Comptes rendus


Témoignages


Ida Palombo, Les cendres de la mémoire, Éditions Le Manuscrit, collection «Témoignages de la Shoah», Fondation pour la Mémoire de la Shoah, (CR, Isabelle Ernot)

« Je m’appelle Ida, un prénom peu courant, d’origine italienne ou polonaise. J’étais la fille chérie de mon père […] j’étais donc « la hija regalada», l’enfant gâtée, l’aînée d’une famille de cinq garçons »1.

C’est par une évocation du bonheur qu’Ida Palombo commençait ses témoignages. Née à Marseille en 1924, elle nous a quittés en 2013. Présidente de l’AFMA-Marseille de 1987 jusqu’à sa disparition, elle a particulièrement œuvré pour la mémoire de la Shoah. Grand témoin en milieu scolaire, c’est à partir de ses interventions orales que Régine Méchulan et Michelle Gozlan ont œuvré pour proposer ce texte qui vient enrichir la collection « Témoignages de la Shoah ».

Au cœur de ce vécu familial heureux et insouciant, il y a la figure de Salomon Haïm, un père adoré et admiré. A travers lui, on perçoit le processus d’intégration de la famille installée à Marseille. Né à Salonique en 1893, Salomon épouse Daisy, elle-même originaire de cette ville – sous domination ottomane jusqu’en 1912. Salomon, qui arrive en France également en 1912, est naturalisé en 1924, année de la naissance d’Ida. Son activité commerciale se déploie ainsi sur une autre berge de la Méditerranée que celle qui l’a vu naître.

La grande Rafle organisée à Marseille les 22-23 janvier 1943 dans le quartier du Vieux-Port fracasse le cours de leur vie. Salomon est arrêté et emprisonné à la prison des Baumettes puis transféré au camp de Royallieu-Compiègne avant celui de Drancy d’où il est déporté vers le centre d’assassinat de Sobibor, le 23 mars par le convoi 52 dit « des Marseillais » (750 sur 994 Juifs déportés par ce convoi, qui ne compte aucun survivant2).

Plus d’un an après, Ida et 8 membres de la famille sont arrêtés à leur tour, le 9 mai 1944, au village des Camoins, tout proche de Marseille, par des miliciens français, sans doute à la suite d’une dénonciation : sa mère, deux de ses frères, Henri et Elie, sa tante Siniora Houlli et la belle-fille de cette dernière, Estelle Houlli née Palombo. Dix jours plus tard, le 19 mai, ils sont à Drancy et dès le lendemain, déportés à Auschwitz par le convoi 74. Seules Ida et Estelle entrent au camp. Ida a survécu ainsi que Sarah Palombo (sœur d’Estelle, déportée en avril 1944, par le convoi 71).

Un point sur…. La Déportation et Shoah dans la région de Marseille

Les arrestations à Marseille et dans la région s’étendent de l’été 1942 à l’été 1944. À la suite des accords avec l’occupant (du 2 juillet 1942, Bousquet, Laval et la Gestapo), les premières arrestations concernent des Juifs étrangers, la France s’étant engagée à livrer 10 000 d’entre eux. Dès le début du mois d’août 1942, des familles entières sont arrêtées ainsi que des travailleurs affectés jusque-là aux travaux agricoles et forestiers dans la région, et des ressortissants du Grand Reich3. Les transferts vers Drancy concernent un peu plus de 1200 personnes4. Cinq mois plus tard, en janvier 1943, est organisée la grande Rafle qui cible plusieurs quartiers mais particulièrement celui du Vieux-Port. Après celle-ci, durant 1943 et jusqu’au 24 juillet 1944, les Juifs de Marseille vivent sous une menace constante, « à tous moments, […] courent le risque d’être arrêtés, internés et déportés. […] c’est le temps des rafles plus insidieuses et des arrestations individuelles, c’est le temps des dénonciations ».

La Rafle de Marseille, fin janvier 1943

L’opération organisée entre les 22 et 24 janvier 1943, conjointement par les autorités allemandes et françaises, intervient deux mois et demi après l’invasion allemande de la zone libre (11 novembre 1942), en réaction au débarquement allié en Afrique du Nord (8 novembre). Dès le 12 novembre, les troupes allemandes occupaient Marseille. En janvier 1943, l’opération est double, comme en atteste le communiqué du 24 janvier 1943 de la préfecture des Bouches-du-Rhône, publié à l’issue des opérations:

« Pour des raisons d’ordre militaire et afin de garantir la sécurité de la population, les autorités militaires allemandes ont notifié à l’administration française l’ordre de procéder immédiatement à l’évacuation du quartier nord du Vieux-Port. Pour des motifs de sécurité intérieure, l’administration française avait, de son côté, décidé d’effectuer une vaste opération de police afin de débarrasser Marseille de certains éléments dont l’activité faisait peser de grands risques sur la population. »

Prenant prétexte d’attentats contre des soldats allemands, l’opération vise à détruire le quartier du Vieux-Port, jugé dangereux, identifié comme un repère de criminels et de résistants, par les autorités d’Occupation. C’est au sein de cette opération qu’est organisée la Rafle qui touche les Juifs de la région. Elle intervient ainsi dans le cadre d’un événement répressif plus large.

