envie d’y jouer ».

Laurence Claude-Phalippou, Après-Auschwitz, n°349, Printemps 2019

Hans Fallada, Seul dans Berlin

Hans Fallada, Seul dans Berlin, Traduction L. Courtois., 9 janvier 2014 (et Folio n°594), (CR, Alain Pujat)

Personne ne pouvait risquer plus que sa vie. Chacun selon ses forces et ses dispositions – l’essentiel étant : résister.

Chapitre 18

Dans l’Allemagne de l’entre- deux-guerres Rudolf Ditzen (1893- 1947) s’était fait connaître, sous le pseudonyme d’Hans Fallada, comme romancier du petit peuple en proie aux souffrances de la terrible crise qui ravageait le pays. Son roman Quoi de neuf, petit homme ? (Kleiner Mann – was nun ? 1932), avait connu un très grand succès. C’est en 1946 qu’il écrit, en deux mois seulement, dans la zone sous contrôle soviétique (qui allait devenir la RDA), Jeder stirbt für sichallein (Chacun meurt pour soi, seul), qui sera traduit en France sous le titre Seul dans Berlin. Il meurt quelques mois plus tard, exténué, au terme d’une vie tumultueuse, maintes fois interné dans des institutions psychiatriques, usé par les dépendances à l’alcool, à la morphine, aux somnifères.

Le sujet du roman lui avait été proposé par Johannes Becher, responsable culturel du Parti Communiste allemand -qui deviendra Ministre de la Culture de RDA-. Il avait remis à Fallada un dossier de la Gestapo sur la traque d’un couple d’ouvriers berlinois, Otto et Elise Hampel, qui, pendant plus de deux ans, avaient écrit des tracts et des cartes appelant la population à la résistance contre le régime hitlérien, qu’ils déposaient un peu partout dans Berlin. Arrêtés en septembre 1942, ils avaient été condamnés à mort et pendus dans la prison de Plötzensee.

Le livre paraît en 1947 chez l’éditeur Aufbau-Verlag. Fallada, décédé le 5 février, n’a pu relire les épreuves de ce vaste roman. Or, celui- ci a été amputé de près d’un tiers. De nombreux passages et même un chapitre entier (le chapitre 17) ont disparu. Les œuvres publiées dans la zone soviétique cherchent à donner une représentation idéalisée de la lutte contre le nazisme et du peuple allemand qui a pu être abusé, écrasé par une dictature, mais qui, dans ses profondeurs, ne s’est pas donné au national-socialisme. Mais, les dossiers de la Gestapo révélaient une réalité plus complexe. On y apprenait que la factrice Eva Kluge ainsi que les Quangel (nom de fiction des Hampel), avant de devenir des résistants, avaient appartenu au parti national- socialiste ou à des organisations satellites. Et le roman donnait sur la vie quotidienne des Berlinois et sur le fonctionnement de la police nombre de détails véridiques et gênants. Il faudra attendre 2011 pour que paraisse une nouvelle version, intégrale cette fois, toujours chez Aufbau. En France, en 2014, une nouvelle traduction, par Laurence Courtois, est publiée chez Denoël.

« Vérité intrinsèque » de la fiction

Les dossiers de la Gestapo ont fourni à Fallada l’ossature de son roman. Celui-ci commence en juin 1940, le jour de la capitulation de la France, jour de liesse pour le régime et ses partisans. C’est ce jour-là, qu’Otto et Anna Quangel, un couple d’ouvriers berlinois, apprennent que leur fils unique est mort au combat. Ce drame va déterminer ces deux admirateurs du Führer à entrer en résistance et à déposer partout dans la ville des cartes manuscrites dénonçant la guerre et le régime national-socialiste. Déjouant durant plus de deux ans les recherches de la Gestapo et de l’inspecteur Escherich, ils déposent près de 300 cartes. Arrêtés, ils apprennent, que leur combat a été vain, les cartes ayant été dans leur quasi-totalité aussitôt remises à la Gestapo. La fin du livre raconte la parodie de procès qui conduit les époux à la mort.

Hans Fallada a donné à cet argument de base une ampleur singulière. Le romancier qu’il était ne pouvait se borner à une simple mise en forme romanesque de l’archive. Il l’explique nettement dans un bref avant-propos liminaire : « Un roman a ses propres règles et ne peut reprendre la réalité en tous points ». Il y affirme sa conviction que le roman a la capacité de dire le réel, de donner de l’expérience historique une figuration satisfaisante. La fiction constitue un moyen d’accéder à la vérité : « l’auteur, écrit-il, croit à ‘la vérité intrinsèque’ de ce qui est raconté, même si certains détails ne correspondent pas exactement à la situation réelle ». La lecture de Seul dans Berlin offre ainsi un exemple où s’interroger sur la capacité du roman à transcrire l’expérience de l’histoire.

55, rue Jablonski, Berlin

L’imagination créatrice du romancier a inspiré à Fallada un projet littéraire audacieux, celui de montrer la vie ordinaire des Berlinois dans les années 1940 – 1943 et leur confrontation quotidienne au nazisme, à travers la description de la vie des habitants d’un immeuble. L’immeuble est situé au 55 rue Jablonski, dans le quartier populaire de l’Alexanderplatz. En parcourant les étages, on rencontre, en plus des époux Quangel, le magistrat Fromm, à la retraite depuis 1933 ; les Persicke, une famille de fervents nazis, dont les fils appartiennent à la SS ; une vieille femme juive, Frau Rosenthal, séparée de son mari qui a été arrêté, et vivant seule dans l’angoisse. Au

bas, de l’immeuble rôde Barkhausen, un vil mouchard. Tous les matins, la factrice Eva Kluge monte les marches de l’escalier. Elle vit séparée de son mari Enno, parieur et coureur de femmes. Tous personnages dont les vies seront affectées par la décision d’Otto Quangel d’entrer en résistance.

Le système nazi, les systèmes totalitaires en général, ont été analysés par de nombreux philosophes, historiens ou politologues, d’un point de vue général et abstrait. Dans Seul dans Berlin Fallada entreprend de montrer l’histoire vue depuis les ruelles et les cours d’un quartier populaire. Comment vivait-on au jour le jour sous le joug national-socialiste, dans les ruelles d’un quartier populaire, dans les usines, dans les boutiques ? De quoi parlait-on chez les ouvriers, les commerçants, dans le petit peuple de Berlin ? Un tableau saisissant s’en dégage, éclairé par une lumière impitoyable.

Nous savons comment l’Allemagne officielle, celle des dignitaires nazis, a célébré la victoire sur la France. Ce que nous ne savions pas, et que Fallada nous montre, c’est la victoire vue d’en bas. Chez les Persicke, toute la famille est nazie. Le père, un vieil ivrogne, cafetier ruiné, convoite depuis longtemps les biens de la vieille dame juive, désormais seule au dernier étage. Il fête la victoire en une déclaration qui traduit la vérité du nazisme dans le langage des bas-fonds : « Aujourd’hui la France a capitulé, et cet après-midi on ira p’têt chez la vieille youpine au quatrième, et tu vas voir que la vieille garce va nous servir son café et ses gâteaux ! Je vous dis que ça, moi, la vioque elle va cracher (…) maintenant on est les rois du monde ».

Le Berlin de ces années-là est d’abord un monde de la peur. Comme, plus tard, Arendt, Friedrich ou Lefort, Fallada voit dans la terreur généralisée, entretenue par un appareil policier appuyé sur un immense réseau de surveillance, un des ressorts fondamentaux du pouvoir nazi. La peur est partout, dans tous les instants du jour, dans tous les cauchemars de la nuit. C’est la peur de la Gestapo, la peur d’être envoyé sur un simple soupçon en camp de concentration, la peur de la prison de Moabit ou de la potence de Plotzen. C’est la peur de celui qui est interrogé par la police et qui n’est plus « qu’un morceau de gélatine, une petite motte d’angoisse ». Les nazis eux-mêmes semblent avoir peur : « Avec leurs braillements, ils ne dissimulaient que mal leur peur d’être un jour renversés ». Le système concentrationnaire, pour n’apparaître qu’indirectement, n’est pas moins effrayant, menace brandie tout à coup par un mouchard, au coin de la rue :

« Pour une sortie de ce genre, je peux t’envoyer en camp de concentration ».

Toute la population est surveillée par un réseau de mouchards et de dénonciateurs. Toute parole peut être rapportée. Tout individu est un suspect : « Tout le monde avait quelque chose à cacher ». Le personnage clé est celui de l’inspecteur de police. Il a pour mission, non de trouver des coupables, mais de vérifier que chacun est coupable : « L’inspecteur Laub travaillait suivant le principe de cette époque : tout le monde a quelque chose sur la conscience. Il suffit de chercher assez longtemps, et on trouve toujours quelque chose ». Seul dans Berlin tient du roman policier (un roman policier au dénouement immuable, les geôles de la Gestapo), l’inspecteur Escherich est le Sherlock Holmes sinistre et pitoyable de ce monde maudit.

Les sentiments purs, les aspirations nobles ont disparu du Berlin nazi. Tout est dégradé, souillé, avili. La vie et le langage y sont en proie à un ensauvagement, à une « brutalisation ». Dans tout le roman retentit un langage de violence et de haine, de hurlements et d’injures. Les crimes, les tortures accompagnent les scènes de sadisme et d’ivrognerie. Dans son avant- propos, Fallada répond à ceux qui lui reprocheraient d’avoir dressé un tableau si sombre : à cette époque, dit-il, avec une sorte d’humour noir « la mort était très en vogue », si bien que « plus de lumière aurait signifié mentir ».

« Le plus beau livre jamais écrit sur la résistance allemande anti-nazie », Primo Levi

Les Quangel mesurent parfaitement l’absurdité apparente de leur combat, eu égard à la disproportion des forces, « la guerre entre eux d’un côté, les pauvres et insignifiants petits ouvriers, qui à cause d’un mot pouvaient être éliminés pour toujours, et de l’autre le Führer, le parti, ce monstrueux appareil avec tous ses pouvoirs et son éclat, et les trois quarts, oui, les quatre cinquièmes même de tout le peuple allemand derrière eux. Et tous deux ici, dans cette petite pièce de la rue Jablonski, tous les deux tout seuls ! ». Pourtant, leur engagement est total. La première carte est une déclaration de guerre sans merci : « Mère ! Le Führer a assassiné mon fils ! Mère ! Le Führer va aussi assassiner tes fils, il n’arrêtera pas (…) ». Leur résistance prend sa racine dans le refus d’une guerre perçue comme un monstrueux assassinat des enfants : « On ne met pas les enfants au monde pour qu’ils aillent se faire tuer ». Cette réaction est spontanée, quasi instinctive. La résistance au mal absolu est le fait de gens simples, sans culture, isolés, mais qui ont le sentiment qu’il y a des choses qui ne se font pas, qui ne sont pas convenables, terme utilisé maintes fois par les résistants du livre, Otto, ou la factrice Eva Kluge. Comme Orwell (1984 sera publié en 1949, deux ans après Seul dans Berlin), il fait confiance aux qualités des gens simples, à leur décence commune (common decency), ces valeurs de solidarité, d’entraide, de bienveillance que l’on observe chez les résistants et résistantes de Seul dans Berlin.

Dans son duel final avec Escherich, qui ironise sur la vanité de son entreprise -un simple ouvrier qui a voulu lutter contre « le Führer et toutes les forces derrière lui » !-, l’humble Quangel trouve des mots inattendus, il se réclame d’un impératif catégorique, à la façon d’un héros kantien : « Peu importe qu’il n’y en ait qu’un qui lutte ou bien dix mille ; quand celui-là se rend compte qu’il doit lutter, alors il lutte, qu’il y ait des gens qui luttent à ses côtés ou non. Il fallait que je lutte, et si c’était à refaire, je le referais ». Plus tard, dans la cellule où il attend la mort, Otto a pour compagnon un musicien raffiné, ouvert et bienveillant. À cet homme si différent de lui, Otto confie l’angoisse qui, malgré la réplique bravache lancée à Escherich, le taraude toujours : les cartes n’ont servi à rien ! A quoi son compagnon répond, et il est difficile de ne pas entendre la voix même de Fallada à travers celle de ce personnage dont la noblesse en impose même aux gardiens qui l’appellent « Herr Doktor » : « Malgré tout vous avez résisté au mal. Vous n’êtes pas devenu mauvais comme les autres ». Notre résistance n’a pas été vaine, explique- t-il : « A nous, ça nous aura beaucoup servi, parce que nous aurons pu nous considérer comme des personnes convenables jusqu’à notre mort. Et ça aura servi plus encore au peuple entier, qui sera sauvé à cause des justes comme il est dit dans la Bible ». Il n’était pas possible de faire autrement dans la situation de l’Allemagne, « nous avons été obligés d’agir tout seul, pour soi, et c’est tout seuls que nous sommes enfermés, et c’est tout seuls que nous devrons mourir. Mais ce n’est pas pour autant que nous sommes seuls, Quangel, ce n’est pas pour autant que nous mourrons en vain. Rien n’arrive en vain dans ce monde, et puisque nous luttons contre la violence brutale, pour la justice, alors nous serons tout de même les vainqueurs à la fin ». Par ces phrases du « Doktor », Fallada souligne la grandeur de cet obscur Otto Quangel. Ce « petit homme » qui mettait ses cartes postales dans les escaliers devient l’incarnation de l’Allemagne souterraine qui résistait à l’infamie.

Alain Pujat, Après-Auschwitz, n°349, Printemps 2019

Daniel Mendelsohn, Les Disparus (The Lost : A Search for Six of Six Million)

Daniel Mendelsohn, Les Disparus (The Lost : A Search for Six of Six Million), Harper Collins Publishers, septembre 2006 ; Flammarion, 3 septembre 2007 ; J’ai lu, 4 février 2009 (traduction française de Pierre Guglielmina), (CR, Séverine Bourdieu)

L’Holocauste n’est pas quelque chose qui a simplement eu lieu, […] c’est un évènement qui est toujours en cours,

Daniel mendelsohn

Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Marcel proust

Lorsque ce livre est paru en France à l’automne 2007, les critiques étaient unanimes   pour   saluer un «   chef-d’œuvre   », un « livre éblouissant » (François Busnel10), « un formidable document littéraire » (Marc Fumaroli11), « l’un des livres les plus poignants, les plus humains, jamais publiés sur l’Holocauste » (Philippe Coste12). Pourtant, ce best-seller international, couronné en France par le Prix Médicis Etranger, ce monument consacré aux morts et aux survivants de la Shoah écrit par un professeur de classics, risque fort bien de tomber aux oubliettes de la littérature s’il ne devient pas, grâce à nous, un classique, c’est-à-dire un livre lu et étudié en classe.

Mais ce qui semble nécessaire n’est pas toujours aisé. On peut être décontenancé par une œuvre qui ne s’inscrit dans aucun genre prédéfini, qui se présente comme un récit de témoignage, exhibant toutes les caractéristiques de l’enquête historiographique et journalistique la plus rigoureuse, et qui joue dans le même temps avec les codes du romanesque, manie le suspense avec virtuosité, explore les circonvolutions du récit intime et familial, pratique l’exégèse biblique et s’aventure sur le terrain de la méditation philosophique. Si, dès les premières pages, le ton spirituel de Daniel Mendelsohn et ses talents de conteur séduisent, « un suffisant lecteur » pourra néanmoins se demander en quoi les tribulations d’un intellectuel new-yorkais à la recherche de six membres de sa famille disparus en Europe Centrale le concernent, en quoi ses souvenirs d’enfance et ses voyages autour du monde peuvent lui apprendre davantage qu’un livre d’histoire ou qu’un authentique récit de survivant. C’est à cette question que j’aimerais ici répondre.

Les Disparus raconte l’enquête menée par Daniel Mendelsohn, dans le temps et dans l’espace, pour comprendre ce qui est arrivé à son grand-oncle maternel, Shmiel Jäger, à sa femme Ester et à leur quatre filles, Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia. Après avoir interrogé ses ascendants encore vivants, être entré en contact avec diverses institutions et administrations et avoir consulté des sites internet spécialisés, il entreprend de se rendre à Bolechow, petite ville de l’actuelle Ukraine qui fut le berceau de sa famille durant trois cents ans et le décor du drame. Ce premier voyage en initiera d’autres puisqu’en l’espace de quatre années il se rend, accompagné de son frère Matt qui est photographe, en Australie, en Israël, en Suède et au Danemark, afin de rencontrer tous les anciens de Bolechow, tous les Juifs qui ont survécu aux aktionen et aux déportations en se cachant dans des greniers, des trous creusés en forêt ou en fuyant loin de chez eux. Il leur montre ses photos de famille, les questionne sur la chronologie des événements, revient parfois sur un autre témoignage pour effectuer des recoupements et, comme le ferait un historien soucieux de ses sources, enregistre leur conversation afin de reconstituer les derniers moments de ses « disparus » et combler ainsi les lacunes de sa mémoire familiale.

Mais Daniel Mendelsohn n’est pas un historien et son talent d’écrivain consiste à inventer une forme littéraire qui, tout en transmettant cette mémoire et ces témoignages, suscitera une réflexion et une émotion qui toucheront au cœur le lecteur d’aujourd’hui, lui donneront à comprendre que ce passé fut jadis un présent vivant, vital, complexe, imprévisible, semblable au nôtre. Lui qui avait « commencé [s]a quête dans l’espoir d’apprendre comment ils étaient morts », pour « inscrire une date sur un arbre généalogique » et satisfaire son désir de savoir tout en apaisant les mânes de son grand-père, voit peu à peu sa perspective s’élargir, s’infléchir. Entraîné par les émotions et les bouleversements que son enquête suscite, il éprouve davantage d’intérêt pour « les petites choses, les détails minuscules qui […] pouvaient ramener les morts à la vie », « l’élément concret qui rendrait l’histoire vivante » ; il prend conscience de la « spécificité » de toute existence et se réjouit d’apprendre que ses cousines appelaient leurs amies pour goûter les premières fraises de la saison (« j’ai pu saisir, avec soudaineté et force, une bouffée de quelque chose, une trace, nette et évanescente à la fois, du rythme d’une vie désormais invisible et inimaginable. »). Mais l’enseignant-chercheur accepte également de ne pas tout savoir, de se confronter à l’ignorance et à l’incertitude, de se heurter à l’impossibilité d’imaginer. Il comprend alors que Shmiel, Lorka et les autres ont été « les sujets de leur propre vie et de leur propre mort, et pas seulement des marionnettes manipulées pour les besoins d’une bonne histoire, pour des mémoires, pour les films ou les romans du réalisme magique. » Son regard sur le passé, comme le nôtre, évolue, et ce cheminement rappelle la magnifique et poignante clausule que Patrick Modiano offre à Dora Bruder, la jeune fugueuse qu’il a longtemps traquée :

« J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler »13.

Ce cheminement émotionnel et intellectuel qui fait des Disparus une « histoire sur les problèmes de proximité et de distance » s’accompagne également d’une volonté de tisser ensemble le singulier et le collectif. En effet, s’« il est plus naturel et plus attrayant pour les lecteurs de comprendre le sens d’un grand événement historique à travers l’histoire d’une seule famille », cette histoire particulière est inséparable de celle des témoins rencontrés. Mendelsohn est particulièrement sensible à la texture et à la forme de leur témoignage : au- delà des faits rapportés, il s’efforce de restituer leurs gestes, leurs silences, les chemins détournés qu’emprunte la lente ou fulgurante remontée des souvenirs ; il retranscrit également la saveur et l’authenticité de leurs accents, de leurs fautes de prononciation, les mots yiddish, polonais ou allemands qui font résonner les noms de rue, les conversations quotidiennes, les rumeurs et l’atmosphère sonore d’un monde disparu qui fut leur jeunesse. Leur portrait en noir et blanc, tiré par Matt Mendelsohn, est reproduit dans les pages de ce livre, comme celui de ses propres ancêtres : les témoins juifs exilés à Copenhague, à Tel Aviv ou à Bondy Beach y voisinent aussi avec les Ukrainiens de Bolechow qui ont chaleureusement ouvert leurs portes aux visiteurs américains, et leur regard nous interpelle.

Ce travail d’élargissement et de décentrement s’effectue enfin sur un autre plan, celui de la construction de l’œuvre. Daniel Mendelsohn a découpé son livre en cinq parties, qui empruntent leur titre et leurs sous-titres à la Torah: « Bereishit ou les Commencements », « Noach ou Annihilation totale », « Le son du sang de ton frère ». Régulièrement, il interrompt son récit pour commenter des passages de la Bible évoquant les mêmes thèmes, ce qui lui permet de mettre les faits particuliers en perspective et d’en faire ressortir les composantes universelles. Je ne donnerai qu’un exemple, celui d’Abel et Caïn puisqu’« en dépit de sa raideur archaïque, c’est une histoire qui, pour quiconque a une famille – parents, frères et sœurs, ou les deux – c’est-à-dire tout le monde, va paraître étrangement familière. ». La rivalité fratricide des fils d’Adam et Eve offre une grille de lecture pour comprendre comment les Polonais et les Ukrainiens, qui vivaient pacifiquement et harmonieusement avec les Juifs, « comme une grande famille», ont pu commettre les actes de sauvagerie les plus violents et les plus insensés à leur encontre. C’est que la proximité peut occasionner une gêne, exacerber une jalousie : « être aussi intime, avoir un accès aussi privilégié à l’intimité de ceux qui vous sont les plus proches par le sang, aura parfois un effet opposé, poussant les membres de la famille à se fuir les uns les autres, à chercher […] plus « d’espace » ». Cette rivalité latente, indicible, il la devine d’autant mieux qu’il l’a lui-même éprouvée à l’égard de son jeune frère Matt, trop blond, trop « Jäger », né trop vite après lui, et auquel il se souvient d’avoir cassé le bras dans un accès de rage. Le filtre de cette histoire s’impose en outre au narrateur comme le moyen de prendre une distance nécessaire pour se confronter à une hypothèse douloureuse que lui suggère la lecture des lettres de Shmiel, retrouvées dans le portefeuille dont son grand-père Abraham ne se séparait jamais : ce grand-père chéri et vénéré, arrivé pauvre aux Etats-Unis à l’âge de dix-huit ans, a-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour aider son frère aîné, si beau et si fier de sa réussite, à obtenir des visas pour quitter la Pologne en 1939 ? On voit comment ces va-et-vient entre passé et présent, histoire et mémoire, singulier et collectif, expérience et littérature (Virgile et Homère sont aussi convoqués) concourent à nous rendre le passé plus proche, plus compréhensible : dans ce mouvement, Mendelsohn soulève le rideau sombre que la grande Histoire de l’Holocauste a déposé, tel un voile de deuil, sur les existences vécues et les drames intimes et rend la vivacité de ses couleurs et la complexité de ses nuances à une époque que nous avons appris à imaginer en noir et blanc.

Il faut lire Les Disparus et il faut les faire lire car ce livre, en proposant un nouvel éclairage sur la Shoah, dessine les contours d’une place, d’une posture qui est la nôtre dans l’histoire récente : « Nous sommes justes assez proches de ceux qui y étaient pour nous sentir une obligation vis-à-vis des faits tels que nous les connaissons ; mais nous sommes aussi assez éloignés d’eux, à ce stade, pour devoir nous soucier de notre propre rôle dans la transmission de ces faits, maintenant que les gens, qui ont vécu ces faits, ont pour la plupart disparu ».

Séverine Bourdieu, Après-Auschwitz, n° 350, Été 2019

Robert Bober, Par instants, la vie n’est pas sûre

Robert Bober, Par instants, la vie n’est pas sûre, P.O.L. 352p., 1 octobre 2020, (CR, Norbert Czarny)

En bonne compagnie

On se sent très vite en compagnie, lorsqu’on lit Robert Bober. On entre dans les pages de ses livres comme on ferait une promenade avec lui. Pourquoi pas du  côté  de la Butte aux cailles, quartier   dans   lequel  il est né et où il situe Berg et Beck, l’un de ses romans. Mais cette île du 13ème arrondissement n’est pas le seul lieu que l’on arpente en lisant Par instants, la vie n’est pas sûre : inévitablement, on retrouve Perec, Belleville, la rue Vilin, Ellis Island, d’autres endroits de Paris, dont cette rue Dieu qui, contrairement à la rue Jonas dont on apprend qu’il fut un prophète, n’a pas de commentaire. Mais cette lettre  est aussi remplie de livres. Certes, on ne marche pas dans  les livres, mais on y déambule. Lentement. Bober lit très lentement, il souligne des mots, en recopie beaucoup sur des  post-it collés sur ses étagères. Ce livre fourmille de phrases que l’on voudrait recopier ; autant recopier tout le livre, ou presque.

Par instants, la vie n’est pas sûre est une longue lettre que Bober adresse à Pierre Dumayet, son ami,  complice, compagnon de travail, décédé en 2011. Le long titre est tiré d’un des récits de Dumayet. Bober parle  au présent, et rappelle à son ami les moments, les romans, les souvenirs et rencontres qu’ils ont partagés ensemble. L’un filmait, l’autre interrogeait, la pipe figée entre les lèvres, acceptant les silences, les attentes, ne cherchant pas à toute force la révélation, comme le font les journalistes aujourd’hui. Qui n’a jamais vu « Lecture pour tous », ou « Lire c’est vivre », deux émissions très différentes l’une de l’autre, mais marquée du sceau de ces premiers hommes de 

télévision qu’étaient Desgraupes ou Dumayet ne sait pas ce qu’est l’intelligence en action. Je garde le souvenir du rire de Queneau, esquivant ainsi les questions trop personnelles, celui des longs blancs de Marguerite Duras. C’était autre chose que de voir chaque mercredi un bonimenteur soulever un livre comme on présente un nouveau produit pour nettoyer les plaques vitro-céramique. Mais je m’égare et exagère puisque le mercredi, je ne regarde pas la télévision. Revenons à ce beau livre, ce livre d’amitié, de pudeur et d’émotion. Ce livre qui parfois digresse parce que l’essentiel ne se voit qu’au détour.

Bober a été un enfant caché. A un moment, il cite un propos de son ami Jean-Claude Grumberg : « plus je vieillis, plus   je me sens fils de déporté ». Je  m’arrête sur cette phrase,  elle m’émeut, me parle comme peu. On pourrait dire, plus   le temps passe, plus il nous éloigne de l’épreuve que les nôtres ont vécue, plus il nous rapproche d’eux. Sans doute  ne faut-il pas les laisser, ces déportés maintenant morts, ou en passe de décéder (je n’ai pas envie de dire « disparaître ».) Et d’autant plus en ce moment, quand la vie n’est pas sûre  du tout. Bober y fait allusion, et rappelle un film qu’il voulait réaliser pour la télévision avec Grumberg, Lévy, cycles et accessoires, d’après une nouvelle de Jean-Richard Bloch.

Il y était question d’une foule antisémite, hurlant sa haine au  moment  de  l’Affaire  Dreyfus,  dans  un  village  breton. Le  directeur  des  antennes,  à  l’époque,  Yvon  Bourges,  avait refusé de financer le film. Oublions-le. Mais pas l’anecdote ni la photo qui en témoigne, page 286 du livre : nos deux artistes posent devant un panneau d’entrée dans un village : Belz. Pas loin de Lorient. Ce même nom que porte le Shtetl d’une  fameuse  chanson yiddish, épicentre du hassidisme, aussi.

Venons-y : le yiddish, le hassidisme, le monde disparu que d’aucuns essaient de faire renaitre. Bober évoque l’une des premières émissions réalisées avec Dumayet, autour du hassidisme, en compagnon du rabbin Safran. Des années plus tard, ils ont lu Gog et Magog, de Martin Buber. Les « Cours » existent toujours, à New York, Jérusalem ou Bnei Brak. Pour le yiddish, c’est moins évident, même si un écrivain comme Erri de Luca en parle, le traduit, diffuse la pensée. Et puis des traducteurs ont œuvré, comme Batia Baum et Rachel Ertel, pour faire connaître le monde désormais disparu qu’il incarnait. Dans l’autre sens, du français au yiddish, il s’est trouvé un Litvine pour traduire la poésie française, de Louise Labbé à  Queneau. La bibliothèque Medem, ses 20 000  volumes que Bober montre à Erri de Luca sont là aussi pour rappeler combien ces pauvres immigrants, venus  de Pologne, de Russie et d’ailleurs avaient soif de connaissance. Il semble même que L’assommoir en yiddish soit plus puissant encore que dans l’écriture de Zola.