Du côté allemand, l’opération est placée sous la direction de Carl Oberg et du côté français, sous l’autorité de René Bousquet, secrétaire général de la police du régime de Vichy. Les Français qui ont négocié leur participation à cette opération d’envergure et qui souhaitent se charger des arrestations, amènent sur place un fort contingent de policiers, 12 000 hommes – en comparaison, 4000 avaient été mobilisés pour la Rafle du Vel d’hiv.

6000 personnes sont arrêtées – les autorités allemandes avaient prévu l’arrestation de 8000. Dans les jours qui suivent, 3 977 personnes sont relâchées tandis que 1 642 sont déportées dont 782 Juifs. Le premier transfert est organisé vers le camp de Compiègne-Royallieu. Les Juifs sont envoyés ensuite au camp de Drancy puis déportés vers les centres d’assassinat nazis créés sur le territoire polonais – ce fut le chemin subi par le père d’Ida Palombo. Les non Juifs sont déportés vers des camps du Reich, notamment Sachsenhausen.

La Rafle fut suivie à partir de février 1943 de la destruction par dynamitage du quartier du Vieux-Port. Les habitants, près de 20 000 personnes, en furent expulsés. La reconstruction du quartier demanda plusieurs années, elle se poursuivait encore dans les années 1950.

Témoignage de Lucien et Pierre Vidal-Naquet

Extrait de la préface à l’ouvrage Marseille, Vichy et les Juifs publié par la section de Marseille de l’Amicale des Déportés d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie pour le 50e anniversaire de la Rafle et des déportations de janvier 1943 (publication sous la direction de Christian Oppetit). Pierre Vidal-Naquet se présente ici comme « témoin-historien ». Né en 1930 à Paris, sa famille se réfugie à Marseille en juillet 1940. Il est scolarisé au lycée Périer. En janvier 1943, il a 13 ans et n’est pas présent dans la ville au moment de la Rafle, ses parents ayant choisi, après l’invasion de la zone libre en novembre 1942, de placer leurs trois enfants à Megève dans un home d’enfants. En revanche, son père, Lucien, avocat, a été un témoin visuel de la Rafle. Lui-même et son épouse Marguerite ont été arrêtés l’année suivante, à la même époque qu’Ida Palombo, au printemps 1944, le 15 mai. Transférés à Drancy, ils ont été déportés à Auschwitz par le convoi 75, du 30 mai 1944. Ils ne sont pas revenus.

Témoignage de Lucien Vidal-Naquet cité par son fils Pierre:

« Après l’invasion de la zone libre en novembre 1942, mon frère, ma sœur et moi, fumes placés par nos parents dans un home d’enfants à Megève, où nous sommes restés pendant cinq mois. C’est à dire que je n’étais pas à Marseille au moment de la destruction du quartier du Vieux-Port en janvier 1943. J’en recueillis de nombreux témoignages à mon retour, et voici, du reste, ce que mon père, Lucien Vidal-Naquet, avocat à la Cour de Paris, rayé du barreau, en vertu du statut des Juifs de Vichy, écrivit dans son Journal à la date du 25 janvier 1943 :

« Nous venons de vivre plusieurs jours – et plusieurs nuits – dont nous sortons moulus comme d’une grave maladie, sans pouvoir encore nous proclamer guéris… Plusieurs journées où la police, française, hélas, obéissant aux ordres de Berlin, a procédé à des perquisitions massives, à des arrestations destinées à procurer au Moloch nazi le contingent de chair humaine dont il avait fixé le montant : des ouvriers, des femmes, des enfants ont été arrêtés sans discernement et précipités dans des wagons plombés, expédiés à destination des travaux forcés de Pologne et de Russie. C’est le cas d’une dame de plus de 50 ans que je connais, et qui, bien entendu, était parfaitement en règle. C’est le cas d’un jeune Français de 16 ans, arrêté alors qu’il venait de conduire un parent à la gare : ce lycéen a été arrêté porteur de ses livres de classe, par des gardes mobiles français, et, depuis, n’a pas reparu chez lui. Nous avons pu nous demander si nous ne serions pas arrêtés les uns et les autres […] Quelle affreuse tristesse. Et quelle impression tragique de cette ville, dont certains quartiers ont été vidés de tous leurs habitants, où tout le monde parle à voix basse, dans la crainte de la catastrophe imminente. Je n’ai jamais compris comme aujourd’hui ce que peut contenir de tragique ce simple mot de terreur. »