Par instants, la vie n’est pas sûre est un hommage, ou comme on dit aussi, un tombeau. Celui de P.O.L., ce Paul mort accidentellement, qui avait publié Perec (après Maurice Nadeau) et incité Bober à écrire. Pas seulement les huit pages manuscrites

que le documentariste lui avait envoyées, non, plus. Il venait de commencer un roman. Sept ans et quelques chapitres plus tard paraissait Quoi de neuf sur la guerre ? roman qui valut à son auteur de très nombreuses lettres, des témoignages souvent, auxquels il ne savait pas toujours quoi répondre. Et Perec. L’ami, le frère ou presque. J’ai parlé des silences, il faudrait dire les blancs, les vides, l’absence. Bober cite une superbe phrase tirée de W Un souvenir d’enfance, autour des gestes quotidiens que l’on fait en famille, d’une mère qu’il aurait voulu voir chaque soir. Il en est d’autres, des phrases, des visages, des êtres.

Bober cite une émission avec le cardinal Lustiger, né en Pologne et resté enfant, sous son habit de prêtre. Il évoque une rencontre entre Danielle Darrieux et Simone Veil, elle aussi redevenue enfant le temps de cette rencontre. Il ne  peut pas ne pas nommer Max Ophüls, qui ouvre son Vienne avant la nuit, documentaire et album, consacrés à sa famille rejetée à Ellis Island et provisoirement installée à Leopoldstadt, le quartier juif de la capitale autrichienne.

Des noms, comme dans les récits d’Eric Vuillard, comme sur les plaques dédiées aux morts de Charlie, à ceux de L’affiche rouge, des mots aussi, comme ceux que Serge Lask, enfant de déportés lui aussi, écrivait et peignait avec obstination sur ses toiles, dans le plus grand des silences.

C’est tout cela Par instants, la vie n’est pas sûre. Et par instants, la vie devient bien meilleure, et plus apaisée.

Norbert Czarny, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020

Frédéric Brun, Perla

Frédéric Brun, Perla, Edition Poesis, 2020 (Stock, 2007, pour la première édition), 1 février 2008 (CR, Isabelle Ernot)

Il y a quelques années, au moment de la première édition de cet ouvrage, en 2007, l’UDA avait invité son auteur, Frédéric Brun. Une nouvelle publication aux éditions Poesis, fondées par l’auteur lui-même, remet en lumière ce livre qui avait obtenu le Goncourt du premier roman et rencontre actuellement l’intérêt de lecteurs en Allemagne.

Nous suivons Frédéric Brun dans une quête sensible et un cheminement autour de la figure de Perla, sa mère, dont le décès a fait naître ce projet d’écriture. La narration est création pour acclimater la douleur engendrée par la perte de l’être chéri, alimentée par une tentative pour retrouver un absolu détruit par Auschwitz, dont Perla est revenue au monde en tant que survivante. « Une mère, en fait, cela ne meurt jamais » – ce sont là les derniers mots de l’ouvrage (p.107). Dans le cordon maternel et filial, il y a aussi ce passé, subi, transmis, qui accompagna leur présent sous la forme d’un silence profond et d’une dépression sans fin.

Pour connaître un peu de ce passé qui a fait Perla, nous lisons son approche par d’autres récits de survivants.  Et dans une tentative pour réparer un peu le monde, nous participons à sa rencontre avec le romantisme allemand. L’ombre du nazisme annihile-t-elle le beau qu’a su engendrer l’Allemagne du 19e siècle ? Peut-il exister un lien entre Auschwitz et le poète Novalis ? « Il y a deux Allemagne – écrit l’auteur. Celle des camps et des barbelés contraste avec celle des plaines embrumées, des couchers de soleil orangés, des poètes idéalistes, Novalis, Hölderlin, qui ont attrapé l’âme du monde (Weltseele)  » (p.15) « Et pourtant, comment Novalis, les  poètes  allemands  et  les  généraux  de  Hitler  ont-ils  pu pousser sur le même arbre généalogique ? Et il s’inquiète de voir des termes communs mener « autant au nazisme qu’au romantisme » (p.19). Au fil des pages, Frédéric Brun choisit ainsi  de  faire  se  côtoyer  des  poètes  et  des  peintres  roman- tiques et des descriptions forcément « expressionnistes » de ce  qu’étaient  Birkenau  et  l’assassinat.  Des  représentations picturales anciennes et des photographies du camp contemporain, accompagnent aussi la construction du récit.

Le deuil du fils, bientôt père lui-même, se fait littérature. Entre les deux générations qui l’entourent, qui ne se toucheront pas, il se fait passeur, pour que la vie et le beau soient. Recherche poétique, recherche personnelle de l’allégement absolu, ce très beau récit trouve une place naturelle au sein de cette nouvelle maison d’édition.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020

Planète Tenenbaum, A propos d’Eduardo Halfon

Planète Tenenbaum, A propos d’Eduardo Halfon, Ouvrages traduits par Albert Bensoussan, (CR, Norbert Czarny)

Récit après récit, Eduardo Halfon assemble les pièces d’un puzzle   familial.   Comme   chez   un   autre   célèbre   romancier,  on  peut  parler  de  deux  côtés  :  celui  de  Lodz,  celui  de Beyrouth.  Avant  d’évoquer  celui  de  Lodz,  bref  arrêt  sur  le côté de Beyrouth : le grand-père Halfon est un juif libanais, qui a quitté sa ville natale en 1917, avant la naissance officielle du pays. Son passeport est syrien et l’essentiel de son existence  s’est  déroulé  au  Guatemala.  On  lit  son  histoire dans Cancion, paru en janvier 2021. Pays natal de l’auteur, le Guatemala est l’un des décors importants de l’œuvre. On le voit dans Deuils (2017) et dans certaines nouvelles de Signor Hoffman (2015).

Mais le côté maternel, incarné par ce Léon Tenenbaum né à Lodz constitue le cœur de l’œuvre. Ou pour le dire autrement il a son soleil : Le boxeur polonais. Deux nouvelles, «  Le  boxeur  polonais  »  et  «  Allocution  de  Povoa  »,  parues en  2014  en  français  sont  celles  autour  de  quoi  tourneront ces petites planètes que constituent Monastère et deux nouvelles de Signor Hoffman : « Sable blanc, pierre noire » et « Oh ghetto mon amour ». La figure centrale est Léon Tenenbaum, matricule 69752 à Auschwitz.

Cette histoire de numéro, on la retrouve dans une page de Un père étranger, d’Eduardo Berti (La Contre-Allée, 2021). Elle  permet  à  un  certain  Miguel  d’entrer  sans  payer  dans un bal, à Buenos-Aires). Mais évitons les digressions et les parenthèses.

On n’évitera pas, en revanche, de parler de fausses pistes : le boxeur polonais ne met jamais en scène un Noah Klieger méconnu ou oublié, et Monastère ne se déroule nullement dans  ce  lieu  de  foi  et  de  prière  à  l’écart  du  monde  et  du temps. Quant à Eduardo Halfon, ils sont deux : il y a l’auteur, ingénieur diplômé, père d’un petit Léo (Halfon, boy, 2019) et il y a un narrateur personnage qui aurait voyagé, été séduit par une certaine Tamara, israélienne, ou Aiko, japonaise et bien malin qui saura lequel de ces Halfon traverse ces pages et cette vie. Quel plaisir, en un temps rempli de confessions, témoignages, récits de vie et autres révélations ! L’œuvre de Halfon  navigue  entre  le  réel  et  la  fiction  et  le  narrateur  se déguise, puisant dans la réserve des habits et des passeports, comme il l’explique dans Cancion. Il passe bien des frontières et doit présenter des papiers d’identité plus qu’à son tour.

Mais, même déguisé, nul n’échappe au réel, et la Shoah, les lieux dans lesquels elle s’est déroulée, est aussi puissante que l’est le cadre guatémaltèque dans lequel se déplace Halfon : les Etats-uniens exploitent les richesses, les puissants maltraitent les paysans, souvent  d’origine  indienne, les paramilitaires massacrent. La dictature, ses alliés et ses sbires tiennent le pouvoir sans fléchir.

Le boxeur polonais pourrait être appelé le conte de la transmission. Léon Tenenbaum, au soir de son existence confie à son petit-fils Eduardo ce qu’il a vécu. Il le fait par un récit. Arrêté lors d’une partie de dominos avec ses amis et sa fiancée, dans le ghetto de Lodz, il est d’abord envoyé vers Sachsenhausen. Et de là à Auschwitz, dans le bloc 11, celui dévolu aux condamnés à mort. Le temps d’une nuit, il écoute un détenu lui dire comment aborder le procès que les nazis lui infligeront. Ce détenu, un juif polonais natif de Lodz comme lui, explique quoi dire, et quoi taire. Léon échappe à la mort.

Nous ne saurons pas ce qui s’est dit cette nuit-là, ni ce qu’est devenu ce « boxeur polonais », pas du tout boxeur, et assez peu polonais. Le silence, ou l’ellipse, est l’un des fondements de l’œuvre. Surtout quand ce qu’on apprend n’est qu’une version des faits, et que dans un journal guatémaltèque, le grand-père en donne une toute autre de sa survie à Auschwitz. Raconter c’est être Shéhérazade, écrire est œuvre de prestidigitateur. Halfon fait apparaître et disparaître ou fait surgir, sans qu’on s’y attende. Restent des éléments présents de livre en livre.

Un ton pour commencer. Sur fond de catastrophes, de crimes, d’horreurs tel que le siècle passé en a distillé, le pathos serait indécent. On sourit très souvent. Les détails détonnent ou détonent. Ainsi, dans Signor Hoffman, lorsqu’Eduardo traverse Varsovie dans sa doudoune rose, et plus encore quand il visite l’appartement qui fut celui de Léon et qu’habite désormais une jeune femme blonde, plutôt avenante. Il se rend aux toilettes et découvre un lot de cassettes vidéo la montrant. Le contraste entre la mémoire dont les lieux sont chargés et les activités de sa locataire au profil singulier crée l’indispensable distance.

Il faut aussi du rituel : petit-fils et grand-père (surnommé Oitze, en yiddish) partagent deux doigts de whisky. Cette complicité amorce la parole. De même, madame Maroszek, dans « Oh ghetto mon amour » écrit de longues lettres manuscrites sur du papier récupéré dans les grands hôtels de Lodz. Elle a besoin du geste, des objets qui l’accompagnent pour revenir dans ce passé qui la liait à Léon. On lira pourquoi dans la dernière page de la nouvelle.

Comme  ceux  de  Daniel  Mendelsohn  les  récits  de  Halfon, jouent du retour en arrière et forment des boucles : dans le Boxeur polonais, le 69752 apparaît au début et à la fin. Le narrateur l’a découvert enfant et « Oitze » lui faisait croire qu’il avait tatoué son numéro de téléphone pour ne pas l’oublier. A la fin, l’adulte sait tout : « Une fois de plus, je contemplai le numéro de mon grand-père 69752, tatoué un matin d’hiver de l’année 42, par un jeune juif, à Auschwitz. J’essayai de voir le visage du boxeur polonais, ses poings, l’impact de la balle qui aurait traversé sa nuque, d’entendre ses mots en polonais qui avaient sauvé la vie de mon grand-père, mais je ne voyais qu’une file ininterrompue d’individus, tout nus, tout pâles, tout maigres, pleurant et récitant le kaddish dans un silence absolu, tous fidèles d’une religion dont la foi est fondée sur des numéros et attendant en rang de devenir eux-mêmes un numéro. »

Il faut ensuite le refus apparent du grand-père à ce qu’Eduardo aille enquêter en Pologne. Ce refus très claire- ment indiqué dans Monastère et Signor Hoffman se marque dans Le boxeur polonais  par  celui  de  prononcer  un  mot en polonais. Partir est comme dans les contes de fées une transgression indispensable pour que le récit se développe. Avant de donner à son petit-fils les indications utiles pour se repérer, Léon Tenenbaum résiste, s’emporte : il ne veut plus rien avoir affaire avec la Pologne. Ce n’est pour lui hier comme aujourd’hui qu’une terre hostile, un pays antisémite. Près de mourir, il donne pourtant à Eduardo les adresses, précise quel immeuble de Lodz il a habité. Tout cela sur un bout de papier jaune qui revient d’un récit l’autre : « C’était une procuration. Un pouvoir. Un ordre. Un itinéraire. Une feuille de route. Des coordonnées sur la carte familiale cachée et accidentée. C’était enfin une prière. Sa dernière prière. Là, sur ce papier jaune plié, ses ultimes gribouillis de sa propre main que maintenant – debout dans l’aéroport  de Varsovie – je serrais comme un talisman, se trouvaient  les axes de l’histoire de mon grand-père, une histoire qui d’une certaine façon, était aussi la mienne. Finalement notre histoire est notre seul patrimoine. » Le récit du grand-père    a donc incité Eduardo à partir vers les lieux : Auschwitz et Lodz, principalement.

Rien cependant ne se produit de façon linéaire, l’errance s’impose. Pour vivre et écrire, il faut compter avec le Temps, et retarder le moment fait partie du bagage du bon conteur. Entre autres. On ne peut écrire n’importe comment, comme ça vient (à moins de se nommer Stendhal, et ce n’est pas n’importe comment). Amener la réalité  à  la  littérature,  écrit l’auteur en substance dans « Allocution de Povoa » qui accompagne « Le boxeur polonais », ne va pas de soi :

« […] Comment la raconter ? Depuis quel point de vue ? Par où  commencer  ?  »  Halfon  ne  répond  pas  directement.  La digression est nécessaire voire indispensable. Dans « Sable blanc, pierre noire », il est question d’un voyage cahotique vers le Belize.  Le narrateur est en panne, le passage de la frontière se  déroule de façon pénible, son passeport est périmé et il doit en exhiber un autre, espagnol. Et puis au lendemain de ces épreuves, au Belize, il remarque à l’auriculaire d’un officier de l’immigration une bague, surmontée d’une pierre noire. Elle ressemble à celle que possédait son grand-père désormais mort, bague de peu de valeur achetée à Harlem en 1945, et volée, des années plus tard, dans un coffre-fort familial au Guatemala. Le narrateur se persuade qu’elle est au doigt de l’officier. Qu’importe la vérité : c’est pour lui celle dans laquelle « se reflétaient à la perfection le visage des parents exterminés de mon grand-père […] dans laquelle  […]  «  on  pouvait  encore  entendre  le  murmure  de toutes ces voix, de tant de voix, entonnant en chœur la prière des morts. »

Il faut accepter d’errer, de se perdre, en apparence, pour arriver. Il faut accepter les incidentes, les coqs-à-l’âne, les récits qui n’ont pas de rapport avec la trame principale. Dans Monastère, le narrateur raconte une série d’histoires toutes liées à la survie de Juifs pendant la guerre, toutes liées au déguisement, la fausse identité. La plus puissante est la dernière, celle d’un  garçon  déguisé  en  fillette  catholique et vivant parmi des religieuses. Il garde son poing gauche serré. A l’intérieur, caché, il y a son nom véritable, son nom juif. Lequel s’efface, au bout de semaines dans ce monastère. Celui qui a vécu cette épreuve l’a racontée au narrateur, qui la relate à son tour à Tamara, une jeune israélienne au charme de qui il n’est pas indifférent. Il conclut : « Il a nié son judaïsme et nié sa virilité, et c’est ce qui l’a sauvé ai-je dit à Tamara. A moins, lui ai-je dit, qu’on lui ait arraché son judaïsme et sa virilité, et que ce soit ça qui l’ait sauvé. »

L’épisode tient sa beauté de sa profondeur, mais aussi du contexte dans lequel il est raconté. En même temps qu’il raconte, le narrateur se rapproche de la jeune femme qui le désire, et qu’il désire. Le présent ne les a pas quittés : « J’ai cherché son dos, ses épaules, ses taches de rousseur, ses hanches larges, son cul rond et blanc, presque nu et saupoudré d’un fin duvet transparent. Sa main était posée sur ma cuisse. Au loin, les montagnes de Jordanie demeuraient grises et paisibles. » L’érotisme peut être une morale.

Norbert Czarny, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020

Se raconter le récit qui a manqué, Yasmina Reza, Serge

Se raconter le récit qui a manqué, Yasmina Reza, Serge, Flammarion, 238p. , 6 janvier 2021, (CR, Norbert Czarny)

Les amateurs de théâtre connaissent Yasmina Reza. Arts ou Le  dieu du  carnage ont fait sa réputation. Les   lecteurs la connaissent aussi, pour ses romans. Le dernier en date, paru en janvier 21 s’intitule Serge. Ce Serge-là est l’ainé d’une fratrie, sa sœur cadette Anne alias Nana est celle qui interprétait la méchante ou la plus faible, l’Indienne en somme, quand les garçons de la famille jouaient aux cow-boys. Le benjamin s’appelle Jean, il est comme l’ombre de son ainé. Il est aussi et surtout le narrateur de ce roman dans lequel le dialogue joue un rôle important, sans pour autant envahir le récit fait par Jean d’un voyage à Auschwitz.

Préciser que Jean est le narrateur est essentiel : on ne saurait attribuer à Yasmina Reza, auteure du roman, des pensées et propos qui se développent tout au long de l’intrigue. Fidèle à ce que dit Kundera du genre romanesque, elle laisse aux personnages leur liberté, et plus encore aux lecteurs. Des propos et pensées se confrontent, auxquels le lecteur adhère ou pas. Ce que pense Yasmina Reza lui appartient.

Nous découvrons cette famille juive à travers le récit de Jean. Le voyage vers la Pologne, c’est Joséphine, fille de Serge qui l’a souhaité, après la mort de sa grand-mère : « Notre mère s’était appliquée à n’être le maillon d’aucune chaîne, Joséphine […]semblait animée du désir contraire ». Marta Heltaï, cette grand-mère, « avait selon la formule de son fils Jean, ce tropisme si peu contemporain de n’être pour rien au monde victime. » Au point qu’entre elle et son mari, Edgar Popper, un mot suffisait pour que le ton monte. Un bon exemple : « Avec Israël, on tombait aussitôt dans l’enflure et le pathos ». Les trois enfants n’entendent donc pas parler du passé, ne savent rien ou presque de l’enfance de leurs parents.

Marta est une mère « insaisissable, capable de cajolerie et de dureté, de surprotection étouffante et d’abandon. » Edgar est un homme nerveux, susceptible et brutal : « Le grand chic de la violence paternelle résidait dans la disproportion et l’inopiné ». Les « torgnoles » tombent vite, surtout sur Serge, pas trop affecté par ces coups, mais sûrement marqué. Serge est un personnage, comme on les aime quand on aime les tordus : égocentrique, trompant tout le monde, se mentant à lui- même, il est capable de se dire malade du cœur et d’allumer une nième cigarette, il mange sans arrêt et surtout n’importe quoi. Il se comporte de façon puérile face à Valentina, sa compagne, face à sa sœur et à sa fille lors du voyage mémoriel, il peut bouder. On aime ses combines immobilières Montrouge avec Chicheportiche, ou ses coups d’éclat pour trouver un stage dans un grand hôtel suisse, à son neveu Victor.

Serge est le contraire de Jean, plus posé, distant, qui observe. Le contraire aussi de Nana, sa sœur, qui travaille dans le social et qui se sent « bouleversée de pouvoir valoriser des parcours civiques ». Elle a épousé un Espagnol, reçu par son père comme un chien dans un jeu de quilles, avant qu’Edgar ne décède. Le portrait de Ramos Ochoa est un modèle de méchanceté. Jean le qualifie de « personnage secondaire ». L’expression « à bas bruit » qui revient peut caractériser le physique comme le comportement du bonhomme.

Autant le dire, on sourit souvent, on rit aussi en lisant Serge, et parfois, tout grince. Une expression yiddish peu traduisible dit en substance « Y a pas de quoi rire ». Elle convient tout à fait ici. Le temps qui passe, défait ou détruit est là, omniprésent, avec notamment le sort de Maurice, vague cousin russe d’Edgar et une sorte de parrain pour les trois enfants. La mort aussi est là, celle des parents bien sûr, mais celle des déportés plus encore, que la famille appréhende lors de ce voyage à Auschwitz.

Tel est le cœur du roman, une cinquantaine de pages après que l’on a fait connaissance avec tous les personnages. Le voyage mémoriel n’est pas un genre ou un topos, mais quelques romans montrent ce qu’il en est. Le monstre de la mémoire d’Yishaï Sarid poussait la question à son comble, et j’avais cité ici Excursion Auschwitz Birkenau, d’Andrzej Brycht. On suit les personnages qui, d’une certaine façon, suivent leur père, marqué par le visionnage de Shoah. Jean se le rappelle : « Les images du film de Lanzmann ont forgé un territoire mental, un pays de nature feuillue et impavide. » Les éléments de décor sont forcément décalés. Une maison fleurie, une route, cela détone. « Auschwitz est la bourgade la plus fleurie que j’aie jamais vue de ma vie.» Le flux ou flot de touristes dans le camp I ajoute à cette impression, avec ces gens en tenue de semi-plage […] combi-shorts, robes florales » défilant serrés dans la chambre à gaz. Trop pour Serge, claustrophobe. Il reste à l’extérieur, fumant sa cigarette.

Tout est décalage, tant dans la visite que dans les paroles échangées, les dialogues entre frère et sœur, père et fille, ou dans les scènes captées tout autour. « Des Israéliens enveloppés dans leur drapeau font un genre de ronde au milieu des cars ». Dans le vestiaire qui précède la chambre à gaz, ce que remarque Nana fait l’objet d’une parenthèse : une chaussure à semelle compensée, comme de nos jours. La vie continue et c’est à la fois stupide, presque obscène, et compréhensible. Rien n’est univoque et ce roman nous tourmente parce qu’il joue constamment sur le paradoxe.

Et puis il faut composer avec ce qui disparaît, avec ce que le temps détruit. Ainsi, les cheveux « derniers restes humains couvés par les scientifiques pour ne pas tomber en poussière » forment une « masse houleuse et grise de chanvre ». Bien des historiens, des chercheurs, des philosophes se sont demandé quel sort devait être celui d’un tel lieu de mémoire. Personne n’a la réponse ou bien toutes les réponses sont bonnes. Mais toutes ont une contrepartie terrible : le kitsch, l’oubli total, la récupération. Est-ce le lieu exact du « Souviens-toi ? » Jean en doute qui s’interroge sur ces lieux et les rangées omniprésentes de peupliers masquant à peine le musée : « Une parcelle de limbes réorganisée pour le visiteur contemporain. Un geste noble qui opacifie. »

Serge refuse de regarder Birkenau. Or c’est le seul lieu dont la nudité est évoquée sans la moindre distance : « Au-delà du portail on entre dans un lieu dévoué à la mort. L’évidence de cette attribution saute aux yeux. C’est elle qui est vertigineuse. Aucun faux-semblant. Les rails vont droit à la mort. Toutes les routes y mènent tôt ou tard. »

Sans doute est-ce ce qu’a éprouvé Monsieur Cerezo, le professeur de philo qui chaque année conduit ses élèves à Auschwitz, et parmi eux Margot, la fille de Nana. Il s’abîme au double sens du verbe, dans ce moment, et Jean comprend ce geste : c’est lui qui a raison […]. On ne doit pas pleurer les disparus des camps autrement que fanatiquement. »

Mais que peut-on, face au temps et à l’oubli, que peut-on quand, « oscill[ant] entre froideur et recherche d’émotion qui n’est autre qu’un certificat de bonne conduite » on ne sait comment être ?

Une terrible mélancolie traverse ce roman et elle est sans remède, quand Jean évoque ceux qui ont connu le camp, qui ont eu faim et froid : « Les déportés qui sont revenus avec leurs chapeaux et leurs grosses fourrures pour dieu sait quelle commémoration ont à présent rejoint les anciens morts. C’est une race particulière de vieux, perdus dans des manteaux démesurés, empaquetés dans des habits de froid qui les engoncent, des gens d’un autre temps qu’on ne reverra jamais. Sans eux, le lieu n’existera plus. […] Ils emportent avec eux un siècle et un continent. »

Oui, sans doute, un monde disparaît, fait de vieux survivants qui s’efforcent de parler jusqu’au bout, jusqu’à perdre le mince filet de voix. Ils racontent, ils disent les lieux, ils disent les visages et nous les écoutons avec attention, comme Lanzmann a écouté Abraham Bomba, le « coiffeur » de Treblinka. Le plus important est là : ne jamais cesser d’écouter une voix, fût-elle seulement réduite à un filet.

Norbert Czarny, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020

Santiago H. Amigorena, Le Ghetto intérieur

Santiago H. Amigorena, Le Ghetto intérieur, P.O.L, août 2019, (CR, Isabelle Ernot)

Avec cet ouvrage, l’auteur poursuit son projet romanesque et autobiographique  et  revient  à sa racine inspiratrice.1 Il ouvre une fenêtre sur la biographie de son grand-père Vicente Rosenberg, immigré juif polonais venu s’installer en Argentine dans les années 1930 où l’homme s’est construit rapidement une vie  heureuse,  familiale et professionnelle. C’est sur ce continent qui ne connaît pas les violences nazies que le génocide des Juifs d’Europe, alors en cours, le rattrape. Nous sommes en 1942 et Vicente Rosenberg,  par les dernières lettres à lui adressées  par  sa  mère, comprend  la  perte  des  siens.  Des rets invisibles viennent le rattacher à l’histoire de sa famille et à ses racines. La douleur de la perte chemine avec une profonde culpabilité,  celle  de n’avoir pas fait ce qu’il fallait pour faire venir toute la famille en Argentine et particulièrement sa mère. Lorsque les liens avec Varsovie s’éteignent, le fils s’enfonce dans un silence profond, se mure en lui-même, devenant une image du ghetto. Ce choix – l’homme est conscient – n’est accompagné d’aucune explication ; imposé aux proches, à son épouse, ses enfants, il est pour eux une souffrance. L’homme qui marchait vers son propre anéantissement est en définitive sauvé par leur amour.

Le mutisme au centre de l’ouvrage induit un chemin narratif complexe sur le plan littéraire, accompagné dès lors par un récit historique du massacre génocidaire. L’ouvrage rappelle avec intérêt la destinée de migrants juifs qui avaient quitté le continent européen avant la guerre, épargnés par la Shoah mais dont c’est aussi l’histoire.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020

L’ombre et la lumière, Daniel Mendelsohn, Trois anneaux. Contes d’exil

L’ombre et la lumière, Daniel Mendelsohn, Trois anneaux. Contes d’exil. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle D Taudière, 192p, 9 septembre 2020, (CR, Norbert Czarny)

Le terme de conte n’est pas secondaire. Une formule se répète dans ce petit livre, annonçant ce qui constituera le récit. Elle rappelle ce qui capte notre attention : « Un étranger arrive dans une ville inconnue après un long voyage ». C’est assez large pour que tout soit possible. Le premier étranger est sans doute ce narrateur qui, pendant des années, est allé à Bolechov, en Ukraine, pour savoir qui était son oncle et les enfants assassinés par les nazis. Il est arrivé après un long voyage, comme d’autres qu’il évoque au long du livre : Erich Auerbach, auteur de Mimesis, contraint de fuir l’Allemagne hitlérienne et réfugié à Istanbul, Fénelon, envoyé en « exil » à Cambrai par un Roi-Soleil offensé, Sebald, qui a préféré vivre en Angleterre plutôt que de rester dans son Allemagne natale. Trois anneaux est aussi une lecture de Proust, et, selon moi, un des résumés les plus clairs, lumineux, des enjeux   de la Recherche du Temps perdu, comme immense anneau, « un anneau embrassant toute l’expérience humaine, quand Combray et Guermantes, loin d’être opposés, se rejoignent ».

Je m’arrête sur le récit personnel, celui qui établit le lien entre l’enquêteur interrogeant à Stockholm, Minsk ou Bondi beach des survivants, ce même homme qui pleure devant les maquettes de synagogues dans le musée de la diaspora à Tel Aviv, et l’enfant qui passait son temps libre à construire de telles maquettes de temples grecs ou égyptiens dans sa banlieue new-yorkaise. C’est le même homme jamais séparé de son enfance, qui, pour écrire, renonce à ce jeu créatif. La même obsession pour la structure répétitive, pour les motifs qui reviennent, le hante et c’est, bien des années plus tard, ce qui le plonge dans un « désespoir narratif » lorsqu’il compose Une Odyssée. Dans un premier temps, les épisodes se succèdent : le père assiste au cours de son fils, les deux hommes partent en croisière sur les traces d’Ulysse, le père tombe malade et meurt. Un ami lecteur lui conseille de revoir la structure en séquence. Mendelsohn, qui a souvent enseigné Homère, saisit en praticien ce que seul le théoricien comprenait : la structure en anneaux va l’aider. L’exemple le plus limpide se trouve dans la reconnaissance d’Ulysse par Euryclée. Un suspens nait quant à la réaction de la nourrice : parlera-t-elle ? Le narrateur ne répond pas à l’attente du lecteur et propose un retour en arrière, sur la blessure d’Ulysse, puis sur son prénom, donné par un grand-père maternel peu recommandable. La structure en anneaux permet d’échapper au déroulement chronologique, mais aussi et surtout de tisser plus fortement les liens entre passé et présent, voire passé et avenir, puisqu’Ulysse, dérive du mot odynê, la douleur. « L’homme de la douleur » est aussi polytropos, « aux mille détours », comme le récit l’est, fait de digressions jamais gratuites. Un peu comme le monument du camp d’extermination de Belzec, dont le centre n’est nulle part, aide à comprendre ce que fut « le Tube », qui menait à la chambre à gaz : on chemine sur des pavés, des dalles portent les noms, souvent répétés des villes et villages vidés de leur population juive. Date après date, la transformation d’êtres humains en « personne », selon la formule d’un survivant de Bolechov, devient sensible.

La  lecture  du  chant  XIX  consacré  à  la  reconnaissance  par Euryclée  occupe  le  premier  chapitre  de  Mimesis.  L’auteur rappelle dans quelles conditions a travaillé Auerbach et on en reste sidéré : la bibliothèque d’Istanbul ne contenait presque aucun  des  livres  sur  lesquels  le  philologue  berlinois  devait travailler. Une grande part est rédigée de mémoire. Istanbul, rappelle Mendelsohn, n’a pas été un refuge que pour les exilés allemands chassés dans les années 30. Avant eux, en 1492, les Juifs expulsés par Isabelle avaient fait la joie et la fortune du sultan Bayezid. S’exiler est un tourment, mais aussi un nouveau départ : celui des Huguenots vers Berlin en 1689 a permis à la ville de se développer et d’ouvrir ce Lycée français qu’avait, par exemple, fréquenté Auerbach. Mais revenons à Mimesis. L’auteur oppose deux conceptions du réalisme. Homère décrit tout, met en lumière le moindre détail. Au contraire, le rédacteur de l’épisode sur le sacrifice d’Isaac est laconique, elliptique. Il laisse beaucoup dans l’ombre à quoi va la préférence d’Auerbach. L’ombre permet l’interprétation, autrement dit, elle enrichit ou multiplie les lectures. Ces deux conceptions du réalisme traverseront toute la littérature.

La structure en anneaux s’illustre dans un « best-seller » de 1699, Les aventures de Télémaque. Fénelon l’avait écrit pour le jeune duc de Bourgogne, héritier du trône de France. Son récit commence chez Calypso, dont il adopte le point de vue pour dire son chagrin au départ d’Ulysse. Le personnage central devient Télémaque, que l’on avait laissé chez Ménélas, et dont on suit les aventures jusqu’au moment où il retrouve Ulysse à Ithaque, avant l’affrontement avec les prétendants. Le récit de Fénelon est donc enchâssé dans l’Odyssée, comme une anfractuosité dans la grotte que serait l’œuvre d’Homère. C’est aussi une œuvre d’édification. Calypso est la femme dangereuse, celle que le futur roi pourrait croiser à la Cour. Il doit s’en méfier. Quant au roi de Crète, Idoménée, il incarne le conquérant orgueilleux, sensible à la flatterie, aimant le luxe quand il ne mène pas des guerres ruineuses. Louis XIV n’a pas aimé, qui a cru se reconnaître. Fénelon est exilé à Cambrai.

Le troisième exilé du récit est donc Sebald. Mendelsohn a une prédilection pour Les anneaux de Saturne, dans lequel tout est laissé dans l’ombre, laquelle « a aussi ses vertus :  elle peut être aussi tangible et révélatrice, aussi concrète et réelle, que la lumière ». Dans l’œuvre de Sebald, la composition circulaire n’éclaire pas plus qu’elle ne réalise une unité cachée, comme chez Homère. Ses anneaux et autres cercles « semblent destinés à déconcerter, à empêtrer ses personnages dans d’inextricables méandres qui ne mènent nulle part. »

L’un des plaisirs que je prends à la lecture de ce récit, outre sa clarté, tient aux échos, aux parallèles, aux nombreux renvois et aux surprises qu’il provoque. Ainsi du lien entre Racine contemporain de Fénelon, auteur d’Andromaque, qui déplut à Madame de Maintenon, et qui écrivit deux tragédies bibliques pour ramener les jeunes filles de Saint-Cyr à de meilleures pensées que celles diffusées par Andromaque. Esther est un succès, Athalie un énorme échec. L’écho s’en retrouve dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Gisèle doit composer en français sur l’une des deux œuvres de Racine. Le narrateur développe longuement, peu après avoir lu un important billet d’Albertine, qui pourrait tout changer à son existence. Mais de même que la réaction d’Ulysse et Euryclée se fait attendre, celle du narrateur tarde. C’est un exemple parmi d’autres. Trois anneaux est l’histoire d’un narrateur bloqué face à l’écriture d’un récit; je le lis aussi comme un art poétique qui donne envie d’écrire.

Norbert Czarny, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020


Histoire


Monique Heddebaut, Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi du 15 janvier 1944

Monique Heddebaut, Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi du 15 janvier 1944, Collection « Ces oubliés de l’Histoire », Éditions Tirésias – Michel Reynaud, Clamecy, 2018, (CR, Sophie Lenis)

15 janvier 1944. Deux convois quittent simultanément la Kaserne Dossin de Malines1, unique centre de rassemblement destiné aux déportés raciaux de la « Zone militaire rattachée à Bruxelles », à destination d’Auschwitz. Depuis le 27 juillet 1942, la caserne qui porte le nom du lieutenant général baron Dossin de Saint-Georges et qui jusque-là abritait l’armée belge, a été réquisitionnée par les nationaux-socialistes allemands occupant la région. De la Kazerne Dossin qui fonctionna du 27 juillet 1942 au 4 septembre 1944, furent déportés 25846 Juifs et Tsiganes parmi lesquels 584 Juifs et environ 150 Tsiganes du Nord et du Pas-de-Calais. De nombreux convois de déportation se sont ainsi succédés vers les camps de la mort en Pologne2. Ce double convoi du 15 janvier 1944 concerne le transport XXIII, composé de 655 Juifs, le second en revanche ne porte pas de numéro mais la lettre Z comme Zigeuner, Tsigane3 en allemand.

Si cette dénomination a déjà été utilisée deux fois précédemment, il s’agit dans le cas pré- sent d’un convoi composé exclusivement de 351 Tsiganes d’après la Transportliste (liste de transport) établie à la Kazerne Dossin. Parmi ces 177 hommes et 174 femmes, de professions et d’origines géographiques diverses4, 161 ont moins de quinze ans le jour du départ, soit environ 46% ; la plus jeune, Jacqueline Vadoche, née à Malines le 11 décembre 1943, a un peu plus d’un mois.

L’historienne Monique Heddebaut retrace dans son ouvrage l’histoire de ce convoi méconnu. Cette enquête ne fut pas facile à mener pour plusieurs raisons. La première difficulté fut, à partir de la liste de transport de Malines, de retrouver les dossiers de ces personnes dans les archives pour pouvoir reconstituer leurs parcours. Cela impose de mener une recherche transnationale, en France et en Belgique, chacun des État ayant recouvré ses frontières en 1944.

La seconde difficulté vient de la nécessité de définir et de qualifier précisément l’objet de l’étude. Perçus comme une menace par leur mode de vie nomade et assimilés à des asociaux par les nazis, les Tsiganes, comme le rappelle Henriette Asséo dans sa préface, ont été aussi dans les décennies précédentes, en Europe, la cible d’une politique de « défense nationale »5 : « entre les années mille neuf cent et le début des années trente, tous les États européens sans aucune exception avaient adopté une législation spécifique de contrôle de la mobilité centré sur l’identification des familles tsiganes, nationales, comme étrangères »6. S’ils firent l’objet d’une politique particulière en Allemagne (Zigeunerpolitik), les Français et les Belges intégrèrent le contrôle de cette population dans une politique plus générale de contrôle des populations nomades.

La troisième et dernière difficulté découle de la seconde, si l’accès aux archives produites par les nazis, conservées en grand nombre au centre des Archives Générales du Royaume de Bruxelles, fut relativement aisée du fait de leur identification, il n’en fut pas de même dans la consultation des archives départementales du Nord et du Pas-de-Calais où des dossiers concernant des forains, des marchands ambulants côtoyaient des dossiers de famille déportées par le convoi Z.

En croisant ces sources avec les précieux témoignages d’Antoine et Joséphine Lagrené, deux des trois survivants du convoi Z, Monique Heddebaut présente une synthèse historique riche, originale et très bien documentée.

Région hautement stratégique du fait de la proximité de l’Angleterre, le Nord et le Pas-de-Calais intègrent la « Zone militaire rattachée à Bruxelles ». L’Oberfeldkommandantur 670 dirigée par le général Niehoff s’installe à Lille et devient le relais de l’autorité allemande dans la région, chargé d’appliquer la politique raciale du Troisième Reich. Ayant à l’origine, des racines et une langue commune avec les Aryens, les Tsiganes, selon les travaux du Dr Ritter7, auraient été pervertis par les métissages. Dès lors, « la question tsigane ne pourra être considérée comme résolue que lorsque la plus grande partie des métis tsiganes asociaux et désœuvrés seront rassemblés dans de grands camps de travail itinérants, quand ils seront forcés à travailler et quand on aura définitivement empêché cette population métis de se reproduire »8. Le nazisme renforça la législation anti-tsigane existant déjà9 en lui donnant une dimension raciale. Le règlement définitif de la « question tsigane »10, amorcée en 193811, aboutit le 16 décembre 1942 par l’Auschwitz Erlass et la décision de leur déportation à Birkenau.

 Ainsi, le 29 mars 1943, la décision est prise par l’occupant de déporter tous les Tsiganes des Pays-Bas et de la « Zone mili- taire rattachée à Bruxelles ». Pas moins de 350 arrestations sont effectuées dans cette dernière entre le 5 novembre 1943 et le 7 janvier 1944. Peu d’arrondissements échappent à ces vagues d’arrestation, on peut citer la « zone côtière interdite » et les provinces de Liège et de Namur. Partout ailleurs, des militaires allemands, accompagnés de la police française, procèdent aux arrestations, souvent en pleine nuit, après avoir repéré les lieux. La plus grande rafle a lieu dans la nuit du 24 au 25 novembre 1943, à Roubaix où 65 personnes sont arrêtées. Les arrestations, préparées avec l’aide de la préfecture et des commissariats de police, sont effectuées évidemment au nom de motifs sans fondements, dont les appellations révèlent la nature arbitraire : ex-nomades, « Arbeitsscheu » (réfractaires au travail) ou car « d’origine lorraine »12. À Poix-du-Nord, où dix forains sont arrêtés, l’idée d’une « rafle de représailles »13 à un acte de résistance est même avancée, ce dont doute M. Heddebaut. Il semblerait que « les autorités (aient) saisi l’opportunité de se débarrasser d’une population (…), mal ou pas intégrée »14. Peu échappèrent à la déportation vers la Kazerne Dossin, ne bénéficiant pas de soutien dans la population du fait de leur marginalisation dans la société15.

Internés à la Kazerne Dossin, les Tsiganes sont dépouillés de tout, séparés des Juifs et isolés dans trois salles au fond de la cour au deuxième étage. Ils n’obtiennent qu’une louche de soupe par jour et ne peuvent pas recevoir de colis de leur famille ou de la Croix-Rouge. Ils souffrent également de la promiscuité et du manque d’hygiène, les excréments jonchant le sol. Selon le témoignage d’Éva Fastag16 l’une des dactylos de l’Aufnahme (accueil), ils n’ont droit qu’à une heure de promenade par jour où ils subissent les humiliations et les brimades des SS.

Le 15 janvier 1944, le nombre d’internés étant suffisant, ils sont déportés à Birkenau dans des wagons à bestiaux. À leur arrivée, le 17 janvier, on déplore la mort d’un enfant de 6 mois et 351 personnes sont enregistrées dans le camp, ce qui porte l’effectif du convoi à 352. Ils n’ont pas subi la « sélection » qui est pratiquée sur les convois juifs par les nazis. Tous entrent donc au camp de Birkenau. Tatoués d’un numéro précédé de la lettre Z, ils sont emprisonnés dans le secteur BIIe, en famille, et ne subissent pas le même traitement que les Juifs, ils gardent leurs vêtements et leurs cheveux. Peu d’entre eux sont intégrés dans les kommandos de travail. Les SS vont leur faire subir un processus de mort lente. Soumis aux expériences médicales, ils souffrent de la faim, de la promiscuité et des maladies comme le typhus ou le noma, gangrène foudroyante détruisant les chairs de la bouche et du visage provoquée par la malnutrition. À la fin du mois de juillet 1944, la moitié du convoi Z est décédé.

Lorsque la décision de liquider le camp est prise en mai 1944, les Tsiganes, prévenus, ont opposé une vive résistance empêchant l’exécution d’un projet amorcé le 23 mars 1943 par le ga- zage, dès leur arrivée, de 1700 personnes en provenance de Bialystok. Néanmoins, dès le printemps 1944, alors que les Juifs hongrois sont déportés, des transferts ont lieu vers d’autres camps. 77 Tsiganes du convoi Z sont redirigés vers les camps de Buchenwald, Ravensbrück et Flossenbürg. Dans la nuit du 2 au 3 août 1944 plus de 3000 furent exterminées. Utilisés comme main d’œuvre dans les industries d’armement, épuisés et affamés, ils subissent les mauvais traitements et des cadences infernales de travail. À Ravensbrück, les femmes subissent des expériences de stérilisation. À Buchenwald, Antoine Lagrené se souvient de Jean Gallon, instituteur et résistant, qui essayait, dans les pires conditions, d’apprendre à lire, écrire et calculer aux enfants. C’est là qu’il acheva sa scolarité.

À la libération des camps en avril 1945, dans la confusion la plus totale, les 32 survivants du convoi Z rentrent en France en suivant des parcours différents. Les plus facilement transportables prennent l’avion avec d’autres déportés et sont conduits à l’hôtel Lutetia. Les plus affaiblis reçoivent les premiers soins sur place puis sont rapatriés dans des hôpitaux et des maisons de convalescence en France. Marie Fasci-Maitre suit une autre filière et, transitant par le centre de Liège en Belgique, arrive directement à Lille. Enfin, cinq femmes de Ravensbrück, dont Gervaise Schmitt-Vinstretin et sa mère, transitent d’abord vers le Danemark et la Suède avant d’être rapatriées à l’hôtel Lutetia.

Comment se reconstruire après la libération quand « le drame des déportés raciaux n’est pas compris dans sa spécificité »17 ? Quand les indésirables d’hier restent marginalisés et réduits au silence ? Spoliés, rares sont ceux qui parviennent à récupérer une partie de leurs biens ou à faire valoir leurs droits à la restitution. Dans l’état actuel des connaissances, seuls 2 survivants et 2 descendants directs se sont manifestés au niveau de l’administration belge. En France, il faut attendre plus de 50 ans, le décret du 10 septembre 1999, connu sous le nom de « rapport Mattéoli » pour qu’une commission soit créée en vue d’examiner les demandes d’indemnisation des victimes de spoliations.

Extermination ou génocide ? Si Maxime Steinberg privilégie la thèse fonctionnaliste, expliquant que les actes meurtriers perpétrés « ne faisaient pas partie d’un plan visant à détruire le peuple tsigane en soi »18, Emmanuel Filhol et Marie-Christine Hubert considèrent que les stérilisations sont des actes relevant du crime de « génocide », parlant d’un « génocide différé »19. En Belgique, le journaliste Christian Bernadac parle en 1993 d’un « holocauste oublié »20.

Que reste-t-il du convoi Z dans la mémoire collective ? Seules deux communes du Nord, Landrecies et Flers-en-Escrebieux (2012), ont érigé une plaque commémorative à la mémoire des familles tsiganes déportées à l’instar de l’initiative prise à la Kazerne Dossin en 1995.

Sophie Lenis, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

  1. La caserne Dossin est connue pendant la période de l’occupation sous le nom de SS-Sammellager-Mechelen für Juden.
  2. 99% des déportés ont été conduits au complexe concentrationnaire d’Auschwitz-Birkenau. Seuls quelques transports spéciaux (5) prirent notamment la destination des camps de concentration de Ravensbrück, Buchenwald ou Bergen-Belsen en Allemagne ou du camp de Vittel en France.
  3. À l’instar de Monique Heddebaut, « le terme Tsigane a été retenu par défaut pour cette étude afin de nommer l’ensemble d’une communauté dont les représentants et les témoins n’ont pas de vocable unique pour se désigner en tant qu’entité humaine singulière » (in Heddebaut Monique, Des Tsiganes versAuschwitz. Le convoi du 15 janvier 1944, Éditions Tirésias-Michel Reynaud, Clamecy, 2018, p.18), il est loin de faire l’unanimité. Terme administratif utilisé par les nazis, traduit de l’allemand, il incarne aujourd’hui toute la réalité de l’extermination. Aujourd’hui, l’Union européenne lui préfère le terme de « roms », utilisé également en Belgique, alors que les Allemands parlent plutôt de « Sinti et de Roms » et que les Français les incluent dans une catégorie plus large de « Gens du voyage ».
  4. Les familles du convoi Z exercent des professions spécifiques liées aux métiers du spectacles, du cirque, du cinéma et de la musique ou sont de simples rempailleurs de chaise ou marchands ambulants. Elles viennent d’horizons différents : France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Norvège ou Espagne selon le Zigeunerbuch d’Auschwitz
  5. Henriette Asséo, in Heddebaut M., DesTsiganes… op. cit., p. XV.
  6. Ibid.
  7. Le Dr Ritter dirige le Rassenhygienische und Bevölkerungsbiologische Forschungsstelle (centre de recherches en eugénisme et en biologie des populations) à Berlin en 1937.
  8. Benno Müller-Hill, Science nazie, science de mort. L’extermination des Juifs, des Tziganes et des malades mentaux de 1933 à 1945, Paris, Odile Jacob, coll. Histoire, 1989, p. 25, in Heddebbaut Monique, Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi du 15 janvier1944, op. cit., p. 42.
  9. En Belgique, le contrôle des populations tsiganes est attribué dès 1839 à la Police des Étrangers. Ce service établit des dossiers sur les nomades étrangers après la Première Guerre Mondiale en s’inspirant du bertillonage (inscription de caractéristiques physiques et des mesures de certaines parties du corps) et de la dactyloscopie (empreintes digitales) sur le modèle français. En France, accusés d’être des espions au service de l’Allemagne, une première étape consista à les recenser en 1895, ce qui permit de dénombrer 400 000 individus, puis la loi du 16 juillet 1912 obligea les marchands ambulants, les forains et les nomades de plus de 13 ans à être munis d’un carnet anthropométrique, pièce d’identité où sont indiquées les caractéristiques physiques de chaque individu.
  10. Expression utilisée par les bourreaux pour qualifier la liquidation des populations tsiganes.
  11. En 1938, une lettre de Himmler justifie la détention préventive des Tsiganes par leur mode de vie nomade. Cela préfigure la déportation en 1942.
  12. ADN : 1W 1880.
  13. Claude Gau, Témoignage, 4 janvier 2010, in Heddebaut Monique, Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi du 15 janvier 1944, op. cit., p. 98.
  14. Heddebaut Monique, Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi du 15 janvier 1944, op. cit. p. 99.
  15. Des enfants comme Maurice Theer, Léa Alexandrine Schmitt… ou Jean Galut, époux de Jeanne Modi, raflée.
  16. Fastag-Dobruskès Éva, Témoignage, 26 décembre 2005.
  17. Heddebaut M., DesTsiganes…, op. cit., p. 209.
  18. Lewy Guenter, La persécution des Tsiganes par les nazis, Paris, Les Belles Lettres, 2003, p.367 in Heddebaut M., DesTsiganes…, op. cit., p. 240
  19. Filhol Emmanuel, Hubert Marie-Christine, Les Tsiganes en France – Un sort à part – 1939 – 1946, Paris, Perrin, 2009, p. 305 in Heddebaut M., DesTsiganes, op. cit., p. 240.
  20. Bernadac Christian, Déportation1933-1945, t. 4, Paris : France-Empire, 1993, in Heddebaut M., DesTsiganes, op. cit., p. 257
 Annette Becker, Messagers du désastre. Raphaël Lemkin, Jan Karskiet et les génocides

 Annette Becker, Messagers du désastre. Raphaël Lemkin, Jan Karskiet et les génocides, Paris, Fayard 2018, (CR, Isabelle Ernot)

Il y a quelque chose de plus effrayant que le messager qui ne peut faire passer son message. C’est quand il l’a fait passer et que rien n’a changé.

Elie Wiesel, p.228

Annette Becker cite là le discours d’Elie Wiesel lors de l’inauguration du Musée Mémorial de l’Holocauste de Washington en 2005. A travers le parcours de deux hommes, Polonais, deux « messagers », l’un Juif, Raphael Lemkin (1900-1959), l’autre catholique, Jan Karski né Kozielewski (1914-2000), Annette Becker, sollicitant de multiples sources, s’attache à approcher « le désastre », l’événement que constitue le génocide à travers son écho, d’abord dans le temps de son « exécution », l’incapacité première de la société occidentale à appréhender, à « entendre » ce crime commis en son sein, puis après la guerre et jusqu’à aujourd’hui, un écho saisi notamment à travers le domaine juridique et la question de la qualification du crime.

La question du pourquoi cette « information vive » bien que connue ne fut pas crue ou bien ne déclencha quasiment aucune réaction des autorités, sous-tend l’ouvrage. Entre 1939 et 1941-1942, témoins des violences extrêmes perpétrées à l’encontre des Juifs par les nazis, de leur caractère systématique, les deux hommes, chacun dans leur sphère, perçoivent l’intentionnalité d’un assassinat à grande échelle des Juifs, ils saisissent la mise en œuvre d’une politique d’extermination.

Dans l’est de la Pologne, Raphael Lemkin parvient à échapper au processus d’assassinat. Il gagne la Suède puis – mais difficilement – les Etats-Unis, où il arrive en avril 1943. Jan Karski, quant à lui, courrier de la résistance polonaise, voit de ses yeux le processus qui conduit à l’assassinat, à Varsovie et dans la région de Belzec. Si l’essentiel de sa mission envers le gouvernement polonais en exil à Londres, concerne la situation de son pays, ses informations portent aussi sur les violences spécifiques dont est victime la population juive. Ses informations qui parviennent à Londres à l’automne 1942 – lui-même y arrive en novembre – recoupées avec d’autres provenant de canaux parallèles, sont à l’origine de la déclaration commune des Alliés en décembre 1942, par laquelle ils disent officiellement leur connaissance de l’assassinat de masse des Juifs alors en cours en Pologne.

Jan Karski gagne à son tour les Etats-Unis en 1943.

Chacun de leur côté, ces deux hommes informent les autorités, dénoncent le crime, écrivent ; leurs dires sont relayés par des journalistes, des écrivains. Et pourtant, rien ne se passe. Confrontés à l’attentisme et au silence, « à ce déni » (p.147), chacun à leur manière, ils dénoncent cette situation comme une attitude de complicité. Le président Roosevelt et son administration apparaissant particulièrement concernés.

Le  croisement  de  sources,  nombreuses  et  diverses – archives privées et publiques, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis (notamment Mémorial de l’Holocauste à Washington), en Israël (Mémorial Yad Vashem), en France (Mémorial de la Shoah), en Pologne- dessine ce gouffre que représente, devant l’histoire humaine, l’assassinat de masse des Juifs d’Europe au moment où il a lieu. Annette Becker cite les Mémoires du messager Jan Karski qui rappelle  les paroles de deux Juifs qui l’ont guidé dans le ghetto de Varsovie pour faire de lui un témoin : « Les Allemands ne cherchent pas à faire de nous des esclaves comme ils le font des Polonais ou d’autres peuples conquis. Ce qu’ils veulent, c’est exterminer tous les Juifs, la différence est là. […] Et c’est cela que le monde ne comprend pas. On ne parvient pas à l’expliquer. Eux là-bas, à Londres ou Washington ou New York, ils croient certainement que les Juifs exagèrent, qu’ils sont hystériques.» La spécificité et l’ampleur du crime apparaissent en définitive comme des causes majeures.

Ce sont aussi ces caractéristiques qui donnent prise   au doute sur la réalité du crime. Spécialiste également de la Première Guerre mondiale, Annette Becker montre comment le rapprochement, par les contemporains, des informations sur les violences extrêmes perpétrées par les nazis avec celles qui se sont déroulées durant la Première, a pu jouer comme un élément de désinformation. De vraies atrocités commises par les Allemands en Belgique en 1914 avaient fini par passer pour de la propagande anti-allemande. Les atrocités nazies ont pu être considérées de même : la cruauté rapportée qui dépassait l’entendement ne pouvait que relever de l’imagination ou de la manipulation.

Il fallait donc bien « qualifier », qu’un mot dise enfin cette impossible réalité. Annette Becker retrace la complexité de la genèse du terme « génocide » créé par Raphaël Lemkin, qui répondait en quelque sorte à l’expression utilisée en 1942 par Winston Churchill du « crime sans nom ». Formulé en 1943 (dans son ouvrage Axis Rules in Occupied Europe – Le régime de l’Axe dans l’Europe occupée), le terme  est forgé par l’association d’une racine grecque (genos : peuple) et d’une autre latine (occidere: tuer). Jusqu’à sa disparition précoce en 1959, Raphael Lemkin se consacre à le faire admettre et adopter par les plus hautes instances. Non sans difficulté.

La guerre a fait de lui un survivant. Juif, originaire de la région de Lemberg, il réussit à échapper à la mort en fuyant vers les Etats baltes puis la Scandinavie. Ce ne sera pas le cas de ses parents et d’une partie de sa famille. Juriste de formation, une fois aux Etats-Unis, il déploie un engagement total. « Dans la forêt, j’ai déclaré aux morts et aux vivants que si je survivais je vouerais exclusivement le reste de la vie à la mise hors la loi du génocide. […] Deux croyances nées de la forêt : 1 – La loi doit régner pour que plus rien ne soit détruit. 2 – Foi en la victoire ultime de la construction sur la destruction. ». Il s’agit bien là d’un « témoignage », d’un engagement de survivant qui regarde vers le futur de l’Humanité.

Il mène sa lutte dans le domaine du droit. Son travail et son histoire établissent une filiation entre l’assassinat de masse subi par les Arméniens et celui des Juifs. Durant l’entre-deux, en effet, il avait d’ores et déjà réfléchi à la question de la qualification de la destruction du peuple arménien – dans ses dimensions plurielles – dont il est contemporain. « Son » concept devait rendre compte d’un assassinat global.

A Nuremberg, à son grand désarroi, le terme n’est pas retenu comme chef d’accusation par le Tribunal, qui lui préfère la notion de « crime contre l’humanité » défendue par un autre Juif de la région de Lemberg, émigré en Grande-Bretagne, Hersch Lauterpacht. Il faut attendre 1948. Le terme est alors entériné par l’adoption de la Convention pour la prévention et la répression du crime de Génocide (9 décembre, parallèlement à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, adoptée le 10 décembre).

Dans le dernier chapitre intitulé « Arméniens, Juifs, Tutsis du Rwanda », Annette Becker met en évidence l’importance du concept quant au processus de Justice, dans le combat pour la reconnaissance du génocide antérieur des Arméniens, toujours nié par le pays-auteur, et pour celui postérieur des Tutsis ainsi que son rôle dans le processus de résilience, à commencer par Raphael Lemkin lui-même :

« l’invention du terme de génocide lui a permis de passer de son deuil personnel, à l’universel » (p.238). Œuvre de juriste, œuvre de survivant, les derniers mots au sujet du « désastre » lui reviennent : « J’ai transformé mon désastre personnel en une force morale. […] N’était-ce pas la meilleure forme de gratitude que de faire un « pacte de génocide » comme une épitaphe sur la tombe symbolique de ma mère et d’affirmer qu’elle et des millions d’être humains n’étaient pas morts en vain ? […] La lutte pour la reconnaissance du concept de génocide serait un réconfort dans mon chagrin ». (p.238)

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n° 345, mars 2018

Vincent Duclert, Les génocides, La documentation photographique

Vincent Duclert, Les génocides, La documentation photographique -2019-1-CNRS éditions, n°8127, (CR, Isabelle Ernot)

Débuter des recherches sur les génocides, assumer la tâche de les enseigner, imaginer de les montrer au travers d’expositions, de documentaires, exigent d’inscrire ces actes de savoir dans une compréhension élargie des faits génocidaires. «Penser avec les génocides»,

p.13

Ce dossier publié par la Documentation photo- graphique  –  aux  éditions du   CNRS   –   s’adresse tout particulièrement aux enseignants invités à prendre  en  considération de nouvelles exigences quant à cette thématique, particulièrement complexe. Son auteur, Vincent Duclert, Inspecteur général d’Histoire Géographie, historien et chercheur, est un spécialiste du sujet. Entre 2015 et 2017, il a présidé la Mission d’étude en France sur la recherche et l’enseignement des génocides et des crimes de masse, qui a rendu son rapport en décembre 2018 aux deux ministres, de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal. Fruit de deux années de travail, le rapport présente les travaux menés par cette mission pluridisciplinaire composée de 65 chercheurs et enseignants, spécialistes de ces questions. Depuis le printemps dernier, Vincent Duclert s’est vu confier la direction d’une commission d’étude sur le rôle de la France dans le contexte du génocide des Tutsi, au Rwanda.

Le dossier propose des mises au point notionnelles, factuelles et thématiques. L’ouvrage s’ouvre ainsi sur un historique du concept de « génocide », qui conduit à définir les autres violences de masse de la période contemporaine. Néanmoins, note l’auteur, entre ces violences extrêmes, orchestrées, « la frontière […] peut finir par s’estomper » (p.4).

Forgé par le juriste Raphaël Lemkin, le concept n’est pas retenu comme fondement juridique lors du procès de Nuremberg, en 1945, on lui préfère alors celui de « crime contre l’humanité ». Néanmoins, celui de « génocide » s’impose peu après, et le 9 décembre 1948 est signée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.

Confrontant ce concept aux violences de masse qui ont ponctué la seconde moitié du 20e siècle, particulièrement le génocide des Tutsi, la question est évidemment posée de la faiblesse de cette catégorie juridique quant à sa mission de « prévention ». Dans ce cadre, se trouve aussi formulé le problème de la cécité et passivité des puissances occidentales et des institutions internationales, alors même qu’elles disposaient du savoir. Une réalité qui s’est renouvelée entre les génocides arménien, puis juif, puis tutsi, tout au long du siècle donc.

Vincent Duclert évoque là une « énigme » à laquelle fait écho une autre, celle de « l’entreprise génocidaire elle-même » (p.12) qui conduit à formuler la question des racines et des origines de tels événements, à la fois en termes historique et anthropologique. C’est sans doute là aussi que se noue le défi de l’enseignement. Car il faut tenter de faire comprendre ces « projets » de destruction humaine, conçus et préparés, menés sur plusieurs plans, par une société civilisée. Il s’agit bien alors de « penser avec les génocides », « penser le monde avec ce que nous apprennent les génocides comme réalité historique et comme question philosophique », ce qui conduit à une « recherche en actes ».

Le cœur de l’ouvrage est constitué par l’évocation des quatre génocides reconnus, intervenus depuis la fin du 19e siècle, ceux des Herero et Nama, des Arméniens, des Juifs et des Tutsi. Des synthèses mobilisent les connaissances essentielles sur le déroulement de ces quatre entreprises d’assassinat qui ont concerné l’Afrique, l’Europe et l’Asie mineure, tandis que sont proposés en vis-à-vis des documents historiques exploitables avec les élèves.

Dans le cadre du chapitre « Héritage », l’auteur a choisi de joindre à l’évocation des génocides, celles des principaux crimes de masse de la période contemporaine. Il  ouvre cette perspective en la plaçant dans un temps long, car une « représentation favorable d’une Europe civilisée relève aussi du mythe » (p.42). Ainsi balaie-t-il un spectre de violences extrêmes  dont  certaines  proches  de  la  qualification  de « génocide » : depuis celles qui apparaissent « annonciatrices », tels les pogroms à l’encontre des Juifs ou Arméniens ; les crimes des régimes fascistes dans la période de l’Entre-deux guerres : les massacres italiens en Éthiopie, les massacres coloniaux plus généralement ; ceux perpétrés dans le cadre de la guerre d’Espagne ; la famine organisée par le pouvoir soviétique en Ukraine à l’origine de la mort de 7 millions de personnes, (Holodomor), « extermination par la faim » validant les critères d’un génocide (p.48) ; jusqu’aux dernières violences extrêmes qui ont eu lieu sur le continent européen, dans le contexte de la guerre civile dans l’ex-Yougoslavie ou encore en Asie, celles commise par les Khmers rouges.

L’ouvrage développe un focus sur la problématique des « mécanismes » des crimes de génocide, ceux récurrents, identifiés par la recherche. Ainsi l’assignation de groupes et les processus de racialisation -produit de la haine, ils l’alimentent en retour-, la question des bourreaux dont le noyau initial est identifié au sein d’élites -sociales, politiques, intellectuelles, scientifiques- qui trouvent des relais dans d’autres couches sociales pour l’exécution ; il faut aussi, conseille l’auteur, prendre en considération des contextes élargis, dans le long ou le court terme, et porter attention notamment à d’anciennes entreprises de persécution ainsi qu’à la présence de la guerre qui favorise les entreprises de destruction.

Le chapitre « savoirs et engagements » clôt l’ouvrage. L’association des deux termes fait retrouver le socle d’une humanité qui résiste et entend défendre les valeurs. On y retrouve les survivants, « le fait même de survivre est déjà un acte de résistance » (p.52), la solidarité engagée à travers le personnage du « Juste ». Enfin, Vincent Duclert s’attache à définir la stature du témoignage au sein de cette histoire, ce discours qui n’aurait pas dû être dans la logique de l’assassinat de masse et qui constitue un « engagement », un combat en soi, combat qui a dû être relayé par les intellectuels contre le négationnisme. Ce que nous apporte l’étude des génocides est là aussi : le combat est mené contre les assassins d’hier mais aussi contre la possible figure de l’assassin d’aujourd’hui, de demain.

« Si l’étude des génocides et des crimes de masse entraîne vers les rives de l’abomination, aux confins de l’inhumanité la plus effrayante, si l’anéantissement se poursuit en toute impunité et que prospère le négationnisme, tout du moins se révèlent des engagements de grande intelligence qui sont un hommage aux millions de disparus, avec leurs vies massacrées et leurs rêves détruits. Des vivants pensent à eux et ils revivent. La recherche et l’enseignement se doivent d’être au plus près de cette sensibilité qui témoigne d’une même exigence de vérité et de justice. C’est la vertu que l’on reconnait aux sociétés démocratiques. » (p.16)

La Documentation photographique propose là un dossier dont la valeur, outre les apports factuels et l’intérêt de leur rapprochement, repose particulièrement dans les matériaux proposés à la réflexion de l’enseignant.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°350, Été 2019

Les indésirables. Les camps d’internés civils français et étrangers, 1939-1946, en France et dans les colonies par Guy Marchot avec la collaboration de Henri Neimark, Lionel Barriquand et Laurent Bonnefoy

Les indésirables. Les camps d’internés civils français et étrangers, 1939-1946, en France et dans les colonies par Guy Marchot avec la collaboration de Henri Neimark, Lionel Barriquand et Laurent Bonnefoy, 2020.

Derrière le titre de cet ouvrage se cache l’ambition de poser une représentation de l’internement des civils en France durant la période de la Seconde Guerre, ébauche avancée de son histoire. Ce tome 1 paru en 2020, de grand format et comptant plus de 600 pages, sera suivi prochainement d’un second. C’est un travail considérable, réalisé par et sous la direction de Guy Marchot, pour l’essentiel au sein d’archives départementales. Au cours d’un projet antérieur consacré aux lettres d’internés (au camp des Milles), l’attention de l’auteur a été attirée par la complexité globale de l’internement : « J’avais été étonné, écrit-il, par la quantité et la diversité des camps pour les civils, leur appellation spécifique et le nombre de personnes internées ». Cette histoire-là, entre 1939 et 1946, a concerné plus de 650 000 civils, des Français et des étrangers, parmi lesquels les Juifs français et d’autres nationalités, ainsi que particulièrement les communistes et les « Nomades ».

Le projet a d’abord consisté au recensement de tous les lieux d’internement créés sur le territoire français, métropolitain et colonial, de leurs appellations, diverses, du relevé de leurs dates de fonctionnement, du comptage des individus concernés par chaque lieu, avec les raisons de l’internement. L’exploration a été menée au sein des archives départementales – 90 départements – ainsi que dans une dizaine de centres d’archives de stature nationale. Le résultat doit être salué. Le premier tome répertorie déjà 813 camps ou structures d’enfermement dans les 43 premiers départements étudiés. 

Qu’est-ce qu’un interné se demandent les auteurs ? « La définition de l’interné civil est une personne non militaire mise dans un camp ou un centre gardé par des autorités militaires ou policières, qui est privée de sa liberté. Cet interné est dans une situation par décision administrative ou politique, sans recours possible à un avocat ou à un juge. Ce n’est donc pas un détenu condamné sur décision d’un juge, ni un prisonnier de guerre, ni un réfugié, libre d’aller et venir » (page 10). On perçoit d’emblée la situation « d’exception » créée par les autorités, qui entraine pour un individu une privation légale de sa liberté. 

Il a fallu prendre en considération la complexité de la période sur les plans politique et administratif, sept années marquées par la guerre et sa période finale, qui ont vu le recours systématique aux pratiques d’internement des individus, à leur catégorisation, engendrant une typologie large de lieux d’enfermement et de surveillance. Cette politique d’internement a été initiée par la IIIe République, d’abord au détriment des étrangers, puis renforcée dans le contexte de la guerre après le 1er septembre 1939 ; après l’armistice, elle a été poursuivie et amplifiée par l’État Français et par l’occupant allemand, particulièrement contre les Juifs, les communistes ; au moment de la Libération, cette politique continue d’exister, toujours au détriment des « Nomades » et désormais aussi pour les « collaborateurs » et profiteurs du marché noir. 

La première partie de ce premier tome propose une vue d’ensemble qui progresse de manière chronologique et thématique. Les auteurs s’intéressent tout d’abord à la politique de la IIIe République vis-à-vis des civils étrangers entre 1938 et l’automne 1940, qui a visé les ressortissants allemands (dont un certain nombre étaient des Juifs réfugiés qui fuyaient le nazisme), les Espagnols, Italiens. Par une loi du 12 novembre 1938 sont créés des centres spéciaux pour « Indésirables étrangers dangereux » – l’ordre des mots est parlant. Le premier camp est fondé à Rieucros en Lozère le 21 janvier 1939 où sont enfermés des Espagnols. 

Un peu plus tard, cette fois en contexte de guerre, des Français sont visés par une loi de novembre 1939. Les « Indésirables Français » sont classés en deux catégories : « Dangereux pour la Défense nationale » ou « Dangereux pour la sécurité publique ». Il s’agit à ce stade de personnes suspectes qui n’ont commis aucun délit. Le premier camp nommé « Centre de séjour surveillé » date du mois suivant, le 19 décembre 1939 (région de Paris, Château de Baillet en Seine-et-Oise) et dès le mois de janvier 1940, ils apparaissent dans les autres régions militaires.

Puis l’étude de la période l’État français est menée dans les deux zones, celle occupée et celle dite « libre ». Aux côtés des Juifs, communistes et nomades, la catégorie des ennemis s’enrichie des civils anglais et américains.

La seconde partie de l’ouvrage porte sur la diversité des camps selon les départements et en suivant le découpage des régions militaires de la zone occupée, devenue Zone nord après l’occupation de tout le territoire en novembre 1942. Le tome suivant devrait traiter de la diversité des camps dans la zone dite libre et son évolution après novembre 1942, dans 47 autres départements. L’ouvrage, outil de référence, présente de nombreux documents et une cartographie.

Dans le chapitre consacré à la politique de persécution et d’internement dont les Juifs ont été les victimes entre 1940 et 1944 (pp.120 à 140), un sujet retient l’attention, celui de l’assignation à résidence. C’est une réalité que l’on rencontre dans des témoignages de survivants, qui a concerné les Juifs étrangers et Français, « réfugiés » – le terme est utilisé notamment pour désigner celles et ceux venant des régions situées au nord de la ligne de démarcation et ayant réussi à passer celle-ci. Rappelons que la situation de l’internement des Juifs étrangers avait été prévue très tôt, dès la loi du 4 octobre 1940. En novembre 1941, le dispositif est complété qui donne le pouvoir d’internement aux préfets dans le cadre de la mise place d’une hiérarchie de lieux surveillés. 

Au niveau national, des villes dont certaines de villégiature sont choisies comme centres de regroupement forcé pour des Juifs arrêtés ou signalés dans la zone de la Ligne. Ils peuvent être envoyés à Évaux-les-Bains (Creuse) et à La Bourboule, au Mont-Dore, à Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme). Parallèlement, le dispositif est complété par des petites villes dans les cadres régional et départemental. L’ouvrage présente ces lieux en fonction des grandes villes (régions de Lyon, Montpellier, Marseille, Toulouse, Limoges, Clermont-Ferrand). Ces lieux de résidence surveillée où furent organisées des rafles, sont au nombre d’environ une centaine. La règle voulait que les assignés paient leur frais d’hébergement – il s’agissait souvent d’hôtels, dont les prix étaient très variables. Une cartographie donne une représentation de l’organisation qui suivait les arrestations en ces lieux-pièges : les personnes étaient ensuite dirigées vers des camps d’internement puis vers le camp Drancy, et enfin déportées à Auschwitz-Birkenau.

C’est là une réalité historique qui demanderait à être complétée, notamment par le croisement entre les listes des personnes assignées à résidence puis arrêtées, avec les témoignages de survivantes et survivants ayant connu ces lieux, antichambres d’Auschwitz.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars / Avril – Juin 2021


Films


Ruth Zylberman, 209 Rue Saint-Maur Paris Xe, Autobiographie d’un immeuble

 Ruth Zylberman, 209 Rue Saint-Maur Paris Xe, Autobiographie d’un immeuble, Le Seuil 448p. et Les enfants du 209 Rue Saint-Maur Paris Xe, DVD ARTE et VOD.» (CR, Norbert Czarny)

Gratter, glaner, creuser

Quand elle était enfant, Ruth Zylberman aimait peupler la chambre qu’elle occupait de meubles imaginaires ou faire de cette chambre son appartement. Elle aimait aussi contempler le paysage qui défilait de la voiture familiale et se représenter ce qu’il avait été avant que des zones commerciales, ronds-points et autres bâtiments ne le défigurent. Elle est devenue documentariste et son premier film, Paris-Fantômes, s’attachait aux plaques commémoratives que l’on voit dans la ville et que le travail méticuleux de Philippe Apeloig dans Enfants de Paris 1939-1945 a mis en relief. Ruth Zylberman a beaucoup flâné, erré, rêvé sur sa « terre natale » : le « peuple vivant » des immeubles est son monde. Reprenant à son compte l’injonction de Jules Verne (et de Georges Perec) « Regarde de tous tes yeux, regarde ! », elle voulait raconter l’histoire de l’un de ces lieux qui portent la mémoire vivante. Elle a trouvé son « Amérique » au 209 rue Saint-Maur, tout près de l’hôpital Saint-Louis, dans un quartier endeuillé, le 13 novembre 2015, par les attentats qui ont frappé Paris et Saint-Denis. Ce point n’est pas anodin. En effet, le livre qui suit le documentaire projeté sur ARTE en 2018, et qu’on trouvera désormais en DVD, embrasse l’histoire de cet immeuble de sa fondation vers 1850 à nos jours. La révolution de 1848, la Commune, l’Occupation et la Résistance comme les attentats terroristes, sont quelques étapes de cette histoire qui s’achève aujourd’hui dans une cour qu’entourent quatre escaliers et six étages, de longs couloirs. Paris s’est embourgeoisé et ces bâtiments conçus pour des pauvres, souvent des pièces uniques, avec toilettes sur le palier, sont devenus des lieux « gentrifiés » avec loft et jardinets, vélos ou plantes. Deux populations cohabitent, celle des habitants originels, souvent d’origine immigrée, arrivés là vers 1970 quand les squatts dominaient et que la déshérence menaçait, et celle des jeunes disposant d’un petit capital et de belles ambitions.

Le livre pose donc les bases historiques et sociologiques (sans le jargon afférent) du 209. Ce n’est cependant pas un essai historique stricto sensu. Ruth Zylberman est romancière, et ses documentaires ont toujours une dimension littéraire, voire poétique que l’on retrouve ici, par l’écriture. L’auteure raconte l’immeuble, et en particulier ce qui s’y produisit entre 1939 et 1945 mais les réflexions qui naissent de l’enquête disent aussi le parcours qui est le sien, fille de rescapés, appartenant dès lors à ces générations d’après la Shoah qui vivent dans l’ombre de cette histoire, et recueillent ses « traces fragiles ». C’est un livre écrit, éclairé par l’œuvre de Perec, celle de Proust, de Walter Benjamin et d’Eric Hazan : tous flâneurs, tous observateurs, tous liant le récit et la réflexion, l’universel et l’intime qui ne peuvent exister l’un sans l’autre.

Comme ces écrivains, et comme Modiano, jamais nommé mais hantant le livre, Ruth Zylberman aime les faits-divers. Ils sont l’extra-ordinaire, dont l’infra-ordinaire perecquien est l’autre pendant. Cet infra-ordinaire est la matière du livre, aussi, on le verra : un Opinel, une horloge, une poignée de porte, des cierges, c’est toute une histoire, c’est une vie ressuscitée.

Au départ de l’enquête, une liste de noms d’enfants : tous habitaient jusqu’au 15 juillet 42 le 209 rue Saint-Maur, tous en sont partis le 16, au terme de la plus grande rafle qui a marqué la ville. D’autres ont suivi, et les quelques enfants épargnés, cachés par les voisins, ont vécu la peur au ventre. Ainsi, Thérèse : c’est une petite fille et elle habite chez les Dinanceau. Elle dort avec Jeanine, leur fille et l’auteure la surnomme l’Anne Frank du 209. Comme la jeune hollandaise, elle ne peut sortir, apparaître à la fenêtre, et les seuls bruits de pas dans le couloir la font frémir. Cette terreur d’enfant ne la quittera pas adulte. Son fils, Guy, la vivra aussi bien des années après, subissant une dépression comme sa mère. Et une forme de réclusion comparable.

Les témoignages que recueille Ruth Zylberman sont puissants, poignants, surtout par leur sobriété. La documentariste déteste (et je la comprends !) l’expression frelatée de « devoir de mémoire », préférant « être invisiblement accompagnée sur le chemin de la vie  ». Ce chemin, elle le retrouve avec ses témoins et acteurs par la parole et par le geste. On voit ainsi le petit Henri, devenu Henry aux États-Unis où il vit, tourner la poignée dorée que ses parents ont touchée, monter dans les étages où lui-même a vécu. Dans la cour pavée, il ne se rappelle d’abord pas, et puis soudain, aidé par l’auteure, il retrouve la mémoire, celle d’un enfant de deux ans à peine, que ses parents conduisaient aux bains municipaux : « C’était le corps d’Henri enfant qui, des décennies après avoir disparu dans les brouillards de la mémoire volontaire, réapparaissait ici même, face à moi, dans cet escalier, enfin libéré et affranchi de l’ordre du temps. »

Une horloge, soigneusement réparée par Albert Baum produit un effet voisin. Albert a été déporté à Auschwitz et, soutenu par les détenus communistes, il a survécu à Buchenwald. Parti vivre à Nevers, il a longtemps refusé de songer au passé. Il n’avait retrouvé, rue Saint-Maur, que cette horloge abîmée. Il l’a remise en marche pour sa petite fille ; il a aussi décidé de témoigner devant des collégiens et lycéens. Comme s’il se remettait en mouvement pour vivre. Charles, autre enfant du 209, raconte son après-guerre comme un « fatras » : « J’étais dépositaire de quelque chose, qui était en moi et que j’étais incapable de comprendre : quelque chose qu’on ressent en soi et qu’on n’arrive pas à nommer ou à définir. C’est ça que j’appelle le fatras. »

Les  enfants  de  survivants  ne  sont  pas  épargnés  par  ce « fatras ». Ils ont écouté ou entendu leurs parents, les amis de leurs parents qui parlent le frandish, ce mélange produisant une langue rapiécée, ils sont parfois allés sur les lieux de la mémoire et, à l’instar de Désiré Dinanceau et de sa fille Jeanine, ils ont vu Drancy. Les Dinanceau donnent au livre de Ruth Zylberman sa dimension tragique. Désiré a combattu sous les ordres de Pétain à Verdun. Il voue une admiration sans borne au vieux maréchal. Mais en 1942, il protège des Juifs dans son appartement, avec l’aide de son épouse. Face à lui, Robert, son fils, engagé dans la LVF. Un jour, Désiré menace son fils d’un couteau : s’il dénonce, il mourra, des mains de son père. La tragédie que vit la France se joue dans un tel geste, et un tel lieu. L’auteure met en lumière l’attitude de Dinanceau, et de Madame Massacré, la concierge qui cache aussi des enfants, ou avertit leurs familles lors des rafles. Cela va contre un certain « manichéisme rétrospectif » qui permet à certains, aujourd’hui, de juger les protagonistes d’alors avec les lunettes du contemporain. En revanche, Ruth Zylberman n’a aucun égard ni patience pour ceux qui défendent la politique antisémite de Vichy et on la comprend, oh combien !

Ce livre est un roman : chaque histoire émeut dans sa singularité. Toutes sont faites de hasards, de chance, de rebondissements. La documentariste cherche ces précieuses « traces fragiles » et quand elle a perdu tout espoir, un événement met sur sa route celle ou celui qui racontera ou fera le lien. Mais roman, aussi parce que des vies brèves, pour reprendre ce genre ancien ou des vies minuscules, pour citer Pierre Michon, trouvent place et sens. Or les sages comme certains écrivains (je pense ici à Patrick Deville) disent qu’écrire une vie, c’est rendre une existence à qui en a été privé. C’est là un des mérites parmi d’autres de ce livre superbe.

Norbert Czarny, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

Le « J’accuse » de Polanski. Quelles approches d’un film controversé ?

Le « J’accuse » de Polanski. Quelles approches d’un film controversé ? (CR, Vincent Duclert)

Plus de 500 000 spectateurs ont vu le « J’accuse » de Roman Polanski présenté dans 545 salles en France. Le film a donc rencontré son public en dépit des controverses qui ont entouré sa sortie le 13 novembre, de controverses résultant des déclarations pour le moins troublantes du réalisateur lors de la Mostra de Venise où il était projeté pour la première fois. Réitérant sa comparaison –très problématique- entre ses déboires judiciaires et l’affaire Dreyfus, il faisait insérer dans le dossier de presse des extraits d’un entretien avec Pascal Bruckner. « En tant que juif pourchassé pendant la guerre, que cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au maccarthysme néoféministe d’aujourd’hui ? [sic]», il répondait : « Il y a des moments de l’histoire que j’ai vécu moi-même, j’ai subi la même détermination à dénigrer mes actions et à me condamner pour des choses que je n’ai pas faites ». Et puis survinrent, quelques jours avant la sortie du film, les accusations de viol visant le cinéaste de la part de la photographe Valentine Monnier publiant un manifeste qu’accompagnait une enquête sur les faits du journal Le Parisien(8 novembre 2019). Il s’ouvrait sur ces mots : « En choisissant pour titre de son film J’accuse, Roman Polanski ne chercherait-il pas à renvoyer la vérité au fond du puits avant sa révérence, pour se blanchir devant l’Histoire ? ».

Une autre controverse avait précédé encore, celle portant sur le rôle et la place de Dreyfus dans son histoire, Polanski optant pour minimiser l’une comme l’autre en dépit des avancées décisives de la recherche sur l’importance de la résistance du capitaine Dreyfus, de son patriotisme et de la révélation de ses hautes valeurs militaires comme civiles. Le cinéaste s’était complu à des déclarations affligeantes de préjugés : « Dreyfus n’est pas très intéressant. C’est un homme qui n’était pas particulièrement séduisant ni sympathique, même pour les gens qui le soutenaient ». Sa conclusion démontrait qu’il n’avait pas beaucoup réfléchi à ce qu’était son sujet, écartant tout scénario fondé sur Dreyfus lui- même : « il a passé l’essentiel de la période qui nous intéresse sur une île déserte, l’île du Diable et, longtemps, il a même été enchaîné à son lit pendant la nuit ». Tout connaisseur un peu sérieux de l’Affaire sait que Dreyfus est présent par les lettres d’héroïsme qu’il adresse à sa famille et qui sont rendues publiques dès janvier 1898, et qu’il combat en métropole à travers la lutte de son épouse pour la vérité et la justice. Un scénario construit autour de la bataille dreyfusarde de Lucie Dreyfus aurait eu un sens éminent. Dommage que Polanski n’y ait pas songé. Plusieurs créations théâtrales récentes ont mis en scène le pouvoir de résistance de la correspondance des deux époux1. Et, répondant à l’époque à Roman Polanski, je soulignais qu’il n’était certainement pas nécessaire de dégrader l’image de Dreyfus pour mieux promouvoir celle de Picquart et qu’en l’occurrence, voir ce dernier comme un lanceur d’alerte  était de plus très abusif.

J’accuse se fonde sur un roman policier de 2013 de l’écrivain britannique Robert Harris mettant en scène le lieutenant-colonel Picquart aux prises avec le véritable traître et l’ensemble de sa hiérarchie. Roman Polanski avait déjà enrôlé Robert Harris pour le scénario de The Ghostwriter inspiré de son roman Les hommes de l’ombre. Sa nouvelle fiction, An Officer and a Spy, décida Polanski à engager un projet de film sur l’affaire Dreyfus auquel il réfléchissait depuis longtemps. Disons d’emblée que le récit de Robert Harris embellit dans les grandes dimensions le rôle de Picquart et que le film de Polanski en rajoute une couche puisqu’il fait de l’officier courageux l’inspirateur méconnu du « J’accuse … ! » d’Emile Zola. Puisqu’il a choisi de convoquer l’Histoire en donnant à son film ce titre prestigieux, on aurait attendu légitimement de lui un respect minimal de la vérité historique. Picquart est l’anti-J’accuse. Il se refuse à dénoncer publiquement l’institution militaire et ses mensonges et lorsqu’il parle, comme au procès Zola (février 1898) et au procès de Rennes (août 1899) il se montre déterminé mais prudent. Son avenir dans l’armée est préservé, il est réintégré en juillet 1906 au grade de général de brigade puis devient ministre de la Guerre dans le gouvernement de son ami Georges Clemenceau. Les réformes réclamées par les dreyfusards, comme la suppression de la justice militaire qui avait démontré avec l’affaire Dreyfus qu’elle fonctionnait comme une administration au service du politique, sont enterrées2.

Il n’était pas nécessaire d’enjoliver à ce point l’histoire de Picquart. Car celle-ci suffit amplement à fonder un scénario palpitant comme le montre le début du film de Polanski, assez juste sur ce point avec un Jean Dujardin très convaincant et une pléiade de bons acteurs pour la plupart venus de la Comédie Française. La deuxième partie se réduit à une succession de scènes sans véritables liens les unes avec les autres jusqu’à la dernière, l’ultime rencontre entre Picquart et Dreyfus faisant passer ce dernier pour peu sympathique et procédurier. Alors qu’en demandant sa réintégration complète dans l’armée, qu’on lui refusait, il ne faisait que poursuivre un combat universel pour la justice et le respect qu’on lui doit, fondement des sociétés démocratiques. En résumé, l’affaire Dreyfus n’a pas encore son chef d’œuvre cinématographique et sa mémoire reste encombrée de préjugés et d’usages bien problématiques, cent vingt ans après la remise en liberté de l’homme qui donna son nom à l’événement.

Vincent Duclert, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. Cf. Alfred et Lucie Dreyfus, Écrire c’est résister, Gallimard-Folio, 2019.

Vincent Duclert est historien de l’affaire Dreyfus, auteur notamment de Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Fayard, 2006, rééd., 2016, de L’affaire Dreyfus (La Découverte, rééd. 2018). Il a édité la correspondance d’Alfred et de Lucie Dreyfus en 2005 et récemment des lettres inédites des deux époux : Alfred et Lucie Dreyfus, Écrire c’est résister, Gallimard-Folio, 2019.

Mathilde et Rosette, 2020, Réalisation Alice Ekman

Mathilde et Rosette, 2020, Réalisation Alice Ekman, France, 52mn., (CR Sophie Lenis)

« Dans chaque famille, il y a un secret ». Rosa Bratman, épouse de Dodo Ekman.

C’est sur ses paroles que s’ouvre le documentaire réalisé par Alice Ekman, chercheuse en géopolitique, plutôt connue et reconnue pour ses travaux sur la Chine. Diffusé dans un premier temps en accès libre sous le parrainage de France culture en avril dernier, il a ensuite fait l’objet d’une sortie officielle au cinéma le 16 septembre.

Ce documentaire n’avait pas pour objectif d’être rendu public mais devait permettre de reconstituer l’histoire familiale et de la transmettre aux prochaines générations. C’est à l’âge de 33 ans qu’Alice découvre, par  hasard,  ce  pan  de  l’histoire  familiale.  Contactée,  par  le biais de son cousin, par un historien espagnol qui faisait des recherches sur les Juifs qui ont traversé les Pyrénées pendant la Seconde Guerre mondiale, Alice accepte de raconter l’histoire de son grand-père, Léon, décédé alors, et de son grand- oncle, Adolphe, surnommé Dodo, âgé de 92 ans. Elle appelle donc ce dernier pour avoir davantage d’informations sur cet événement,  toujours  raconté  de  façon  épique,  sur  un  ton léger,  en  famille.  Et  là,  au  cours  de  la  conversation,  le  ton change, Alice comprend que cette traversée des Pyrénées a été extrêmement traumatisante et, d’un seul coup, les souvenirs s’enchaînent, le passé le rattrape. Dodo, en larmes, lui dit « et il y a les cousines aussi ».

Alice,  interloquée,  questionne.  De  qui  s’agit-il  ?  Qui  sont ces cousines évoquées par Dodo dont elle ne sait rien ? C’est ainsi que débuta l’enquête qui allait la conduire pendant 2 ans d’Israël à Washington, en passant par Lens, berceau de cette histoire familiale.

Adolphe et le grand-père d’Alice sont issus d’une famille juive polonaise. Dodo est le premier de la fratrie à être né en France, à Avion, dans le Pas-de-Calais où son père travaille à la mine. Très vite, la famille s’installe à Lens où habite déjà, la sœur de sa mère, Cyrla Berenzon, née Woldsztejn, avec son mari Szmil  et  leurs  deux  filles  Mathilde,  née  en  1932  et  Rosette (Rosine), née en 1937, cousines d’Adolphe.

Le 11 septembre 1942, l’administration militaire de la Belgique et du Nord de la France, installée à Bruxelles, dont dépendent les  départements  du  Nord  et  du  Pas-de-Calais,  placés  en zone interdite et détachés du reste de la France, organise une grande rafle sur tout le territoire. La date n’a pas été choisie au  hasard,  cette  opération  est  déclenchée  la  veille  de  Roch Hachana, grande fête juive où les familles ont l’habitude de se rassembler. Les nazis étaient sûrs de trouver les Juifs lensois chez eux. La famille Berenzon fait partie des 528 Juifs arrêtés. Conduits  par  le  train  de  Lens  au  Sammellager  de  Malines (Belgique), ils forment le Transport X qui part le 15 septembre à destination d’Auschwitz. Sur les 1048 personnes qui com- posent  ce  convoi,  seules  17  reviendront.  Adolphe,  son  frère Léon et ses parents y échappent car ils avaient réussi à fuir en zone libre, à Toulouse, au début de la guerre.

Cette  histoire,  complètement  inconnue  de  la  famille,  Alice la découvre et elle lui permet de comprendre certains gestes, certains comportements qui se sont transmis, sans le vouloir, entre les générations, révélant la profondeur du traumatisme, car, elle l’affirme, « les morts, on les sent dans le quotidien »1. À 33 ans, elle se sent prête, prête à assumer ce traumatisme, prête  à  briser  le  silence,  ce  que  la  génération  de  son  père n’avait pu faire car les événements étaient encore « trop frais, trop lourds, trop durs »2 . Alice décrit ce moment comme une « concordance des temps, un alignement des planètes »3 qui a fait qu’au moment où Dodo souhaitait, pour la première fois, témoigner, transmettre cette histoire encore si présente, Alice était en mesure de l’écouter.

Elle sent très vite, en se rendant plusieurs fois à Bruxelles rencontrer son grand-oncle, la nécessité de filmer, de restituer ce témoignage le plus dignement possible pour le transmettre dans le cercle familial. Le film montre ainsi comment Alice se  lance  sur  les  traces  de  Mathilde  et  Rosette,  retrouvant  la trace de Mathilde, fille aînée des Berenzon, dans les registres de l’école Jeanne d’Arc à Lens, abandonnés dans le fond d’une armoire. Il présente également les démarches effectuées pour rendre hommage aux fillettes et à leurs parents en se rendant au United States Holocaust Museum Memorial de Washington  pour  y  déposer  deux  photographies,  une  de  Mathilde seule4   et  une  de  Mathilde  avec  ses  parents5  .  Elle  effectue la même démarche auprès de Serge Klarsfeld à Paris où elle récupère  les  certificats  de  naissance  des  deux  enfants.  Ces démarches sont encouragées par Dodo qui avaient conservé précieusement ces deux photographies.

Par cette histoire familiale, le film touche à l’universalité et révèle le poids de l’histoire de la Shoah au sein des familles. Il interroge également sur la transmission entre les générations et incite les petits-enfants, la troisième génération à poser des questions et à devenir dépositaires de la mémoire familiale. Ce film retrace enfin le destin de la communauté des Juifs de Lens et des alentours et fait écho aux travaux de Nicolas Mariot et Claire Zalc6 sur le sujet et au documentaire de Carine Mournaud7 . Avant d’être diffusé au public, le film a beaucoup circulé dans la communauté lensoise à qui il a fait beaucoup de bien. D’autres travaux ont été initiés chez les descendants. On peut mentionner les recherches de Franck Fajnkuchen qui, en plus de l’écriture du récit familial, a créé l’année dernière un site sur la communauté lensoise8 et une page facebook9 où les publications y sont régulières.

Certes, ce film nous plonge au cœur des heures les plus noires de l’histoire mais il est également très empreint de vie. En cela, le caractère et la combativité de Rosa, la femme de Dodo, sont admirables. Très marquée aussi dans son parcours personnel par la Shoah, elle profite de chaque instant avec beaucoup d’humour, consciente « d’être survivante ».

« Est-il déjà arrivé quelque chose de semblable durant votre vie ou celle de vos ancêtres ?

Racontez-le à vos enfants, que vos enfants le racontent à leurs enfants et leurs enfants à la génération qui suivra ! » Livre de Joël, Ancien Testament, Chapitre 1, versets 2-3.

Sophie Lenis, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020

  1. Entretien avec Alice Ekman, samedi 25 avril 2020.
  2. Idem
  3. Idem
  4. https://collections.ushmm.org/search/catalog/pa1183681
  5. https://collections.ushmm.org/search/catalog/pa1183680
  6. Mariot, Nicolas et Zalc, Claire, Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, Paris, Odile Jacob, 2010.
  7. Les vies oubliées des Juifs de Lens, 2013, Réalisation de Carine MOURNAUD, France, 52 mn.
  8. https://www.lens-mémoiredunecommunauté.fr/actualites
  9. https://www.facebook.com/groups/2747179705183z94
Génia Oboeuf, Documentaire, réalisé par Anice Clément

Génia Oboeuf, Documentaire, réalisé par Anice Clément, (CR Anice Clément)

Texte publié avec l’aimable autorisation de l’association Mémoire vive qui l’a récemment présenté dans son bulletin.

Après une carrière à France culture, Anice Clément a décidé de se confronter à la réalisation de films documentaires. Depuis plusieurs années, elle en réalise sur la déportation. Dans un premier temps sur la déportation de répression et maintenant sur la déportation de persécution. C’est cette démarche qui l’a conduite à s’intéresser à Génia Oboeuf, née Goldgicht, matricule 42576 à Auschwitz-Birkenau. L’histoire de Génia est très particulière. Sélectionnée pour subir les expériences médicales pratiquées par les SS, c’est pendant sa déportation qu’elle fera l’improbable rencontre de son futur mari, Aimé Oboeuf (matricule 45934).

Le film d’Anice Clément est un film riche. Il doit bien sûr beaucoup à la personnalité, à la qualité et à la précision du témoignage de Génia mais il va au-delà par l’éclairage qu’il apporte sur les expériences médicales menées par les nazis. Il les replace, grâce à de nombreux documents et à l’apport d’historiens dans un projet global au cœur de l’idéologie nazie. Anice Clément a réussi à articuler l’Histoire et celle de la rencontre entre Génia et Aimé sans tomber dans l’anecdote. Au contraire, la manière dont le film présente cette rencontre a une véritable valeur documentaire sur la grande difficulté du retour et sur la force qu’il a fallu aux rescapés pour recommencer à vivre.

J’entendis parler de Génia Oboeuf pour la première fois, au cours d’une conférence de Maryvonne Braunschweig sur Adélaïde Hautval. Cette femme remarquable, « l’amie des juifs », internée volontairement avec des familles juives dans les camps d’internement français, fut déportée à Birkenau avec le convoi des « 31 000 » de janvier 1943 et ensuite à Ravensbrück. Adelaïde travailla comme médecin pendant quelques temps au Block 10 où elle risqua sa vie en refusant de travailler avec les médecins nazis.

Génia est aujourd’hui le seul témoin qui puisse nous parler d’Adélaïde disparue en 1988, elle est aussi la dernière survivante à pouvoir témoigner sur ce qui s’est passé au Block 10.

Le destin de Génia, qui nous entraîne à la fois au cœur des expérimentations médicales nazies, et dans une émouvante histoire d’amour, puisque c’est à Auschwitz qu’elle rencontra son futur mari Aimé Oboeuf, est tellement stupéfiant que très vite je voulus la rencontrer et travailler avec elle.

Génia Goldgicht naît dans une famille juive à Varsovie, en 1923. Sa  famille  émigre  en  Belgique  vers  1928.  Une  famille  juive non pratiquante, mais très engagée au sein du parti communiste. Son père, responsable du Secours 

Rouge International, accueille des réfugiés politiques d’Europe centrale, juifs ou non, communistes, socialistes ainsi que des Républicains espagnols. Il est arrêté et envoyé en prison en Allemagne. Génia connaîtra alors la clandestinité et les faux papiers. Sa mère et elle seront arrêtées à leur tour, elles partiront de Malines en Belgique, le 19 avril 1943, par le vingtième convoi. Ce convoi a une histoire particulière puisqu’il fut arrêté par des partisans belges : ce qui permit à 113 personnes de s’échapper. Mais Génia et sa mère Marjem poursuivront le voyage jusqu’à Birkenau. Marjem ne reviendra pas. En janvier 1945, l’évacuation d’Auschwitz entraînera Génia dans les marches de la mort.

Aujourd’hui, il reste chez Génia une grande force de caractère, et tous ceux qui la rencontrent sont impressionnés par la manière dont elle rapporte ce qu’elle a vécu. Génia a gardé son esprit de résistante et elle cherche à comprendre, analyser et expliquer les événements de l’Histoire, tout en les confrontant à sa propre histoire.

Ce qui frappe également, c’est sa mémoire. Génia peut répondre à n’importe quelle question et parler pendant des heures, tant les événements sont inscrits en elle « comme si c’était hier », dit-elle souvent.

Ce film est particulier dans le sens où il est construit autour du témoignage d’une seule personne, Génia. Son récit est la colonne vertébrale du film, sur laquelle j’ai greffé d’autres interventions.

En fait, il y a deux histoires : les expériences de stérilisation du Block 10 et la rencontre avec Aimé Oboeuf, et je ne savais pas comment les articuler. Finalement le film comporte deux parties reliées entre elles par le témoignage de Génia.

Dans la première partie, je tenais absolument à expliquer le contexte. Pourquoi les nazis stérilisaient-ils des hommes et des femmes ? Ce n’était pas seulement parce qu’ils étaient juifs et ce n’était pas uniquement par sadisme, même si, en effet, ils se souciaient peu de la souffrance de leurs cobayes, et on sait que ces êtres dits « de race inférieure » étaient pour eux des « Stucks », des pièces, dont ils pouvaient disposer en quantité. Ces médecins avaient des ordres, ils travaillaient pour un grand projet : la conquête de l’espace vital à l’Est, le Lebensraum, et pour cela il fallait éliminer une partie des populations en place et les empêcher de se reproduire : un des moyens était la stérilisation.

En même temps que les médecins voulaient rendre infertile des femmes juives, ils cherchaient aussi à accroître la population aryenne. C’était le but des expériences de Joseph Mengele sur les jumeaux : trouver une méthode pour augmenter la fécondité des femmes allemandes.

Dans cet esprit de colonisation, les nazis pillaient, affamaient, exterminaient, esclavagisaient les populations slaves ; une domination absolue pour les seigneurs et maîtres du  futur  grand Reich de 1 000 ans. La stérilisation participait de cette idéologie nazie de pureté de la race, de la loi du sang et de la pré-dominance de la germanité. Johann Chapoutot nous explique tout cela avec talent.

Dans  la  deuxième  partie,  la  rencontre  entre  Génia  et  Aimé Oboeuf, je voulais éviter le pathos dans le genre « Une histoire d’amour à Auschwitz ». Au cours de l’entretien, Génia resta très pudique sur Aimé, et je compris que je devais rester dans la sobriété. Ensuite, il fallait expliquer pourquoi Aimé, communiste, non juif, fut déporté à Auschwitz. Je fis appel à Claudine Cardon-Hamet, historienne spécialiste de ceux qu’on a appelé « les 45 000 », dont le livre « Triangles rouges à Auschwitz » est une référence.

Il me faut remercier l’association « Mémoire vive des 45 000 et des 31 000 » et en particulier Claudine Ducastel et Gilbert Lazaroo qui, en 1997ont réalisé un long entretien filmé avec Aimé et Génia. La présence d’Aimé et son témoignage enrichissent considérablement le film.

C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec Aimé Oboeuf. J’aurais aimé rencontrer cet homme, trop tôt disparu, dont la santé a été altérée par les horribles conditions de la vie concentrationnaire.

C’est une réalité : réaliser un film implique des choix et le plus difficile est de trier parmi les quelques dizaines d’heures de rushs rapportés des tournages et d’éliminer des passages, parce que la contrainte de la durée est présente en permanence, parce qu’un film n’est pas un livre, et que l’écriture, le rythme, « la musique » du film, imposent sans cesse d’avoir une vue sur l’ensemble. Il ne s’agit pas de se faire plaisir, on ne fait pas un film pour soi, mais pour les autres, pour les futurs spectateurs. Mon rôle est de mettre en forme tous les éléments, certes, mais je me place aussi en tant que spectatrice : « Qu’est-ce que j’aimerais voir, moi ? »

À côté de l’aspect technique, il y a bien entendu toute la responsabilité que nous portons en abordant des sujets aussi douloureux que la déportation. Une responsabilité énorme, qui porte sur la manière dont sera recueillie cette parole et de la façon dont elle sera transmise. Le respect de la parole donnée c’est une pensée qui ne me quitte jamais. En outre on sait combien il est difficile aux déportés de trouver les mots justes pour dire « l’indicible ». Un entretien avec un déporté est toujours émouvant et délicat pour les deux personnes, celle qui parle et celle qui filme.

Aujourd’hui Génia vit à Nevers, c’est là que nous lui montrâmes le film, elle regarda tout sans rien dire. À la fin, elle se tourna vers moi : « Quel travail, bravo ! » et elle ajouta : « C’est un film où je me reconnais ». Nous avions toutes les deux les larmes aux yeux.

MV : Pour terminer cet entretien, donnons la parole à Génia qui conclut ce film par un extraordinaire hymne à la vie. A votre interrogation sur la manière dont on porte une telle histoire, elle répond :

« On porte ça parce que l’on est des êtres humains et qu’à chaque printemps on voit l’herbe repousser, qu’à chaque saison on a des souvenirs d’amour, des souvenirs de tendresse, des souvenirs d’amitié, et à chaque printemps j’attends que les feuilles rebourgeonnent. C’est la vie éternelle et la vie est belle quand même ».

Nous espérons faire des projections en salle, dès que les conditions sanitaires le permettront ; nous envisageons également de proposer des DVD qui devraient être disponibles fin janvier.

Anice Clément, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020

Filmographie d’Anice Clément sur la déportation :

« Lili Leignel, une petite fille dans les camps nazis »

« Triangles rouges à Buchenwald »

« Survivantes »

« Un tunnel pour le Reich »

« Mauthausen, ma douleur »

Vous pouvez vous procurer ces films sur le site : www.aniceprod.fr

Ou contacter Anice Clément : anice-clement@orange.fr

Colette, Réalisation de Anthony Giacchino. Documentaire avec Colette Marin-Catherine et Lucie Fouble. États-Unis, 24 min.

Colette, Réalisation de Anthony Giacchino. Documentaire avec Colette Marin-Catherine et Lucie Fouble. États-Unis, 24 min.

La réalisation de ce court-métrage est le fruit de différentes rencontres au centre desquelles se trouve Colette Marin-Catherine.

Née en 1929 à Bretteville-l’Orgueilleuse, village du Calvados, Colette est âgée de 10 ans quand la Seconde Guerre mondiale éclate. Sa famille entre assez vite dans la résistance. Son frère, Jean-Pierre, de trois ans son aîné, intègre en 1940 un réseau avec des camarades au moment où la moitié nord de la France passe sous occupation allemande. Il rassemble et cache des armes, distribue des tracts et continue de fleurir les monuments aux morts, honorant ainsi la mémoire des soldats ayant combattu l’Allemagne lors du précédent conflit. C’est à cette occasion qu’il va se faire arrêter avec 6 de ses camarades. Seuls deux rentreront.

Colette, très jeune, a la mission d’observer. Elle note les allers et venues des camions, leur numéro et transmet cela à sa famille. Plus tard, après le débarquement, elle aide sa mère à soigner les blessés.

Cette histoire, Colette commence à la raconter depuis une dizaine d’années lors de visites et d’événements organisés au Mémorial de Caen, en partenariat avec des institutions américaines, comme le National World War II Museum de la Nouvelle-Orléans (Louisiane). C’est ainsi qu’en 2018, elle croise l’équipe d’Oculus Studios, le réalisateur américain Anthony Giacchino et la productrice française Alice Doyard, présents en Normandie afin de filmer une série de portraits de résistants pour le jeu vidéo Medal of Honor : Above and Beyond.

Colette, son franc-parler, sa personnalité et sa volonté de transmettre font forte impression face à la caméra. C’est là que l’idée de faire un film va germer. Cette idée va se concrétiser lorsqu’ils vont faire la connaissance de Laurent Thierry, historien au Centre d’histoire et de mémoire de la Coupole d’Helfaut et directeur du projet de Dictionnaire biographique des Déportés de Dora. Laurent Thierry connaît bien l’histoire de Colette mais surtout, celle de son frère, Jean-Pierre, arrêté en 1943, emprisonné à Caen, déporté au camp de concentration de Natzweiler-Struthof en Alsace puis au camp de Dora-Mittelbau à Nordhausen en Allemagne. C’est Lucie Fouble, âgé de 17 ans et bénévole à La Coupole qui est chargée de rédiger la notice biographique de Jean-Pierre Catherine.

Ce n’est qu’en découvrant le travail de Lucie autour de son frère que Colette acceptera la proposition de l’équipe d’Oculus Studios de se rendre en Allemagne, au camp de Dora. Elle n’a jamais souhaité, après-guerre, faire ce déplacement. Très marquée, comme sa famille, par ces années d’occupation, il lui était inconcevable de se rendre dans ce pays et d’entendre parler allemand. On constate dans le documentaire que ce traumatisme est toujours présent au moment où le maire de Nordhausen s’adresse à elle. Ce voyage va raviver des blessures qui avaient mis tant de temps à cicatriser, qu’elle avait « mis tant de temps à oublier ».

La visite du camp va se révéler être une épreuve. Colette, accompagnée de Lucie, découvre les lieux et les conditions de détention de son frère. Comme près de 20 000 déportés sur les 60 000 déportés, essentiellement politiques, qui furent détenus à Dora-Mittelbau, Jean-Pierre y mourut d’épuisement, dans des conditions atroces, le 22 mars 1945, trois semaines avant la libération du camp par les Américains. Désigné pour faire partie du Kommando 55 en tant que mécanicien, il dut travailler dans le tunnel de Dora à la construction des V2, ces armes de représailles qui devaient être lancées, depuis la Coupole, sur Londres.

 Ce déplacement a permis à Colette de faire le deuil de son frère. Dans le crématoire, « C’est vraiment là que j’ai vu partir mon frère ». Cela l’a renforcée dans sa conviction qu’il fallait continuer à transmettre cette histoire, à témoigner aux jeunes générations.

De son côté, la mission est accomplie. Récompensé dans plusieurs festivals américains, Colette a été primé à la 93ème cérémonie des Oscars « meilleur court métrage documentaire ». Afin de poursuivre la transmission de cette mémoire, un stolpersteine (pavé commémoratif) a été apposé le 11 novembre 2019 devant la maison familiale de Bretteville-l’Orgueilleuse. C’est le premier de ce genre dans la région.

Sophie Lenis, Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars / Avril – Juin 2021


Romans Graphiques


Maus. Un survivant raconte (Maus. A survivor’s tale)

Maus. Un survivant raconte (Maus. A survivor’s tale), Art Spiegelman, Pantheon Books 1986 (tome 1) – 1991 (tome 2); Flammarion, 1987-1992 (traduction française de Judith Ertel), (CR, Séverine Bourdieu)

Sur la couverture, deux souris vêtues de manteau se pressent l’une contre l’autre au premier plan, comme tétanisées par le faisceau du projecteur qui imprime derrière elles leurs ombres sur le mur : dans le cercle de lumière blanche et crue, se découpe une croix gammée dont le centre est occupé par une tête de chat stylisée figurant Hitler, comme l’indique la forme tristement célèbre de sa moustache. Des Juifs persécutés à têtes de souris, des nazis qui les poursuivent affublés de tête de chat, des Américains qui viennent rétablir l’ordre représentés par des chiens : la métaphore animale, qui rappelle les courses poursuites sans fin des dessins animés de Walt Disney, peut choquer d’emblée. Elle permet pourtant de renouveler avec une grande pertinence notre vision de la Shoah. Maus1, publié en deux tomes en 1986 et 1991, raconte à la fois l’expérience vécue par les parents de l’auteur, deux Juifs polonais rescapés d’Auschwitz puis émigrés aux Etats-Unis, la transmission de cette histoire par Vladek à son fils Artie dans les années quatre-vingt, et sa transcription par celui-ci en bande dessinée. Cette publication a provoqué une véritable révolution dont l’onde de choc s’est répercutée bien au-delà du monde du neuvième art, remettant en cause les catégories littéraires et artistiques traditionnelles. Dès sa sortie, l’œuvre fait ainsi l’objet d’une exposition au Museum Of Modern Art de New York ; d’abord classé dans la catégorie « fiction » de la liste des best-sellers du New-York Times, le récit sera reclassé dans la catégorie « non fiction » la semaine suivante, suite à une réclamation savoureuse de l’auteur2 ; enfin, ce récit inclassable est le seul album, à ce jour, à avoir reçu le Prix Pulitzer, dans la catégorie « Special Citations and Awards », qui récompense occasionnellement un auteur ou une œuvre jugée nécessaire3. Le choix de traiter la Shoah à travers le filtre d’une bande dessinée était audacieux, voire provocant, mais pourquoi a-t-il été considéré comme « nécessaire » ? Qu’apporte cette forme d’expression artistique aux témoignages déjà écrits ? Et en quoi ce récit riche et ambitieux est-il davantage qu’un témoignage sur l’assassinat organisé de millions de Juifs par l’Allemagne nazie ?

Maus est la première bande dessinée d’envergure4 à prendre pour thème central la Shoah et à l’avoir traitée avec une vigueur graphique, une richesse historique et une profondeur d’analyse remarquables. L’auteur, surnommé Artie, s’y met en scène interrogeant son père, Vladek, Juif polonais rescapé des camps de concentration, sur « [s]a vie en Pologne et sur la guerre » (p. 14). Cependant, si la plupart des pages sont consacrées à la représentation de cette expérience paternelle, les séquences d’ouverture et de clôture des chapitres, qui montrent la conversation et les rapports parfois conflictuels entre les deux hommes, prennent au fur et à mesure que le récit avance de plus en plus de place. C’est que Maus met à jour un thème inédit et propose ainsi deux témoignages : la parole testimoniale du survivant des camps se double de celle de son descendant, qui a dû lui aussi porter le poids de cette expérience et de cette culpabilité. Ce livre traite ainsi d’Auschwitz et de l’ « Après Auschwitz »5.

Le témoignage du rescapé

Ce récit a d’abord été publié chapitre après chapitre dans la revue Raw, fondée par Art Spiegelman et son épouse Françoise Mouly, puis en deux volumes chez Pantheon Books. Le premier tome, sous-titré « Mon père saigne l’histoire » (« My Father Bleeds History ») va du milieu des années 30 à l’hiver 44, au moment où Vladek et Anja – les parents de l’auteur – passent sous le portail d’Auschwitz et vont être séparés ; le second, sous-titré « Et c’est là que mes ennuis ont commencé » (« And Here, my troubles began »), est centré sur la survie de Vladek dans les différents camps où il est prisonnier, mais évoque également le retour dans son village, ses retrouvailles avec Anja et leur exil en Suède, puis aux Etats-Unis. Le témoignage est très détaillé et, s’il reste personnel, on y retrouve les principales étapes du tragique sort des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Sur le fond, on n’y apprend rien de plus qu’en lisant un récit classique ; mais la forme choisie a un effet particulier sur le lecteur et entraîne un autre type de réception et d’appropriation de cette parole testimoniale.

La conséquence la plus évidente de ce choix formel concerne la redéfinition et l’extension du lectorat ciblé. Comme le soulignent les premiers lecteurs internes à l’histoire, Vladek et sa seconde épouse Mala, ce médium artistique va attirer un public d’amateurs de BD (notamment des jeunes gens, des lycées et des étudiants) qui ne se sentent a priori pas concernés par les récits sur la Shoah (Mala : « ça va intéresser des gens qui ne lisent pas d’habitude ce genre d’histoire ») et inversement, ce thème va faire découvrir le genre de la bande dessinée à un public qui le considérait comme un support mineur, destiné aux enfants ou à la lecture de pur divertissement (Vladek : « Oui, jamais je lis des bandes dessinées, et même moi, ça m’intéresse. […] Mon histoire, par cœur je la connais, et même moi, ça m’intéresse ! »). Cet attrait immédiat pour la séquence narrative en images s’explique par sa capacité à présenter de façon synthétique et simultanée des informations de différents niveaux. Ici, les conditions dans lesquelles le témoignage est produit, reçu et restitué – protocole qui joue un rôle majeur dans sa fiabilité – sont clairement rendues. L’oeil saisit spontanément l’alternance des époques (le témoignage dans les années 70 et 80 en Amérique / le vécu dans les années 30 et 40 en Europe) car le passage de l’une à l’autre, fluide et varié dans sa forme, n’entraîne jamais de confusion grâce à quelques astuces visuelles : par exemple, sur les planches mixtes temporellement, les vignettes montrant l’entretien père-fils n’ont pas de bordure alors que celles qui représentent l’expérience européenne sont nettement encadrées, comme si elles émanaient, telles des bulles, de la bouche même du témoin. En outre, le vieux Vladek est toujours reconnaissable à ses lunettes. Le lien entre les deux époques se fait naturellement par la parole testimoniale, limitée aux bulles pour la période américaine, lorsque Vladek répond à son fils, dans les bulles et les cartouches6 pour la période européenne, puisque Vladek est à la fois le narrateur et le protagoniste de sa propre histoire. La parole lui est ainsi donnée la plupart du temps, sans que le narrateur premier (Artie) ait besoin d’introduire chaque fois son discours. L’image reproduit également les conditions de la réception du témoignage : Artie est toujours muni de son carnet et de son stylo, puis de son magnétophone à micro pour retranscrire le plus fidèlement possible la parole testimoniale de son père. Dans certaines séquences postérieures à la mort de Vladek, on le voit assis à sa table à dessin en train de réécouter ses enregistrements et on peut, en tournant quelques pages, retrouver les mots prononcés par Vladek en entretien dans des séquences narratives dessinées (p. 281 et 111, par exemple). Enfin on voit également les moments où Vladek prend le carnet de son fils pour dessiner lui-même les « bunkers » qu’il avait conçus dans des caves ou des greniers afin de se dissimuler lors des rafles allemandes : ces schémas très didactiques, qui favorisent une représentation claire des lieux et de certains enjeux de survie, sont repris dans les planches hors case, avec un dessin du carnet à spirales qui les a reçus, pour renforcer leur fonction référentielle (p. 112 et 114). Sur le plan narratif, la profondeur de champ de l’image permet d’intégrer dans le récit principal dont Vladek est le narrateur et le protagoniste, un nombre non négligeable d’informations sur le sort de la communauté juive : on peut voir, souvent au premier plan mais décalés sur le côté, des avis placardés sur les murs de la ville (p. 84), des contrôles d’identité inopinés et des rafles plus ou moins violentes (p. 80, 82) ; et lorsque Vladek est détenu à Auschwitz, l’ingéniosité avec laquelle il réussit à se faire nommer à des places enviables ou à « organiser » de la nourriture est contrebalancée par de fugitives scènes de violence et de meurtres (p. 208) et par la vision de corps abandonnés dans les allées, qui rappellent sans cesse l’omniprésence de la mort et la tragique nécessité d’y devenir insensible pour survivre (p. 209, 226).

Si la spécificité de ce médium clarifie les circonstances du témoignage et contribue donc à l’authentifier, l’image agit également sur sa réception et sa mémorisation par le lecteur. L’insertion dans le corps du récit du « Prisonnier sur la planète Enfer » (« Prisoner on the Hell Planet », p. 102-105), une bande dessinée que Spiegelman avait déjà publiée dans Short Order Comix en 1973, permet de mesurer l’évolution stylistique du dessinateur : délaissant son style expressionniste et surchargé, à forte dimension pathétique, il fait le choix d’une ligne claire, beaucoup plus sobre, qui va laisser au lecteur davantage d’espace et de temps pour réfléchir, comprendre et véritablement assimiler ce qui est raconté. Ainsi certaines planches proposent-elles, en dépit de leur simplicité apparente, des images très fortes dont l’impact sur la mémoire du lecteur est évident. Je pense en particulier aux dessins de pendaison : dans une séquence qui se déroule à Sosnowiec, au moment où la famille, spoliée de ses propriétés et de ses revenus, est contrainte de recourir au marché noir, quatre Juifs surpris en train de vendre sans tickets de rationnement sont pendus pour l’exemple. L’image représentant leurs corps sans vie sort du cadre de la case, s’étend sur deux bandes, puis le détail de leurs pieds tournoyant dans le vide est répété dans les deux cases suivantes. L’angle de prise de vue, à hauteur d’homme, est celui de Vladek, qui s’identifie à ceux dont il aurait pu partager le sort, n’était sa chance (p. 85). Cette même scène « vue » est ensuite reprise dans la page suivante, avec un gros plan sur les visages et l’oeil ouvert d’un des pendus, qui semble alors reprocher à Vladek d’être encore en vie. Par cette focalisation interne, le lecteur se sent partie prenante de cette scène insupportablement longue qu’il est contraint lui aussi de regarder plus longuement que les autres images et qui va donc s’imprimer plus profondément en lui. L’empreinte visuelle de cette scène traumatique (qui représente à la fois l’assassinat arbitraire des Juifs d’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale et la mort possible de Vladek) resurgit d’ailleurs dans le second tome, au moment où Artie demande à son père de lui parler de la révolte du Sonderkommando de Birkenau. Alors que Vladek, Artie et son épouse Françoise traversent une forêt en voiture dans les Catskill7, les pieds des quatre déportées et amies d’Anja, pendues pour avoir dérobé des explosifs, se balancent aux branches des arbres, sur le bord de la route (p. 239)… Ne peut-on voir ici une sorte d’équivalent graphique de ce que Claude Simon appelait dans ses romans la « persistance rétinienne » pour désigner l’impression de continuer à voir un objet qui ne se trouve plus dans le champ de vision, mais qui semble s’être imprimé sur la rétine8 ?

La transposition du récit de Vladek dans un univers animalier où les Juifs ont des têtes de souris, les Polonais des têtes de cochon et les Allemands des têtes de chat aide également le lecteur, de façon tout à fait paradoxale, à se projeter dans cette histoire. Cette métaphore a donné lieu à de nombreuses interprétations et le fait qu’elles soient pour la plupart extrêmement suggestives montre sa richesse et sa complexité. Je me bornerai à souligner ici que si le recours au zoomorphisme est un moyen de distanciation évident (ne serait-ce que par les nombreux effets ironiques qu’il génère), le travail de simplification graphique qui l’accompagne (les « visages » se ressemblent tous et la palette des expressions faciales est extrêmement réduite) laisse le champ libre à l’imagination du lecteur : ce jeu de distanciation/identification, nécessaire à toute catharsis, favorise la réflexion et donc une appropriation dépassionnée mais plus intime. C’est me semble-t-il ce qu’indique Spiegelman lui-même lorsqu’il déclare : « In Maus, the mouse heads are masks, virtually blank, […] a white screen the reader can project on9 ».

Le témoignage de l’héritier

Enfin, et je souscris pleinement à la brillante analyse publiée par Christopher Lehmann-Haupt dans les pages du New York Times dès la parution du premier tome, un des messages essentiels de Maus est justement le choix de son médium : « By claiming the Holocaust as a subject fit for comic-book art, Mr. Spiegelman is saying that the children of the survivors have a right to the subject too and have their own unique problems, which are comic as well as tragic10. » En dépit des cas de conscience, des remords et des problèmes variés que ce projet d’écriture lui pose, et dont il fait part à ses lecteurs lors de planches réflexives qui sont parmi les plus célèbres de l’oeuvre, Art Spiegelman ose traiter de la Shoah avec les codes décalés de la bande dessinée underground et ose fouiller les tréfonds du traumatisme familial avec un regard empreint d’humour et d’ironie. En effet, Maus donne à voir une famille déchirée et malmenée par l’Histoire, par un sentiment de culpabilité d’autant plus lancinant et destructeur qu’il est indicible. Dès la première planche, la situation est sèchement exposée : Anja s’est suicidée, Vladek, vieilli prématurément, souffre du cœur et Artie fuit ce père avec lequel il entretient des relations conflictuelles. Le fils est dévoré par un sentiment complexe et contradictoire où se mêlent dans une sorte de maëlstrom dévastateur culpabilité, colère et ressentiment : envers ce père dont il ne supporte pas l’autoritarisme, l’égocentrisme, la pingrerie, la xénophobie, et qu’il malmène en parole comme en dessin, rejoignant presque « les caricatures racistes du vieux Juif avare » (p. 133) ; envers sa mère, qui l’a abandonné en se tuant sans laisser de lettre pour expliquer son geste, alors même que sa propre santé mentale vacillait (p. 102-105) ; envers son frère aîné, Richieu, mort avant sa naissance et qu’il ne peut affronter à armes égales puisqu’il est auréolé, dans le cœur de ses parents endeuillés, du martyr européen (son portrait trône d’ailleurs dans la chambre de Vladek, jusqu’à sa mort, p. 288). Artie prend en charge malgré lui la culpabilité parentale et peine à trouver sa place de fils, comme il peine à assumer son futur rôle de père (p. 203). Ce non-dit familial est traduit dans la bande dessinée par une absence lourde de sens : quand la naissance de Richieu est triomphalement représentée, celle d’Artie fait l’objet d’une ellipse, alors même qu’elle s’inscrit dans l’univers diégétique puisqu’il est naît lors du séjour d’Anja et Vladek en Suède. L’indicible ressurgit finalement dans la dernière planche sous la forme d’un lapsus, lorsque Vladek épuisé, sur le point de mourir, s’endort en confondant ses deux fils : « Je suis fatigué de parler, Richieu, et c’est assez d’histoires pour maintenant ». La réconciliation fragile entre le père et le fils, opérée par le projet littéraire, est tout à coup mise en questions de façon à la fois douloureuse et ironique.

En dépit du sérieux de son sujet et de ses enjeux, le livre reste un comic book irrévérencieux, où un humour salutaire se déploie en de multiples tonalités : la caricature, l’absurde, l’ironie dramatique, le quiproquo, le comique de situation et même le gag et le calembour concourent à l’appropriation de cette histoire par Art Spiegelman… et par ses lecteurs.

Séverine Bourdieu, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. Maus, en allemand, signifie « souris ».
  2. Cette lettre, qui proposait plaisamment la création d’une catégorie « non fiction/souris », a été publiée dans Art Spiegelman, Métamaus, Flammarion, Paris, 2012.
  3. Depuis la création de ce prix en 1918, seules douze œuvres ont eu l’honneur d’être distinguées dans la catégorie « Letters ».
  4. L’édition qui nous servira de référence (Art Spiegelman, Maus: l’intégrale,Flammarion, 1998) et à laquelle renvoient les numéros de page entre parenthèses comporte 296 pages.
  5. Ce faisant, il ouvre la voie de l’écriture à d’autres enfants de rescapés, comme Michel Kichka (Deuxième Génération : ce que je n’ai pas dit à mon père, Dargaud, 2012) ou Bernice Eisenstein (I was a Child of Holocaust Survivors, Riverhead, 2006).
  6. La bulle, appelée aussi un phylactère, est un espace nettement délimité à l’intérieur de la vignette, souvent de forme arrondie, relié au personnage qui parle par un appendice : elle contient les paroles prononcées au discours direct. Le cartouche est un encadré généralement rectangulaire, placé sur le bord de la vignette et contenant des éléments de narration et de description assumés par le narrateur de l’histoire.
  7. Vladek, qui habite Rego Park, à New York, passe en effet ses vacances dans un bungalow des Catskill, nom de lieu réel mais ô combien ironique dans une bande dessinée où les nazis sont représentés avec des têtes de chat.
  8. Voir par exemple Claude Simon, La Route des Flandres, Éditions de Minuit, 1960, p. 38 ; L’Acacia, Éditions de Minuit, 1989, p. 14 ; LePalace, Edition de Minuit, 1962, p. 175.
  9. « Dans Maus, les têtes de souris sont des masques, une virtualité vide, […] un écran blanc sur lequel le lecteur peut se projeter » in « Little Orphan Annie’s Eyeballs », The Nation, 17 janvier 1994 ; repris dans The Complete MAUS: A Survivor’s Tale(CD-ROM), Voyager, 1994. Rappelons qu’en allemand, le patronyme de l’auteur signifie homme-miroir.
Si je reviens un jour. Les lettres retrouvées de Louise Pikovsky

Si je reviens un jour. Les lettres retrouvées de Louise Pikovsky, par Stéphanie Trouillard et Thibaut Lambert, éditions Des ronds dans l’O., 2020, (CR, Isabelle Ernot)

En 2010, des lettres de Louise Pikovsky, adolescente déportée et assassinée à Auschwitz étaient retrouvées au Lycée Jean-de-La-Fontaine où la jeune fille avait été scolarisée. Il s’agissait de lettres envoyées à sa professeure de latin-grec, Anne-Marie Malingrey, durant l’été 1942 alors que Louise était âgée d’une quinzaine d’années. Brillante élève, déjà lauréate à plusieurs reprises de premiers prix et prix d’excellence, Louise entretenait une relation d’amitié avec sa professeure.

Les enseignantes du lycée Jean-de-La-Fontaine qui en 2010 ont  retrouvé  ces  lettres  qui  dormaient  dans  une  armoire, ne parvenant pas à faire la lumière sur leur auteur, la jeune Louise, les ont confiées à Stéphanie Trouillard. Cette dernière,  journaliste  à  France  24,  spécialiste  des  sujets relatifs à la Seconde Guerre mondiale, a mené l’enquête et reconstitué l’histoire de Louise.

Toute sa famille a été arrêtée le 22 janvier 1944 à Boulogne-Billancourt par des policiers français. Depuis l’été 1942, leur vie était devenue très difficile. Le père, arrêté une première fois dans le cadre de la Rafle du Vel d’Hiv, le 16 juillet 1942, avait  été  relâché  quelques  semaines  plus  tard.  Désormais marquée par l’angoisse, la famille est déstabilisée et se sent menacée.

C’est durant cette épreuve, à l’été 1942, que Louise correspond avec Mademoiselle Malingrey.  Ses lettres  s’étendent entre le 7 août et le 19 septembre 1942.

Durant 1943 jusqu’au début 1944, la vie reprend malgré toutes les interdictions et privations. Louise poursuit sa scolarité – mais au lycée Janson-de-Sailly car Jean-de-La-Fontaine est réquisitionné par l’occupant allemand.

Un autre petit mot adressé à la professeure était avec les lettres, celui-là très court et visiblement rédigé à la hâte :

« Nous sommes tous arrêtés. Je vous laisse les livres qui ne sont pas à moi et aussi quelques lettres que je voudrais retrouver si je reviens un jour. »

Ce dernier message confirme la venue de Louise au lycée le jour de son arrestation. La police française leur avait laissé une  heure  pour  préparer  leurs  affaires, un laps de temps utilisé par Louise pour se rendre à  Jean-de-La-Fontaine et confier le cartable au concierge du lycée. Avec son père, sa mère, ses deux sœurs et son frère, le 22 janvier 1944, elle est conduite à Drancy. Dix jours plus tard, le 3 février 1944, tous sont déportés par le convoi 67.

L’enseignante Anne-Marie Malingrey n’a jamais oublié son élève, habitée par le souvenir de la brillante élève et le regret de n’avoir pu la sauver. Son aide avait été déclinée. La famille ne voulait pas se séparer. En 1988, pour le 50e anniversaire du lycée Jean-de-La-Fontaine, l’enseignante retraitée a rappelé le souvenir de la jeune fille et confié le cartable au lycée  –  où  il  est  resté  dans  l’oubli  durant  22 ans,  jusqu’en 2010.

En 2017, Stéphanie Trouillard a d’abord produit le documentaire «Si je reviens un jour» (récompensé de plusieurs prix). L’histoire  de  Louise  désormais  déclinée  en  bande  dessinée devient  accessible  à  un  public  plus  jeune.  Un  dossier  clôt ce roman graphique, composé de portraits de la famille de Louise, de reproductions de ses lettres, d’une photo de classe et d’une chronologie.

Sur  la  photo  de  classe  de  la  3e  AA’  (1942-1943)  si,  malgré l’obligation  Louise ne  porte  pas  l’étoile  jaune,  c’est  parce que madame Malingrey lui avait demandé de la retirer – un moment évoqué dans l’ouvrage (pp.45-46)

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020

Rescapés de la Shoah, Ryan Jones

Rescapés de la Shoah, Ryan Jones, Flammarion, 96p., 2017, (CR, Isabelle Ernot)

Cette bande dessinée d’origine anglaise met l’histoire de la Shoah à hauteur d’enfant, un défi pédagogique que l’album parvient à relever. Il propose une approche sensible et concrète par les témoignages de six enfants juifs survivants, Heinz, Trude, Ruth, Martin, Suzanne et Arek qui avaient une dizaine d’années lorsque  la guerre a éclaté et qu’a commencée la traque des Juifs. Le sujet est abordé à l’échelle européenne, les enfants ayant vécu dans différents pays, Pologne, Tchécoslovaquie, France, Allemagne, avant de pouvoir traverser la Manche ou la Mer du Nord pour se mettre à l’abri en Grande-Bretagne. Tous n’y sont pas arrivés avec leurs parents, qui furent eux, déportés et assassinés. Un de ces enfants, Martin, a fait partie des « Kindertransport» (opération  de  sauvetage d’enfants juifs issus des  pays sous domination  nazie,  Allemagne, Autriche, Pologne,  Tchécoslovaquie qui furent reçus en Grande-Bretagne entre 1938 et 1940). En Pologne, Arek a connu les ghettos et le camp d’Auschwitz-Birkenau.  En  France,  Suzanne,  enfant  du  20e  arrondissement, esseulée, a été cachée en Auvergne, devenue orpheline, elle a été oubliée du monde et n’a rejoint la Grande-Bretagne où vivait sa grand-mère qu’après la guerre.

A  l’histoire  de  chacun  des  six  enfants  correspond  un  petit chapitre.  L’album  a  été  adapté  par  Ryan  Jones  à  partir  d’une série animée de la BBC, Lost children of the Holocaust, réalisée par Zane Whittingham (2014), créé dans le cadre de la commémoration des 70 ans de la « découverte » du camp d’Auschwitz (2015). Les récits courts sont portés par un graphisme adapté à un jeune lectorat qui privilégie des représentations symboliques pour exprimer la violence, la contrainte, le danger de mort…

On découvre les modalités de survie qui passent principalement par la solidarité intrafamiliale, amicale, celle de voisins ou encore d’inconnus. Les événements identifiés comme des jalons dans la gestation du génocide permettent un travail de contextualisation historique du vécu imposé à ces enfants. Sont ainsi évoqués, les lois de Nuremberg, la Nuit de cristal, la création des premiers camps de concentration du Reich, ou encore, la Polenaktion (expulsion en 1938 d’environ 17 000 Juifs vers la Pologne), la politique expansionniste (l’invasion de la Tchécoslovaquie), les rafles (en France, celle du Vel d’Hiv) … A la fin de l’album, on découvre le visage actuel des six protagonistes et quel  fut leur parcours, personnel, familial et professionnel. L’ouvrage comporte également une chronologie et un glossaire (pour une première approche, enfants à partir de 10 ans).

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet-Septembre / Octobre-Décembre 2020

Camille De Toledo et Alexander Pavlenko, Le fantôme d’Odessa

Camille De Toledo et Alexander Pavlenko, Le fantôme d’Odessa, Denoël Graphic, 224 p.

D’un roman graphique à l’autre, Camille De Toledo et Alexander Pavlenko suivent la thématique de la disparition. Le premier album, Herzl une histoire européenne, consacré au fondateur du sionisme disait aussi, à travers la figure imaginaire d’Ilya Brodski, la fin du yiddishland. Le deuxième, Le fantôme d’Odessa met en scène la fin violente d’une utopie appelée Révolution, incarnée par l’écrivain Isaac Babel. Non que Babel ait été le parfait représentant d’une révolution qui, selon une formule reprise par Danilo Kis, a été « la truie qui dévore ses petits ». Babel est d’abord l’enfant d’Odessa, avant d’en devenir le fantôme. Et la ville des bords de Mer Noire est une petite exception dans le monde russe puis soviétique : la vie juive y était plus riche, plus joyeuse qu’ailleurs dans l’Empire. L’écrivain avait traduit du yiddish l’œuvre de Sholem Aleikhem et son recueil le plus connu, les Récits d’Odessa, met en scène Bénia Krik, un bandit à la Robin des bois qui règne sur la Moldavanka, quartier juif de la ville. Babel est aussi un formidable correspondant de guerre qui, dans Cavalerie rouge, décrit sans pathos ni élans lyriques les combats entre Russes blancs et bolcheviks, de ces derniers contre les Polonais. On songe à ce qu’il aurait raconté de la Seconde Guerre mondiale si, à l’instar de Vassili Grossman, il avait pu être sur le front contre les nazis. Babel est mort assassiné à la Boutyrka, sinistre prison moscovite, en janvier 1940. Ainsi commence Le fantôme d’Odessa.

Le roman graphique est construit en trois temps : 1995, les années 1913 à 1921 et l’année 40. Tout commence par une photo sur laquelle on voit Babel et Nathalie, sa première fille à Paris en 1933. L’enfant vit dans la capitale française avec sa mère. Son père habite et travaille en URSS, déjà soumise à la terreur et aux purges sanglantes. Camille de Toledo fait signe aux lecteurs. Cet album n’est pas une évocation nostalgique : il s’adresse aux générations qui viennent, il transmet. 

Ce n’est pas non plus une pure fiction. Dans la première partie du récit, Nathalie, désormais une vieille dame vivant aux États-Unis apprend qu’on a retrouvé une lettre de son père, dans un mur de la prison. Un émissaire la lui apportera. Cette lettre n’existe pas vraiment. Camille de Toledo l’a imaginée et rédigée mais rien de ce qu’on lit n’est invraisemblable. Sophie Benech, traductrice de Babel pour ses œuvres complètes aux éditions du Bruit du temps a été la conseillère des deux auteurs. A la fin de l’album, elle converse avec eux, précise ce que l’on sait de la mort de Babel, de ce qu’il a laissé et qu’on n’a jamais retrouvé, de ce que fut Odessa aussi. Réalité et fiction se mêlent, pour le meilleur. Cette lettre finale que Babel est censé écrire le temps de sa détention offre parmi les plus belles pages de cet album.

Le temps de la détention, on le lit en noir et blanc, dans un dessin inspiré par l’œuvre de Frans Masereel, de ses gravures sur bois qui racontent la guerre de 14, la misère. Mon livre d’heures, roman en gravures paru en 1919 a été préfacé par Romain Rolland, l’une des consciences de cette Europe également incarnée par Freud, Zweig ou Thomas Mann. Alexander Pavlenko rend la violence de ce que subit Babel par des gros plans sur les visages des tortionnaires et de la victime, des plongées sur celui qui reçoit les coups, contreplongées sur qui frappe, des champs-contrechamps donnant de la vitesse aux pages que l’on tourne. Cette esthétique rappelle aussi le cinéma soviétique, celui d’Eisenstein en particulier.

Nul hasard à cela. Le grand metteur en scène, ami de Babel, lui avait commandé un scénario tiré des Récits d’Odessa. Il voulait filmer cette histoire picaresque, pleine de verve et éclairée par le soleil de la ville du bord de la Mer Noire. Le scénario existe mais Eisenstein n’a pas eu le temps de tourner, laissant un tâcheron le faire. Oublions ce film dont la fin, pur moment de propagande ne correspond en rien à ce que souhaitait Babel : « Les écrivains ne sont pas là pour dire ce qui est juste, ils sont là pour raconter » disait-il. Or Benia Krik s’engageait dans les rangs bolcheviks et luttait pour la Révolution. De Toledo et Pavlenko reprennent ce schéma mais ne conservent pas la chute teintée d’idéologie. Krik meurt sous les balles des bolcheviks, exactement comme le voulait l’époque sans pitié, comme l’aurait sans doute écrit Babel.

La violence fascinait Babel. Non qu’il fût lui-même un homme brutal, bien au contraire. C’est une des constantes de son écriture, depuis Histoire de mon pigeonnier jusqu’à Cavalerie rouge. Dans ce Fantôme d’Odessa, les aventures de Bénia Krik mettent également en lumière cette violence de la bande de voyous, celle des pogroms, celle des soldats rouges enfin, dans la guerre civile. La deuxième partie de l’album la montre. 

Babel aurait pu trouver refuge en France. Il parlait parfaitement la langue, lisait Maupassant dans le texte (c’était son écrivain de chevet et modèle), avait pour ami André Malraux, n’aurait eu aucune difficulté à trouver sa place à Paris. Il a choisi de rentrer en URSS : « J’ai besoin de la brutalité, de la bêtise. Sans elles, il me manque des dents pour mâcher ». Il a rencontré la brutalité, la bêtise et la mort. 

A partir de juin 1936, à la mort de Gorki, il sait que son sort est scellé. Il continue d’écrire, il défend, à ses risques et périls, les compagnons menacés. Il est moins « naïf » que Mandelstam, mais ce qu’il a déjà écrit, comme les récits « Gapa Goujva » et « Kolyvouchka », deux récits relatant la collectivisation forcée et le sort des koulaks suffit à le mettre en danger. Nul ne sait ce qu’il a laissé par ailleurs. Selon Sophie Benech, les archives des écrivains sont quelque part, occupent des rayonnages ; on aura du mal à les retrouver, s’ils ne sont pas tous tombés en poussière.

La troisième partie du livre s’arrête à ce mois de janvier 40 lors duquel Babel doit signer ses aveux. Le noir et blanc des sous-sols de la Loubianka ou de la Boutyrka revient, les coups, les humiliations, et au centre des planches, Babel, dont les mots s’adressent à sa petite parisienne, à Nathalie, avant la balle finale dans la tête. C’est terminé, jusqu’à ce que Nathalie reçoive un appel de Moscou en 1995.

La lettre qui conclut le livre rend l’esprit de l’écrivain. Camille de Toledo se réfère au petit-fils de Babel qui, aux États-Unis, enseigne la méthode Stanislavski. Ressentir, s’imprégner, rendre l’âme d’un homme, tout cela permet d’atteindre la parole juste. Le lecteur s’arrête à des phrases, les lit et les entend aujourd’hui comme l’écrivain russe les aurait écrites en 1940 : « dans les dernières années, la Russie s’est figée ; elle est devenue grise. Et moi, avec le gris, je suis désemparé. Il me manque le soleil et la vie vivante ». 

Et puis il y a notre présent, celui des enfants qui liront ce livre, et qui vivent en ce siècle pas franchement lumineux. Si Babel est le fantôme d’Odessa, il faut aussi compter avec les spectres des victimes du communisme. Comme l’explique Alexander Pavlenko dans des entretiens, le pouvoir actuel ne remet rien en question et empêche plutôt des associations comme Mémorial de célébrer les victimes. Le crime n’a donné lieu à aucun procès, n’a jamais fait l’objet d’une réflexion. Staline reste une figure admirée, considéré comme le vainqueur de la guerre et celui qui a incarné l’éternel Russie, un peu comme Alexandre Nevski dans le film d’Eisenstein.

Il y a plus difficile encore, pour ceux qui veulent témoigner, se rappeler : une zone grise existe, qui rassemble les « liquidateurs » eux-mêmes liquidés lors des purges successives. Sont-ils bourreaux ? Victimes ? La réponse n’est pas univoque. 

Herzl – Babel : deux destins dans le XXème siècle, ce siècle de fer selon la formule de Mandestam. Camille de Toledo et Alexander Pavlenko les ont réunis et on passera d’un album l’autre pour mesurer tout ce qui nous manque.

Norbert Czarny, Après-Auschwitz, n°357-358, Janvier – Mars / Avril – Juin 2021


Le point sur…


Lemkin et l’invention du mot génocide, 1933-1943-1948.

Lemkin et l’invention du mot génocide, 1933-1943-1948.1

Raphaël Lemkin a organisé sa pensée autour des deux peuples exterminés pendant les deux guerres mondiales qu’il a vécues, les Arméniens et les Juifs. Le débat n’a pas cessé depuis son invention du concept de génocide en 1943, qu’est- ce qu’un génocide ? Ou plutôt, que sont les génocides ? Car pour lui, le pluriel a toujours été évident. Mais comme le terme est apparu sous la plume d’un Juif polonais en 1943, il a été assimilé au Génocide des Juifs. A tort, si on analyse ses écrits. Lemkin même a brouillé la compréhension de son œuvre en antidatant son invention, en prétendant ne faire qu’œuvre de juriste tout en instrumentalisant sa propre biographie. En tant que Juif, il est membre d’une minorité nationale que la Société des Nations n’avait pas réussi à protéger et il est devenu victime du concept auquel il réfléchissait depuis la fin de la Première Guerre mondiale. S’il crée probablement le mot génocide au nom des morts juifs, les siens, il est persuadé qu’il ne peut faire son deuil individuel qu’au nom de toute l’histoire de l’humanité. Il affirme aussi que le génocide est « un crime moderne », et il réduit son champ d’application au XXe siècle et aux deux génocides qui se sont déroulés pendant sa vie, celui des Arméniens et celui des Juifs, auxquels il adjoint les Tziganes. Jusqu’à sa mort, il sera pris dans cette contradiction : faire du génocide un concept universel dans l’espace et le temps, ou le limiter au contemporain : le « crime des crimes » serait ainsi puni dans le présent au nom du passé proche et prévenu pour le futur grâce à la « loi des lois », parallèlement aux avancées humanitaires et législatives des XIXe et XXe siècles. Le concept de génocide a donc toujours été ambigu, instable. Sa gestation se situe en un temps et un espace étendus, les années vingt et trente en Europe, son invention précise aux États-Unis entre 1942 et décembre 1943, date précise de son premier emploi public dans la préface de son livre Axis Rule in Occupied Europe: Laws of Occupation – Analysis of Government – Proposals for Redress, publié en 1944.

Lemkin a été pionnier dans la perception que la Grande Guerre a été l’accélérateur d’un certain nombre de violences à très anciennes racines historiques, en particulier dans les zones d’occupations militaires, lors des déplacements forcés de populations dans certaines régions. C’est le cas envers les Juifs de l’Empire russe, et avant tout lors de l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman. Il a discerné très tôt ce qu’il étudierait toute sa vie : que l’extermination n’était pas une cruauté accidentelle mais l’essence de ce type de guerre contre les civils, dans la volonté d’homogénéiser peuples et religions.

Lemkin et l’extermination des Arméniens

L’«annihilation» ou «l’extermination totale» des Arméniens, en 1915, a été une attaque inouïe au sens étymologique. Les crimes des Jeunes Turcs ont été bien connus et relayés dans l’opinion en temps réel. Pourtant, ils ont été mal compris parce qu’ils ont été instrumentalisés par la propagande de l’Entente : leur réprobation est devenue un nouveau but de guerre, une façon de frapper les Puissances Centrales par le truchement de leurs alliés ottomans. Pourtant, quand, sur une caricature, des brutes boches entraînent des femmes et des enfants, un soldat au casque à pointe ironise :

« Ils se plaignent. Mais que diraient- ils donc s’ils étaient en Arménie » 2? Ainsi certains ont bien pris conscience que dans l’Empire ottoman il se passe quelque chose d’extraordinaire.

Pour les Jeunes Turcs, l’Arménien- singulier de péjoration – est en effet traître potentiel, « franc- tireur », « nuisible ». L’« ennemi » de l’intérieur est animalisé, sa qualité ontologique d’humain, niée. Reste à le « mettre à l’écart », euphémisme des meurtriers. Les Ottomans ont perdu la guerre, mais ils ont gagné leur pari : anéantir l’essentiel des Arméniens. Ceux qui n’ont pas été exterminés physiquement ont été détruits autrement. Les viols, les conversions et les mariages forcés, les vols d’enfants élevés comme musulmans les ont anéantis en tant que peuple, en tant que chrétiens, et leur culture millénaire a été ravagée dans les églises et les bibliothèques brulées.   Quant   à   l’accaparement des maisons et des biens, il allait permettre de gagner économiquement la paix turque. Sans Arméniens.

Raphaël Lemkin s’est passionné dès ses études de linguistique puis de droit pour les crimes commis pendant la Grande Guerre et les débats d’alors. Ainsi de la décision du gouvernement britannique de libérer en 1921 cent cinquante Turcs qui avaient été internés sur l’île de Malte en 1919 : « Je fus choqué. Une nation avait été assassinée, et les coupables libérés. Pourquoi   punit- on un homme quand il tue un autre homme, pourquoi le meurtre d’un million est-il un moindre crime que celui d’un seul individu 3» Cherchant une réponse juridique et conceptuelle à cette énigme, le jeune philologue décide   de   changer   d’orientation   ; il se tourne vers le droit pénal qui seul, pensait-il alors, pourrait punir des criminels si spécifiques. Or, en 1921 toujours, Talaat Pacha, qui avait été exfiltré en 1919 à Berlin, y est assassiné par Soghomon Tehlirian. Et, quasi parallèlement, en 1926, Shalom Schwartzbard, ancien combattant engagé dans la légion étrangère française exécute à Paris Simon Petlioura, le général considéré comme le principal responsable des pogroms de 1918-1920 en Ukraine. Lemkin se passionne pour les deux procès car il constate qu’un Arménien et un Juif dont les familles avaient été victimes de crimes collectifs s’étaient fait justice dans les pays où ils avaient trouvé refuge, l’Allemagne et la France. Lemkin écrivit alors un article où il regrettait l’absence de toute loi internationale pour l’unification des standards moraux en relation avec la destruction de groupes nationaux, raciaux, et religieux.

Des mots pour le dire: «atrocités», «crimes de vandalisme et de barbarie», «génocide»

Le nom du juriste Raphaël Lemkin est apparu pour la première fois en 1931 à la IVème conférence pour l’unification du droit pénal où un rapport sur les « délits qui créent un danger commun » lui a été confié. Les juristes avaient beaucoup travaillé sur les notions de « droit des gens » depuis le début du siècle. Lors des congrès de La Haye, en 1899 et 1907, on avait tenté de réguler la guerre et d’inventer la paix. Mais tout cela avait été largement balayé pendant la Grande Guerre, en particulier sur les fronts, d’invasions, d’occupations, de pogroms, voire d’extermination en ce qui concernait Arméniens et Syriaques. Un rapport personnel a été confié à Lemkin en vue de la Ve conférence pour l’unification du droit pénal, qui doit se tenir à Madrid en 1933. Son texte est un moment déterminant de rupture sur la qualification des atteintes aux droits des gens. Il propose de retourner la question : puisque le problème tient au caractère international des crimes il faut commencer par retenir les aspects les plus internationaux. A la modernité des crimes doit répondre la modernité du droit, en un paradoxe toujours renouvelé : tandis que les communications sont le cœur de la vie internationale il est extrêmement aisé de les interrompre : « Provocation de catastrophe dans les communications internationales, destruction méchante des œuvres d’art et de culture, actes de barbarie exécutés sur une population sans défense, envisagés comme délits de droit des gens. -La méchante destruction des œuvres d’art et de culture (le vandalisme.) La destruction des œuvres d’art et de culture doit être considérée comme violation des droits internationaux. (…) Un tel acte démontre non seulement un état d’esprit fortement anti-social de l’auteur mais aussi une sauvagerie spécifique qui le met hors de l’humanité civilisée4. »

Enfin, il passe aux êtres humains : « Actes de Barbarie»:

« Actes exécutés sur une population sans défense. Ce sont les massacres, les pogroms, les cruautés collectives sur les femmes et les enfants, le traitement des hommes d’une façon qui humilie leur dignité. (…) L’homme qui a pris part aux actes de barbarie dans son pays ne peut séjourner tranquille et impuni sur le terrain d’un autre État, mais devrait être poursuivi et puni où il se trouvera. » 5

Le génie de Lemkin est d’avoir lié dès 1933 les deux crimes, vandalisme et barbarie, alors que jusqu’à lui des pénalistes différents s’intéressaient à ces « actes méchants »6. Bien plus, dans la publication séparée des Actes de la Conférence de Madrid, la succession des   deux   crimes   est   inversée.   Le « crime de barbarie » devient le premier ; Lemkin a décidé de placer les êtres humains avant la culture.

Lemkin est allé alors aussi loin qu’il a pu sur le chemin d’une formule juridique liant crimes contre des individus appartenant à certaines collectivités et contre des cultures. « Les actions de ce genre (…) constituent un danger général, interétatique, vu le caractère contagieux de toute psychose sociale. Pareille à des épidémies, elles peuvent passer d’un État à l’autre. »7 Personne, en 1933, ne pensa que cette nouveauté conceptuelle devait être poursuivie.

« Beaucoup pensaient qu’Hitler c’était juste de la rhétorique. On essaya de me refroidir, on me demanda de ne pas continuer à prédire des événements de l’ordre du fantastique et à formuler des lois sans aucune nécessité car cela n’arrive quasi jamais dans l’histoire. » Lemkin pensait au contraire, – en tant que Juif et en tant que Polonais- que ce genre de crime se répétait « avec une régularité quasi biologique. Nous ne pouvons pas fermer les yeux et mettre nos têtes dans le sable comme des autruches. » 8

Réfugié aux États-Unis en 1941, ulcéré devant le silence du monde pourtant extrêmement bien informé en temps réel depuis 1942 (voire 1941) de l’extermination des Juifs, Lemkin décide d’écrire le livre dont le chapitre IX est intitulé « génocide 9».

La création d’un barbarisme: génocide.

Lemkin bâtit son argumentaire à partir de « l’analyse des techniques de l’occupation allemande » qui culmine avec le chapitre « Génocide. » Cette compilation des lois de l’Europe sous domination nazie est particulièrement remarquable étant donné qu’il a travaillé jusqu’en 1941 en Suède, puis aux États-Unis. Mais il lisait tout ce qui y arrivait, et c’était gigantesque, la guerre n’ayant jamais coupé le flot d’informations, via les puissances neutres en particulier.

La   liste   des   chapitres,   de   1) Administration, à 7) travail, pourrait convenir à toute étude de pays, à toute époque ; le chapitre 8, « statut légal des Juifs », singularise en 4 pages leur sort à partir du statut nazi adopté à Nuremberg en 1935 : « Le traitement des Juifs dans les pays occupés est l’une des plus flagrantes violations du droit international. Non seulement les Conventions de La Haye sont ouvertement violées, mais aussi tous les principes du droit des Nations tel qu’il a été établi dans les États civilisés par les lois de l’humanité et celles de la conscience morale. »10 C’est là que le chapitre 9, « Génocide » est introduit :

« les Juifs étant l’une des principales victimes de la politique de génocide menée par les Allemands, leur situation singulière dans l’Europe occupée sera en outre analysée dans le chapitre sur le génocide.» 11

Au moment où le mot « génocide » est offert au monde pour la première fois, il n’y a pas d’ambiguïté, il s’agit bien des Juifs. Ou plus exactement du groupe des Juifs. Lemkin fait un seul groupe des formes d’appartenance si diverses au judaïsme, paradoxalement à la façon dont les envisageaient à la fois les Nazis, pour mieux les traquer et les exterminer, et les sionistes, pour qui ce groupe formait un peuple. Or, après avoir singularisé les Juifs comme victimes singulières des « Allemands », Lemkin les   mêle   immédiatement aux autres peuples européens sous la tyrannie nazie, groupe contre groupe.

Car Lemkin réfléchit et aux groupes ciblés et aux individus qui les forment, et à ceux qui les ciblent ; pour lui, seuls un ou des États pouvaient « coordonner » un tel plan. Cette violence due à une politique délibérée nécessitait intention et préparation et se composait de différents actes de persécution et de destruction qui finissaient par former un tout, le génocide. Le mot est composé de deux parties : le collectif visé, peuple ou ethnie, « genos », et celui qui tue « occidere ». En mêlant une racine grecque et une latine, l’excellent linguiste a volontairement construit un monstre sémantique, un barbarisme, pour exprimer la barbarie des barbaries, « le crime des crimes ».

Mais, et c’est là l’origine des ambivalences du concept, Lemkin ne réserve pas spécifiquement le terme aux Juifs qui ne sont qu’une « des principales victimes de la politique de génocide ». Les Polonais, majorité nationale et religieuse, sont aussi, pour lui, victimes de génocide… et lui donc deux fois en tant que Juif polonais. Ainsi, dès 1943, Lemkin s’est doublement contredit : il s’est appuyé sur tous les crimes de masse de l’histoire tout en disant qu’il s’agissait d’un « crime moderne », et l’a universalisé tout en insistant sur les premières victimes, juives.

Et pourtant il a très bien compris que la guerre nazie visait à transformer toute la démographie européenne, à germaniser, tout en détruisant ou en mettant en esclavage les autres peuples ; ce qui serait acquis grâce à la guerre se perpétuerait, quelle que soit son issue :

« Leur plan général consistait à   gagner la paix, bien que la guerre fût perdue, et ce but pouvait être atteint en renversant d’une façon permanente en faveur de l’Allemagne la balance politique et démographique européenne. (…) Ils ont été très près d’atteindre leur but quant à l’extermination des Juifs et des Tziganes en Europe. »12

Lemkin sous-divisait en sept « champs » les « techniques de génocide » : politiques, sociales, économiques, biologiques, physiques, religieuses et morales, ramenées, par la suite, à trois :

  • Génocide Physique, « le plus brutal, le plus direct… » « meurtre immédiat… ou mort lente…par déportation »
  • Génocide biologique : « tenter de supprimer pour un groupement humain les possibilités de continuer à vivre, d’assurer sa vie dans le futur… »
  • Génocide culturel : « Il émane de tout individu un courant spirituel qui dans un groupe se rencontre avec celui des autres, et qui, par la vie en commun et dans la succession des générations, se fond en un esprit commun. »

A partir de là, les juristes de Nuremberg – qui citent le terme mais ne l’acceptent pas dans le jugement, n’y faisant pénétrer qu’une nouveauté, le « crime contre l’humanité », et ceux de l’ONU, par la déclaration de 1946 et la « Convention pour la Prévention et la Punition du crime de génocide » de 1948 adaptent les définitions. C’est pour cela que le terme ne peut être utilisé qu’avec circonspection : dans les textes juridiques et dans les appropriations militantes il ne veut pas dire la même chose. Quant à Lemkin, il est mort en 1959 au moment où il rédigeait un ouvrage encyclopédique sur les génocides maximalistes, qui devait comprendre tous les massacres de l’histoire.

Annette Becker, Professeur d’histoire contemporaine, Paris-Nanterre,

Après-Auschwitz, n°349, Printemps 2019

Pillages, spoliations nazis et marché de l’art, en France durant l’Occupation

Pillages, spoliations nazis et marché de l’art, en France durant l’Occupation

« Le marché de l’art durant l’Occupation, 1940-1944 » est le thème d’une exposition proposée par le Mémorial de la Shoah, jusqu’à l’automne prochain1. L’approche se concentre sur la réalité marchande engendrée par les vols et spoliations opérés par les services nazis dans des collections d’art, particulièrement celles de Juifs parmi les plus importants collectionneurs et marchands2. Cette histoire-là concerne d’abord Paris, en tant que principale place nationale du marché de l’art et tout particulièrement l’Hôtel des ventes Drouot. On se propose ici de faire un point d’Histoire sur cette réalité complexe de la spoliation, prise entre deux versants : l’un, issu des deux législations antisémites, allemande et française, mais assuré sur les plans administratif et technique par les autorités françaises, relève ainsi de la « légalité » aussi inique soit-elle ; l’autre, vol- pillage de grande envergure de collections d’œuvres d’art et de mobiliers, qui relève de pratiques maffieuses menées par les autorités allemandes – avec la complicité de Français. Dans ce contexte, des œuvres furent, parallèlement, propulsées en grand nombre sur le marché et un gigantesque transfert vers l’Allemagne fut organisé3.

On estime ainsi qu’environ 100.000 œuvres et objets d’art auraient été pillés en France entre 1940 et 19444. Ces œuvres ont pu relever de plusieurs histoires : de la législation organisant la spoliation et l’aryanisation des biens, qui a conduit à des négociations sur le marché de l’art ; de la législation antisémite d’une manière globale avec un entrelacement des mesures allemandes et françaises. Dans la période de l’après-guerre, 60 000 ont été récupérées dont 45 000 restituées aux propriétaires ou ayants droits (entre 1945 et 1950) ; 13 000 vendues par l’État (entre 1950 et 1953)5. Dans les décennies suivantes, les restitutions ont été peu importantes et lentes. Demeurent ainsi 2000 œuvres, classées « Musées Nationaux Récupération », MNR, à la garde des Musées nationaux dans l’attente de leur restitution.

La question des spoliations a émergé dans le sillage de la reconnaissance, en 1995, par le président de la République Jacques Chirac, de la responsabilité française dans la déportation des Juifs6. Elle fut ensuite traitée dans le cadre de la Commission Mattéoli (1997-2000) qui devait enquêter sur les confiscations et acquisitions par fraude, violence, vol, de biens immobiliers et mobiliers ayant appartenu à des Juifs et cela aussi bien par l’occupant nazi que par les autorités de Vichy, entre 1940 et 1944. Il s’agissait aussi d’éclairer la gestion des 2000 œuvres classées MNR7. Le processus de recherche et de restitution est relancé et suivi de façon plus ténue depuis cette dernière décennie, où se manifeste une démarche volontariste, sous l’impulsion des ministres de la Culture, Aurélie Filippetti (2013) puis Audrey Azoulay (2016), enfin depuis 2018, sous celle du Premier ministre, Édouard Philippe8.

Approches

Sources et archives

Parmi les contemporains des événements, le témoignage de Rose Valland, conservatrice, est cardinal9. En la confirmant dans ses fonctions au Musée du Jeu de Paume, Jacques Jaujard, directeur des Musées Nationaux, la plaça alors au plus près du trafic maffieux mené par les autorités d’Occupation : « Le 30 octobre 1940, je donnais l’ordre à mademoiselle Valland alors attachée des Musées nationaux, de se maintenir coûte que coûte au musée du Jeu de Paume où venait de s’installer l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) »10.

De son poste, elle observe les agissements des nazis, inventorie secrètement, note provenances et lieux de destination. Elle mène là une action de résistance de premier ordre. Elle ne put cependant rendre compte de la période où le vol fut particulièrement intense, entre l’été 1940 et le printemps 1941, sa mission ne commençant qu’à cette époque. L’information recueillie a constitué néanmoins un précieux apport au processus de récupération.

Parmi les sources, citons le recueil de documents publié en 1947, conjointement par le Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC) et Jean Cassou, ouvrage dont l’intérêt n’a pas vieilli. Il s’ouvre sur une précieuse « Note introductive » rédigée par Jean Cassou qui permet de faire le point sur une situation complexe, grâce à la publication de documents nazis et émanant de l’État français11.

« Nos documents nous permettent de reconstruire avec précision le mécanisme de l’activité déployée par les Allemands en France occupée, en vue du pillage et du transfert en Allemagne du patrimoine artistique français » 12.

Des fonds d’archives permettent de reconstituer des pans de cette histoire. En France, elles relèvent de plusieurs sites. Parmi les plus importants : aux Archives nationales (archives relatives à la spoliation, archives allemandes de l’Occupation, archives de l’administration des Beaux-arts) ; Archives diplomatiques du ministère des Affaires étrangères (archives de la Récupération artistique) ; Archives départementales de Paris (le fonds des commissaires-priseurs). Des traces éparpillées dont le rapprochement finit par créer une image de la réalité d’alors.

Collections publiques et privées

Il faut distinguer entre les deux types de collections. Si les collections publiques ont été globalement épargnées, il n’en va pas de même des collections particulières, appartenant à des familles juives qui furent des cibles privilégiées.

Protégées, les œuvres relevant des Musée nationaux sont en effet globalement épargnées. Dès l’été 1939, les autorités françaises appliquent des mesures de protection par le biais d’un plan de sauvetage et d’évacuation du patrimoine national13. Des milliers d’œuvres d’art, notamment du Musée du Louvre et des collections de Versailles, sont mises en sûreté, emballées et déplacées vers des dépôts de défense

passive organisés dans plusieurs régions de France, dans des châteaux et des abbayes situés notamment dans l’Ouest et le Sud-Ouest. Depuis le château de Chambord, dépôt principal et lieu de tri, les œuvres sont renvoyées vers d’autres lieux de protection.

Après l’armistice, ces dépôts passent sous le contrôle allemand de la Kunstschutz, dépendant de la Wehrmacht, la Commission allemande pour la protection des œuvres d’art en France, dirigée par le comte Franz von Wolff-Metternich, créée dès le 11 mai 1940 – au lendemain donc de l’attaque contre la France. Aristocrate d’origine autrichienne, historien de l’art, plutôt francophile, le personnage entra peu dans la logique du pillage et pu même en être choqué14. Il eut notamment pour interlocuteur Jacques Jaujard, directeur des Musées Nationaux, ainsi que des conservateurs, chargés de veiller à la sûreté des œuvres15.

En parallèle, les nazis portent leur intérêt sur des collections privées, particulièrement celles réunies par des Juifs. Anticipant le conflit guerrier, certains d’entre eux avait entrepris de mettre des œuvres à l’abri, dans des lieux privés et même sous la garde des Musées nationaux (la famille Rothschild confia ainsi des œuvres au Musée du Louvre).

Dès les premières heures de la capitulation et de l’Occupation, des services nazis sont à pied d’œuvre, indiquant ainsi une action préparée avant la défaite française16. Ils entreprennent, avant même la législation qui organise les spoliations, le pillage d’œuvres d’art : peintures, sculptures mais aussi livres, manuscrits, meubles et objets de valeur sont envoyés en quelques mois en Allemagne ou sont dirigées vers le marché de l’art parisien qui, entre 1940 et 1944, connaît une activité à nulle autre pareil.

Isaac Schneersohn, fondateur puis directeur du CDJC, écrit dans l’« Avant-propos » de l’ouvrage co-publié en 1947 avec Jean Cassou :

« Si la totalité des ouvrages publiés à ce jour par le Centre de Documentation Juive Contemporaine porte essentiellement sur le crime perpétré par le nazisme contre la personne humaine, le moment nous semble venu de projeter quelque lumière sur un aspect moins connu de l’irrémissible forfaiture : nous voulons dire celle consistant à s’emparer – sous le couvert d’idéologie anti-juive – de tout ce qui lui tombait entre les mains du patrimoine artistique français. Nous savons maintenant que, d’un bout à l’autre du pays, ce fut un lacis d’intrigues et de basses manœuvres, par lesquelles les plus redoutables des meneurs du national-socialisme se défièrent et s’affrontèrent dans une lutte sournoise et tenace pour la possession de telle toile célèbre, de tel bronze de prix. Mais toujours en s’ingéniant à sauver la face. Ne s’agissait- il pas de proclamer tout haut les droits légitimes et imprescriptibles du grand Reich victorieux, tout en acheminant vers les cachettes allemandes – chacun vers la sienne, bien entendu – autant que l’on pouvait des objets d’art français ? Et plus particulièrement, parce que l’excuse était plus plausible et l’impunité garantie, ceux appartenant à des Juifs ? »17

Les documents permettent de faire la lumière sur une opération de vol de très grande envergure, un pillage effectué principalement au profit des deux premiers personnages de l’État allemand, Hitler et Goering et à celui des institutions muséales allemandes.

Les « spoliations » devaient alimenter le musée rêvé par Hitler, son Führermuseum, un grand musée d’art dans la ville de Linz en Autriche où il avait passé une partie de son enfance. Hermann Göring est quant à lui, sans doute le principal bénéficiaire de ces vols, propriétaire de l’une des plus importantes collections d’art en Allemagne, conservée dans sa résidence de Carinhall, à quelques dizaines de kilomètres de Berlin18. A Paris, il s’appuie sur le marchand Walter Andreas Hofer et les dirigeants de l’ERR, la structure qui joue le rôle central dans le pillage.

Législations antisémites et organismes en charge du pillage

Si durant l’été 1940, plusieurs organismes allemands interviennent, à partir de septembre 1940, le rouage principal du pillage est l’ERR, « l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg », « l’état-major du Reichsleiter Rosenberg »19, section du bureau de politique étrangère du NSDAP [Parti national-socialiste des travailleurs allemands] dépendante d’Alfred Rosenberg20.

Établi le 5 juillet à Paris, l’ERR s’impose face à deux autres organismes allemands qui agissent en parallèle. D’une part, l’Ambassade d’Allemagne, avec à sa tête Otto Abetz (qui dépend des Affaires étrangères et de Ribbentrop) qui agit dès l’Armistice. Ce sont ses services qui effectuent les premières saisies durant l’été 1940. L’autre organisme est en retrait, il s’agit de la Kunstschutz, cité précédemment, dirigée par Wolff-Metternich. L’ERR dirigé par le baron Kurt von Behr assisté de Bruno Lohse, historien de l’art, reste dominé par Goering jusqu’au printemps 1943.

Son siège d’abord installé à l’hôtel Commodore (boulevard Haussmann) est transféré avenue d’Iéna. Pour ce qui est de l’entreposage des œuvres volées, elles sont placées dans des salles du Louvre puis, à partir du début novembre 1940, au Musée de Jeu de Paume, situé dans le jardin des Tuileries, là où Rose Valland sera témoin de l’organisation du pillage. Courant 1943, près d’une soixantaine de personnes s’y affairent, dont une quarantaine au Jeu de Paume. Ils inventorient, mettent en fiches, photographient et assurent les expéditions vers l’Allemagne.21 En ce lieu, sept expositions ont été organisées, destinées surtout à Goering qui vient, en quelque sorte, y faire son marché. Rose Valland a ainsi comptabilisé 22 visites du Reichsmarschall.

Le système s’appuie pour une part sur les deux dispositifs antisémites, allemand et français, qui interagissent : enclenchant l’exclusion civile, la dégradation du statut social, la persécution et introduisant dans le domaine du commerce, le processus de spoliation-aryanisation (arrêt des activités marchandes, saisies, ventes forcées). L’entrelacement des mesures finit par acculer les marchands, et parallèlement, tous les individus juifs, menacés dans leur vie22.

« En 1943, en vertu des directives législatives du gouvernement de Vichy et des ordonnances allemandes promulguées par le commandant en chef de l’armée, un peu plus de la moitié des galeries d’art moderne parisiennes ont subi les lois d’exception. »23

Choix artistiques nazis et marché de l’art

On le sait, le nazisme accorde une attention particulière au domaine de l’art, au cœur de son projet et de son idéologie. Le national-socialiste bouleverse le domaine. Promouvant un art « héroïque », issu de ses conceptions raciales, il affectionne particulièrement des productions artistiques d’Europe septentrionale et d’Italie et, en parallèle, s’attaque littéralement à l’art contemporain, considéré comme « dégénéré » – impressionnisme, fauvisme, cubisme, avant- gardes… Les peintres honorés et recherchés sont allemands, hollandais (particulièrement entre les 16e et 19e siècles). Parmi quelques exemples : Franz Hals, Vermeer de Delft, Rembrandt, Christoph Amberger, Lucas Cranach – peintre préféré de Goering et d’Hitler – Van Dyck, Jacob Van Ruysdael.

Leur haine de l’art contemporain avait donné naissance à l’exposition organisée à Munich en 1937, « Entartete Kunst », « Art dégénéré » ; deux années plus tard, en mars 1939, les nazis procédaient à Berlin à un autodafé de plusieurs milliers d’œuvres. Toutefois dès juin 1939, ils commençaient à faire commerce de ces œuvres-là, par le biais de la Suisse, l’argent alimentant notamment les caisses du parti nazi. Cette conception « opportuniste » est développée en France, sous diverses formes.

Au Musée de Jeu de Paume, les toiles réprouvées étaient rassemblées dans la « salle des Martyrs » où se côtoient – parmi quelques : Georges Braque, Marc Chagall, Max Ernst, Marie Laurencin, Henri Matisse, Pablo Picasso, Felix Vallotton. Ces toiles honnies sont au centre de l’entreprise de « coulage » orchestrée par l’ERR, qui engendre un « marché de l’art parallèle » : échange d’œuvres qualifiées de « judéo-bolchéviques » contre d’autres répondant aux « critères esthétiques du IIIe Reich »24.

La mise en place du pillage

La phase initiale de l’été 1940 au printemps 1941

Durant l’été 1940, on suit la mise en œuvre du processus de pillage à travers une série de mesures prises rapidement. Dès le 21 juin, des fonctionnaires de l’administration allemande, qui demandent à être accompagnés par un représentant français, effectuent plusieurs visites dans des commerces d’antiquité et des galeries d’art appartenant à des Juifs. Ces derniers qui ont quitté Paris devant l’arrivée des troupes nazies tomberont à partir du mois suivant sous le coup de la loi du 23 juillet, de la déchéance de nationalité. Ces visites interviennent comme des « repérages »25.

Le 30 juin, 8 jours après la signature de l’Armistice, Wilhem Keitel, commandant en chef de la Wehrmacht ordonne au général von Vollard-Bockelberg, commandant de Paris, d’assurer la sûreté des objets d’art :

« Le Führer, suivant le rapport du ministre des Affaires étrangères, a donné l’ordre de mettre en sûreté – outre les objets d’art appartenant à l’État français – les objets d’art et documents historiques appartenant à des particuliers, notamment à des Juifs. Cette mesure ne doit pas constituer une expropriation, mais un transfert sous notre garde en vue de servir de gage pour les négociations de paix. »26

Le document qui semble aller dans le sens d’un engagement à respecter la Convention de la Haye (1907) est ambigüe27, puisqu’il prévoit sous couvert de légalité, une saisie d’œuvres d’art. Quelques jours plus tard, le 5 juillet, l’ERR est créé, qui s’impose donc à partir de septembre comme rouage essentiel de la spoliation des œuvres d’art, particulièrement celles des Juifs. Hitler définit les prérogatives de l’ERR, autorisé à confisquer les bibliothèques d’État et les archives des manuscrits précieux pour l’Allemagne ; les greffes des autorités ecclésiastiques et des loges maçonniques ; tous les autres biens culturels de valeur appartenant à des Juifs28.

Des saisies sauvages ont lieu dès le 1er juillet dans les commerces Graupe, Seligmann et Bacri. Dès le 8 juillet, les prises commencent, méthodiquement29. Quelques jours plus tard, une ordonnance allemande du 15 juillet, qui porte sur la « protection des objets d’art dans le territoire occupé de France », oblige la déclaration par les propriétaires, d’œuvres dépassant une valeur de 100 000 Fr et ouvre la possibilité à de nouveaux repérages. Enfin, l’ordonnance allemande du 17 septembre, signée de Keitel, adressée au Commandant en chef de l’administration militaire en France occupée, met en place la procédure de transfert des œuvres vers l’Allemagne : […] toutes cessions faites après [le 1er septembre 1939] à l’État français ou à toutes personnes privées sont inopérantes et illégales (par exemple les bibliothèques slovaques et polonaises à Paris, les biens de l’Hôtel Rothschild ou d’autres objets appartenant aux Juifs ou à des propriétaires inconnus). Aucune protestation au sujet des perquisitions, saisies ou transports en Allemagne opérés en vertu des dispositions ci-dessus, ne sera admise. […] Le Reichleiter Rosenberg est autorisé à transporter en Allemagne les objets qui lui semblent précieux et à les mettre en sécurité. Le Führer s’est réservé pour lui- même la décision sur leur future attribution. […] »30.

Le 5 novembre 1940, Goering, présent à Paris, prend les dispositions suivantes qui correspondent, ni plus ni moins, à l’organisation du partage d’un butin :

Document

LE MARÉCHAL DU REICH ALLEMAND31

En application des mesures qui ont été, jusqu’à ce jour, prises par le Chef de l’Administration militaire de Paris et par l’Etat-major Rosenberg […] pour assurer la conservation des objets d’art ayant appartenu à des Juifs, les objets d’art déposés au Louvre seront classés comme suit :

  • Objets d’art dont le Führer se réserve le droit de disposer quant à leur affectation ultérieure,
  • Objets d’art qui peuvent servir à compléter les collections du Maréchal du Reich, [donc la sienne]
  • Objets d’art ou collections de bibliothèques qui semblent pouvoir être utilisés dans les Universités, selon le plan général du Reichsleiter Rosenberg,
  • Objets d’art qui semblent être propres à figurer dans les Musées allemands, feront incessamment l’objet d’un inventaire établi par les soins de l’État-major spécial Rosenberg, ils seront mis en caisse et expédiés en Allemagne sous la protection de l’aviation
  • Ceux des objets d’art qui semblent propres à être livrés aux musées français ou au commerce d’art français et allemand, seront, à une époque qui sera déterminée ultérieurement, mis en vente aux enchères et le produit de leur aliénation sera abandonné à l’État français au profit des orphelins et veuves de guerre français.

Les saisies de biens juifs en France continueront dans la forme usitée jusqu’à présent par les soins de l’Etat-major spécial Rosenberg en liaison avec le Chef d’Administration militaire de Paris.

Paris, le 5 novembre 1940.

Je présenterai ce projet à l’agrément du Führer.

Jusqu’à la décision de ce dernier il a force de loi.

Signé : Gœring.

Le 13 novembre, dans un message « secret » et « personnel », Rosenberg écrit au Reichleiter Bormann, à Berlin :

« […] Le Maréchal du Reich Goering, dans les prochains jours, fera au Führer un compte rendu de ce qu’il a vu. Je tiens de plus à informer le Führer que le tableau de Jean Van Meer de Delft, auquel il avait fait allusion, se trouve parmi les œuvres d’art confisquées aux Rothschild ».

Heil Hitler !

Signé : Rosenberg32

Bilan 1940-début 1941

Les nazis sont allés très vite. Le bilan du pillage de l’été-automne 1940 s’avérait déjà fructueux pour l’Occupant:

« Lors de l’été 1940, ce ne sont ainsi pas moins de 450 caisses d’objets d’art saisis des grandes collections qui s’entassent dans les bâtiments de la rue de Lille. [Siège de l’ambassade d’Allemagne]. A la mi-novembre 1940, sont confisquées entre autres, les collections d’œuvres d’art internationalement réputées d’Alphonse Kann, de Paul Rosenberg, des familles Rothschild, des frères Jean et Jacques Seligmann, de la famille Weil-Picard, et de Georges Wildenstein »33

« Les pillages sont commis dans les habitations particulières, les gardes-meubles, les coffres de dépôt des Banques, les dépôts des Musées nationaux où des collections juives ont été mises à l’abri. »34

Après 9 mois d’occupation, en mars 1941, mois de la création du Commissariat général aux questions juives, le bilan est conséquent, comme l’indique ce « Rapport » adressé à Hitler par Rosenberg :

Document

RAPPORT POUR LE FÜHRER35

Berlin, le 20 mars 1941.

« Je rapporte que l’envoi principal de biens culturels abandonnés ayant appartenu à des Juifs et mis en sûreté par mon Einsatzstab à Paris est arrivé par train spécial le samedi 15 courant, à l’abri de Neuschwanstein. Le train spécial mis à notre disposition par le Maréchal du Reich Hermann Gœring comprenait vingt- cinq fourgons-express contenant des tableaux, des meubles, des Gobelins, des objets d’art et des bijoux de la plus grande valeur. Le chargement comprenait en substance les parties les plus importantes des collections Rothschild, Seligmann, Bernheim jeune, Halphen, Kahn, Veil-Picard, Wildenstein, David- Weill, Lévy-Benzion.

Suivant vos ordres, mon Führer, mon Einsatzstab a commencé les opérations de confiscation à Paris en octobre 1940 avec l’assistance du Service de Sûreté (S.D.) et de la Police Secrète Militaire (Geheime Feldpolizei). Tous les abris et cachettes contenant des objets d’art appartenant à des Juifs en fuite ont été méthodiquement repérés et les objets ont été rassemblés à Paris dans des locaux mis à la disposition par le Louvre. Les historiens d’art de mon Einsatzstab ont dressé un inventaire scientifique de tout le matériel d’art, et toutes les œuvres de valeur ont été photographiées, en sorte que, le travail achevé, je pourrai vous soumettre très prochainement une liste complète de toutes les œuvres confisquées, avec les indications exactes concernant leur origine, leur expertise scientifique et leur description. Jusqu’à ce jour, l’inventaire comprend plus de 4000 objets d’art, en partie de la plus grande valeur. Outre ce train spécial, les chefs-d’œuvre choisis par le Maréchal du Reich, surtout dans la collection Rothschild, ont été, il y a quelque temps, expédiés à Munich dans deux fourgons spéciaux. Ils y ont été placés dans les abris aériens de la Maison du Führer. […] Au moins quatre semaines seront nécessaires pour le déballage, la mise en place des tableaux et l’aménagement des salles d’exposition. Je vous adresserai un rapport lorsque le travail sera achevé et je vous prie, mon Führer, de me permettre de vous présenter sur place les trésors artistiques que nous avons sauvés et de vous donner un aperçu de la tâche accomplie par mon Einsatzstab.

En dehors de cet envoi principal, il reste encore à Paris un grand nombre d’objets d’art abandonnés ayant appartenu à des Juifs et que nous avons mis en sécurité. En ce qui les concerne, nous avons procédé de la même manière pour la préparation de l’expédition en Allemagne.

A présent, il n’est pas encore possible de donner de précisions sur le volume des biens restants ; toutefois, il semble que le travail en zone Ouest doive être achevé dans deux ou trois mois ; alors un second transport pourra être effectué en Allemagne. »

Signé : Rosenberg

Perspectives sur les années 1941-1944

Après les saisies effectuées à l’été et à l’automne 1940, la spoliation et le « trafic » se structurent. Le butin est orienté vers l’Allemagne ou vers le marché de l’art.

Commerce et trafic

Les lois d’aryanisation conduisent à la liquidation et à la vente des commerces d’art possédés par des Juifs. Conformément à la législation, les marchandises, en l’occurrence des œuvres d’art, sont vendues sur le marché, le produit des ventes devant être versé à la Caisse des dépôts et consignations. Les conditions sont réunies pour un autre trafic autour duquel tournent marchands d’art allemands et français, commissaires-priseurs et autres administrateurs nommés par Vichy. Les salles des ventes, particulièrement Drouot, où la présence juive est interdite à partir de juillet 1941, connaît une intense activité. Autour des biens spoliés, se poursuit l’activité des hommes au service des dirigeants nazis, à la recherche des œuvres incarnant « l’art héroïque ».

Le recours à « l’échange » fait partie des pratiques de nature maffieuse. Alfred Rosenberg l’explique clairement dans un Rapport à Hitler, en date du 16 avril 1943 :

« Sur l’ordre du Maréchal du Reich, [Goering] et mettant à profit des occasions avantageuses, un certain nombre de ces produits de l’art français moderne et dégénéré ont fait l’objet, auprès du commerce d’art parisien, d’échanges contre des peintures possédant une valeur artistique reconnue. C’est ainsi que, dans des conditions très intéressantes, ont été acquises quatre-vingt-sept œuvres de vieux maîtres italiens, hollandais ou allemands, possédant une haute valeur reconnue. Au fur et à mesure que des opérations favorables se représenteront, une pareille politique d’échange sera poursuivie. Lorsque l’action générale de récupération aura pris fin, un projet sera présenté sur l’utilisation de celles qui resteront parmi les peintures françaises modernes et dégénérées ne pouvant faire l’objet d’un échange. »36

L’échange des toiles relevant de « l’art dégénéré » contre des toiles incarnant « l’art héroïque » est réalisé par l’intermédiaire de marchands. Les premières – qui n’ont donc pas de valeur artistique – sont quasiment proposées en « lots » contre une ou deux toiles de peintres allemands recherchés.

Gustav Rochlitz, l’un des principaux marchands allemands présent en France, achète le 3 mars 1941, des tableaux de Cézanne, Corot, Degas, Renoir, Sisley, Picasso, Matisse et Braque, provenant notamment des collection Kann, Georges Berstein, Rosenberg37. Les nazis payent leur achat d’œuvres avec ces œuvres confisquées. Fin septembre 1941, le marchand Walter Andreas Hofer qui agit pour Goering acquiert notamment de la collection Rosenberg : 3 tableaux de Courbet, 1 Pissarro, 1 Degas 1 Monet, 5 Renoir, 1 Van Gogh, 1 Toulouse-Lautrec – sans évoquer le détail des dessins, aquarelles, etc.7 Il écrit à Goering que ces toiles pourront servir à « des échanges éventuels ». Quelques mois plus tard, un autre échange est effectué au profit de Goering par l’intermédiaire du marchand Gustav Rochlitz : 4 toiles de Matisse de la collection Rosenberg, parmi lesquelles L’odalisque au tambourin, contre une seule œuvre du peintre flamand Jan Brueghel, Le port d’Anvers. 28 échanges de ce type ont lieu entre mars 1941 et novembre 1943 : 18 au profit de Goering et 6 ou 7 pour Hitler et la chancellerie du Reich, 1 pour Martin Bormann, et 1 ou 2 pour Joachim von Ribbentrop.39 A noter que Goering se rendit néanmoins propriétaire de quelques œuvres de « l’art dégénéré »40. Pour la Noël 1942, il offre à sa femme Deux tournesols de Van Gogh pris dans la collection de Paul Rosenberg et il exposait également à Carinhall des toiles de Van Gogh, Corot, Monet, Sisley, Cézanne, Renoir. Son adhésion à la critique nazie de l’art qualifié de « dégénéré » apparaissant ainsi de façade.

Sur le marché, d’autres pratiques existent qui consistent à faire du profit mais aussi à « normaliser » les ventes. Ainsi celle qui consiste à sous-estimer les œuvres achetées par des marchands complices, ce qui permet de les « couler ». Certaines sont également dépréciées : ainsi un Rembrandt authentique n’est plus du peintre mais de « l’École de Rembrandt » quitte sans doute à être réattribué un peu plus tard à Rembrandt. Le « ravalage » consiste à racheter une œuvre si la première enchère n’est pas couverte et de créer ainsi une virginité nouvelle à l’œuvre lorsqu’elle est présentée, l’origine de celle-ci pouvant être identifiée dans le catalogue de la vente précédente41. Il faut encore citer la Suisse comme « moyen » de coulage, un certain nombre de marchands d’art de ce pays ayant été peu scrupuleux42.

Du côté de l’ERR

Celui-ci poursuit son action jusqu’au dernier moment, à l’été 1944. A partir de 1942, il hérite également de la gestion de la « Möbel Aktion », le pillage des meubles, qui conduit à celui des appartements. Cette action qui existait déjà pour les territoires de l’Est, est mise en place pour les territoires de l’Ouest et la France en particulier, à partir d’avril 1942. Le pillage s’intensifie encore. Au total 69619 logements juifs sont vidés dont 38000 à Paris. Rose Valland comptabilise alors le vol de 2703 tableaux. Les opérations sont également menées en ex-zone libre après son occupation à partir du 11 novembre 1942.

Le 15 juillet 1944 – entre le débarquement et la libération de Paris – Robert Scholz établissait un rapport sur les activités de l’ERR depuis 1940 – un document qui fut présenté lors du procès de Nuremberg.43

Document

Le 15 juillet 1944.

RAPPORT SUR L’ACTIVITÉ DE L’ÉTAT-MAJOR SPÉCIAL POUR L’ART DE LA PEINTURE DURANT LA PÉRIODE D’OCTOBRE 1940 A JUILLET 1944

En exécution du décret du Führer du 17 septembre 1940, concernant la saisie d’œuvres d’art abandonnées, anciennement propriétés juives, dans les territoires occupés de l’Ouest, l’État-major spécial pour l’art de la peinture a commencé, au début d’octobre 1940, son activité par la saisie des œuvres d’art abandonnées par la famille juive Rothschild, connue dans le monde entier, célèbre aussi par ses grandes collections d’art. […] De la même façon, les objets d’art ayant appartenu à d’autres familles juives françaises célèbres par leurs collections, comme les Kahn, David-Weill, Lévy- Benzion et Seligmann, ont été découverts par l’Etat- major spécial et saisis intégralement.

Après la saisie des plus célèbres collections juives à Paris, tous les logements abandonnés des riches Juifs parisiens, ainsi que tous les magasins des maisons d’expédition et autres dépôts des Juifs émigrés, qui étaient souvent camouflés par les Français non Juifs ont été fouillés méthodiquement par l’Etat-major spécial, et de cette façon, des trésors d’art d’une valeur considérable ont été découverts. Ces saisies furent pratiquées après des recherches méthodiques pour lesquelles furent consultés les listes d’adresses de la Police française, les ouvrages de références juifs, les inventaires des magasins, les livres de commandes des maisons françaises d’expédition, les catalogues de l’art français ainsi que les catalogues des collections. Dans chaque cas, l’origine juive de chaque propriétaire fut établie clairement en coopération avec la Police française et le Sicherheitsdienst [Service de renseignement -SD] et aussi grâce au matériel politique saisi par l’Etat-major spécial lui-même.

[…] l’Etat-major spécial a mis en sûreté la partie la plus importante des objets d’art aux mains des Juifs en France, pour autant qu’ils n’ont pas été enlevés avant l’occupation. […] Dans le courant de cette opération de saisie par l’Etat-major spécial dans les territoires occupés de l’Ouest, 203 collections comprenant 21.903 objets d’art de toute espèce, suivant recensement et inventaire, furent saisies jusqu’à ce jour.

[…] L’inventaire et les photographies furent faites par les experts de l’Etat-major spécial ; ensuite, les objets d’art furent emballés par des spécialistes pour être expédiés dans le Reich.

Durant la période de mars 1941 à juillet 1944, l’Etat- major spécial a expédié dans le Reich 20 grands envois comprenant : 137 fourgons chargés de 4174 caisses d’œuvres d’art.

Ces envois expédiés dans six abris du Reich furent déballés et mis en place avec toutes les précautions nécessaires à leur conservation et à leur protection contre les attaques aériennes et l’incendie. […] Jusqu’à la date du 15 juillet 1944, 21.903 œuvres d’art ont été dénombrées, comprenant :

5281 peintures, pastels, aquarelles, eaux fortes, 684 miniatures, peintures sur verre et émail, livres et manuscrits,

533 sculptures, terres-cuites, médaillons et plaques,

2477 meubles de valeur historique,

583 textiles (Gobelins, tapisseries, broderies, objets d’art coptique),

5825 objets d’art (porcelaines, bronzes, faïences, majoliques, céramiques, bijoux, pièces de monnaie, objets d’art garnis de pierres précieuses), 1236 objets d’art asiatiques (bronzes, sculptures, porcelaines, tableaux, paravents, armes),

239 objets d’art de l’antiquité (sculptures, bronzes, vases, bijoux, coupes, pierres taillées, terres- cuites).

Ce nombre n’est pas définitif étant donné que les saisies à l’Ouest ne sont pas achevées, et qu’il n’a pas été possible de faire l’inventaire d’une partie des objets, faute d’experts.

Il n’est pas possible d’exprimer en chiffres la valeur d’art et la valeur matérielle extraordinaires des objets saisis. […] »44

Réaction française: une protestation sur la forme

Les fonctionnaires de Vichy ne tentèrent que quelques molles protestations. Ils se contentèrent d’être les témoins des agissements allemands et de leur dynamisme rapace. A l’automne 1940, une mise au point éclairante est adressée aux Français par Utikal, le chef de l’ERR à Berlin. Il répond là aux protestations françaises et aux incidents survenus avec les autorités d’Occupation au sujet des biens ayant appartenu notamment à des personnes déchues de la nationalité française par la loi du 23 juillet 1940 dont les biens devaient être administrés, conformément aux dispositions du 5 octobre (Statut), par les autorités françaises. Celles-ci devaient les placer sous séquestre en vue de leur liquidation et versement au profit de l’œuvre du secours national.

Jean Cassou a résumé les positions formulées par Utikal le 5 novembre 1940 – en substance : « l’État français n’avait pas acquis par son propre pouvoir la faculté de disposer des biens juifs ; il ne l’avait obtenue que par la victoire des armées allemandes, à laquelle, d’ailleurs, le gouvernement de Vichy devait sa propre existence. Celui-ci ne saurait, dès lors, contester au Reich national-socialiste un droit de priorité à disposer des biens juifs »45. Voilà exposé un « droit du plus fort ».

D’une manière générale, les autorités françaises ne réagissent pas au nom des valeurs, mais au nom de leurs prérogatives et contre les empiètements des Allemands.

« Il ne s’agit donc point de protestations contre le principe même de l’expropriation, notamment de l’expropriation des biens juifs, mais uniquement d’un différend sur l’attribution ou la juste répartition de ce butin […] »46. En outre, les Allemands ont bien bénéficié de complicités à plusieurs niveaux de l’administration. Robert Scholz le précise d’ailleurs clairement. A noter également, durant la période, l’exercice du droit de préemption par les Musées nationaux lors de ventes aux enchères.

1943, Allemands, Français et la spoliation de la collection

Schloss

Cette collection renommée, constituée de tableaux de peintres flamands et hollandais (333 tableaux) fut recherchée par les Allemands dès le début de l’Occupation47. En avril 1943, ils finissent par la débusquer en Corrèze où elle était cachée et s’en emparent, malgré une tentative de résistance d’une partie de l’administration française … contre une autre, le ministre de l’Éducation nationale, Abel Bonnard, cédant devant les Allemands.

La collection est inventoriée à Paris en août 1943. Le Louvre exerce son droit de préemption sur 49 des 333 tableaux. Sur les 284 tableaux choisis par les Allemands, 262 sont destinés au musée d’Hitler. Alfred Rosenberg vint voir la collection en personne début novembre au Jeu de Paume ; à la fin de ce mois, elle est envoyée à Munich (230 tableaux, car 32 peintures manquaient à l’appel lors du départ des caisses). Par ailleurs, avant le dépôt, 22 tableaux ont été confiés à l’administrateur expert « Lefranc qui les a revendus à un mystérieux personnage sous le nom de Buittenweg, prétendu marchand hollandais, qui par la suite, et malgré toutes les enquêtes de police, ne put jamais être identifié. »48

Été 1944, la récupération du dernier transfert d’œuvres d’art

Elle se fait grâce à Rose Valland, en poste de mars 1941 jusqu’à la Libération, et qui a donc pu suivre le pillage durant une grande partie de la période. Grâce à ses renseignements, le dernier convoi fut arrêté en août 1944 par la résistance, en banlieue nord de Paris. Furent récupérées 148 caisses d’œuvres d’art moderne, relevant d’une pluralité de propriétaires juifs : « Cézanne, Gauguin, Modigliani, Renoir Dufy, Braque, Foujita, Degas, Toulouse-Lautrec, Vlaminck, Utrillo, Picasso, Segonzac, Marie Laurencin, Bonnard »49.

En Allemagne, les troupes alliées retrouvèrent une partie des œuvres dans les lieux où elles avaient été dirigées, principalement en Bavière. A Munich, au sein du Führerbau, « Bâtiment du Führer » et dans plusieurs châteaux de Louis II (à Neuschwanstein, Hohenschwangau, Herrenchiemsee) ; dans le Bade Wurtenberg, au monastère de Buxheim ; en Autriche : château de Kogl et à Amstetten ; en République tchèque, à Nickolsbourg. En mai 1945, en Bavière, marchant vers Berchtesgaden, des unités américaines et françaises (la 2e DB de Leclerc) trouvent dans un tunnel cinq wagons du train qui a transporté depuis Carinhall les collections de Goering.

Le pillage des biens privés et publics fut qualifié de crime de guerre par le Tribunal militaire international de Nuremberg. Le domaine de l’art, qui peut être jugé secondaire en comparaison des violences extrêmes perpétrées, traduit néanmoins l’idéologie nazie et son projet. L’émergence du pillage-spoliation dans le cadre de l’Occupation, en violation de toutes les conventions sur la propriété, manifeste déjà une négation totale, un des prémisses de l’exécution de l’assassinat.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°350, Été 2019

Les Ouïghours, une minorité persécutée

Les Ouïghours, une minorité persécutée

« Déportation », « massacre », « internement », ou encore « génocide », les mots utilisés pour désigner les exactions dont les Ouïghours sont victimes sont éloquents. Persécutés depuis des décennies par le pouvoir central chinois, les Ouïghours font l’objet d’une politique d’internement massif depuis 2017. Officiellement établis pour « éduquer et transformer » les personnes influencées par une « idéologie extrémiste », ces « camps de rééducation » sont en réalité des lieux de travail forcé, d’embrigadement, et de torture de cette minorité musulmane. Aujourd’hui, entre 1,5 et 3 millions de Ouïghours sont enfermés dans ces camps selon plusieurs ONG telles Amnesty International. Comment sommes-nous arrivés à une telle situation ?

Qui sont les Ouïghours ?

Comprendre les violations des droits de l’homme dont les Ouïghours sont actuellement victimes implique de se pencher sur l’histoire de cette communauté. Les Ouïghours constituent l’une des 56 ethnies de la République populaire de Chine dont l’ethnie majoritaire est celle des Hans (92% de la population). Minorité turcophone et de religion musulmane (islam sunnite), les Ouïghours vivent en Asie centrale depuis des siècles. D’abord peuple de nomades, ils se sont progressivement sédentarisés dans la région autonome chinoise du Xinjiang, à l’extrême Ouest de la Chine. C’est là que vivent aujourd’hui l’essentiel des 11,5 millions de Ouïghours dans une zone hautement stratégique pour la Chine dans le développement de son projet pharaonique de « nouvelle route de la soie » vers l’Occident.

Des tensions anciennes avec le régime chinois

Les relations entre Pékin et cette minorité ethnique sont sources de tensions depuis des décennies. Dès les années 1950, une politique d’assimilation stricte a été mise en place par le gouvernement chinois à l’égard des Ouïghours et d’autres minorités ethniques. Il s’agissait de les forcer à abandonner leur culture – en particulier leur religion – conformément au projet politique du Parti Communiste Chinois (PCC) visant à en finir avec les « Quatre Vieilleries ».

À cette période répressive succède une politique d’apaisement à l’égard des minorités ethniques dans les années 1980-1990. Toutefois, ce répit n’est que de courte durée. Les tensions sont ravivées dans les années 1990 et surtout, la « guerre contre le terrorisme » lancée après le 11 septembre 2001 par les États-Unis offre un prétexte au PCC pour renforcer la répression envers les Ouïghours au nom de la lutte contre le djihadisme et l’extrémisme religieux. Tout au long des années 2000, la répression s’accentue.

En 2009, suite à de violents affrontements inter-ethniques à Urumqui, la répression monte encore d’un cran. Le régime chinois renforce le contrôle social et politique envers la population ce qui entraine une nouvelle vague d’attaques de la part de la frange extrémiste – très minoritaire – des Ouïghours. En particulier, les attentats de Pékin en 2013 et surtout de la gare de Kunming (31 morts et 143 blessés) et d’Urumqi en 2014 (43 morts, 90 blessés) choquent profondément Pékin et entrainent une vague de répression sans précédent. Comme le déclare sur France Info Rémi Castets, directeur du Département d’études chinoises de l’université Bordeaux-Montaigne, Xi Jinping « veut dès lors régler le ‘’problème ouïghour’’ ».

Une répression extrême depuis l’arrivée au pouvoir de Xi-Jinping

La répression prend donc une tournure extrême à partir de 2014 ce qui coïncide avec l’arrivée au pouvoir de Xi-Jinping l’année précédente. Les Ouïghours n’ont plus le droit de pratiquer leur religion, les prénoms islamiques sont proscrits, les femmes ont l’interdiction de porter le voile, le pèlerinage à la Mecque est interdit. Un système de surveillance massif est également mis en place afin de contrôler chaque aspect de la vie des Ouïghours. Surtout, les autorités chinoises commencent à mettre en place des expériences « pilotes » dans la région du Xinjiang visant à « déradicaliser » la population. Dès 2014, les premiers camps d’internements, appelés « camps de rééducation » ou « centres de formation professionnelle » par le régime chinois, sont mis en place.

Cette politique d’internement se généralise à partir de 2016 avec l’arrivée au pouvoir du nouveau Secrétaire du PCC au Xinjiang, Chen Quanguo. C’est alors qu’une « campagne de rééducation » sans précédent est lancée contre la population. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, des milliers de Ouïghours de tout âge sont arrêtés arbitrairement par le pouvoir et envoyés dans les camps. Ils sont soumis à un programme d’endoctrinement politique intensif et de « sinisation » visant à leur faire renier leur culture d’origine. Depuis 2017, le gouvernement chinois a également voté une loi « antiterroriste » qui lui permet d’emprisonner toute personne jugée comme « extrémiste » sans préciser la définition de ce terme. Entre 1,5 million et 3 millions de Ouïghours – ainsi que des personnes issues d’autres minorités ethniques persécutées par le pouvoir – sont actuellement détenus dans ces camps. Le pouvoir chinois mène également une politique d’endoctrinement des enfants ouïghours, les séparant de leurs parents pour les envoyer dès l’école maternelle – voire même avant – dans des internats et écoles du régime. Ils y apprennent le mandarin ainsi que « les valeurs du régime » chinois et sont sévèrement punis s’ils parlent leur langue maternelle.

Ethnocide ou génocide ?

L’ensemble de ces persécutions soulève la question de la qualification des actes du régime chinois d’un point de vue juridique. Comme le déclare l’anthropologue et spécialiste des Ouïghours Sabine Trebinjac, la « séparation des familles a pour but d’éloigner les enfants de leur culture, et [ainsi] de renforcer l’ethnocide en cours ». En effet, l’ensemble de ces mesures semble être caractéristique d’un « ethnocide » c’est-à-dire de la destruction de l’identité sociale et culturelle d’un groupe ethnique. Toutefois, depuis 2019, de plus en plus de spécialistes parlent désormais de « génocide » pour qualifier les actions du régime chinois envers les Ouïghours. Selon un récent rapport de l’anthropologue allemand Adrian Zenz, les femmes ouïghoures seraient contraintes par le régime chinois de se faire stériliser, thèse corroborée par la chute drastique de la natalité des Ouïghours au Xinjiang depuis 2016. L’entrave aux naissances étant un critère de génocide, cela amène de plus en plus de personnes à parler de « génocide » et non plus « d’ethnocide » pour qualifier la politique du régime chinois qui vise les Ouïghours.

Quid de la communauté internationale ?

Face à ces persécutions, la communauté internationale est de plus en plus pressée à prendre des mesures fermes et contraignantes à l’encontre de la Chine. Après une longue période de silence de la part des gouvernements et responsables politiques, ces protestations semblent enfin commencer à porter leurs fruits. Le 17 décembre dernier, le Parlement Européen a notamment adopté une résolution d’urgence visant à dénoncer les violations des droits des Ouïghours, « assimilables à des crimes contre l’humanité », selon un communiqué. De même, les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni ont récemment suspendu des importations de produits chinois soupçonnées d’utiliser le travail forcé des Ouïghours. Les États-Unis ont notamment décidé d’interdire l’entrée de tout produit contenant des fibres de coton produites dans le Xinjiang, s’alarmant d’une « forme moderne d’esclavage » visant les Ouïghours travaillant dans les champs de coton. Toutefois, pour des militants de la cause ouïghoure, ces initiatives restent largement insuffisantes et les comportements de nombreux gouvernements, qui continuent à jouer le jeu de la Chine, sont dénoncés. Les récentes mesures adoptées par différents pays permettront-t-elles de changer la donne et de déclencher un mouvement de soutien généralisé ?

Charlotte Canizo, Étudiante, Sciences-Po Paris,

Après-Auschwitz, n°355-356, Juillet – Septembre / Octobre – Décembre 2020