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

  1. Ida Palombo, p.24.
  2. Voir Mémorial des rescapés juifs… p.256. Un seul homme est considéré comme survivant ; il s’est échappé avant sa déportation
  3. Jacqueline Ribot, « Les Juifs étrangers à Marseille et dans la région : transit, internement, déportation », in Marseille, Vichy et les Juifs, Publication l’Amicale des Déportés d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie – Section Marseille-Provence, 1993, pp.93-106
  4. Klarsfeld Serge, Les transferts de Juifs de la région de Marseille vers les camps de Drancy ou de Compiègne en vue de leur déportation, 11 août 1942 – 24 juillet 1944, édité par l’association « Les Fils et Filles des Déportés Juifs de France », octobre 1992

Indications bibliographiques

Marseille, Vichy et les Juifs, publication de la section de Marseille de l’Amicale des Déportés d’Auschwitz et des camps de Haute Silésie, sous la direction de Christian Oppetit, 1993

  • Dray-Bensousan Renée, Les Juifs à Marseille (1940-1944), Paris, Les Belles Lettres, 2004.
  • Mencherini Robert (dir.), Provence-Auschwitz. De l’internement des étrangers à la déportation des juifs, 1939-1944, Aix-en-Provence, PUP, 2007.

Élisabeth Sentuc, C’est ainsi que je me souviens, Le Manuscrit, Collection Fondation de la Mémoire de la Shoah, 2019, (CR, Claude Dumond)

Une lecture, par Claude Dumond

C’est ainsi que je me souviens, le titre du livre annonce un parti pris qui surprend dès les premières pages dictées par Élisabeth à sa fille Myriam. L’auteur obéit à un certain nombre de devoirs avant de contribuer à l’histoire de la Shoah. Ainsi celui de redonner une existence à tous les membres de sa famille, et à des amis d’enfance disparus en attachant autant que possible un souvenir au nom de chacun. La liste est longue, très longue, le lecteur comprend vite qu’elle participe à la revanche contre le nazisme par ce livre.

Née en 1923, Élisabeth nous décrit une «enfance heureuse» à Huedin, petite ville située à l’époque en Roumanie mais revendiquée par la Hongrie. En phrases courtes, elle décrit avec beaucoup de précisions son cadre de vie, une maison attenante aux bains rituels dont son père a la responsabilité mais qui ne procurent que de faibles revenus et l’attachement à une orthodoxie religieuse très stricte qui unit la famille derrière le père. A la maison on parle yiddish, à l’école le roumain, la maman s’exprime plus volontiers en Magyar, Élisabeth apprend l’Allemand avec un professeur particulier qui lui donnera à jamais le goût du savoir. Pourtant, la famille étant trop pauvre, Élisabeth devient apprentie couturière à la fin de sa scolarité primaire alors qu’elle rêvait de devenir docteur ou institutrice ! Devoir de mémoire, le nombre des amies citées, y compris beaucoup de non juives, ne cesse de nous impressionner.

A partir de 1936, l’antisémitisme qu’elle a ignoré jusque-là s’impose à elle. Une organisation d’extrême droite, la Garde de fer, s’en prend aux biens des Juifs, les rapports se distendent avec les non-Juifs.

Quand en 1940, Hitler fait « cadeau » de la Transylvanie à la Hongrie en échange de son entrée en guerre contre l’URSS, en l’espace de quelques mois les Juifs de Huedin sont recensés, privés de leurs biens et doivent porter l’étoile jaune, un « engrenage » qu’Élisabeth narre d’une manière très factuelle sans faire part de ses états d’âme.

Suit un internement à Budapest, après avoir été séparée du Père puis l’avoir retrouvé à plusieurs reprises. La famille est ensuite encore réunie à Huedin quand elle est envoyée dans le camp de concentration de Cluj.

Élisabeth nous laisse ignorer ses sentiments, ses angoisses. Elle semble avoir vécu les années 1941, 1942, 1943 au jour le jour. Tous les faits qu’elle rapporte sont vérifiables dans les travaux d’historiens consacrés à ces événements mais à aucun moment, elle-même ne se situe dans l’Histoire. Démarche volontaire, le personnage est de plus en plus énigmatique, il interroge le lecteur… et stimule son intérêt.

Le 29 mai 1944, la famille doit monter dans un wagon à bestiaux où on ne peut s’allonger ou s’accroupir qu’à tour de rôle pour un voyage de quatre jours, vers une destination inconnue.

A la descente du train, le père et les deux frères entrent dans uneA la descente du train, le père et les deux frères entrent dans une colonne qui disparaît. L’officier SS demande à Élisabeth si la petite Eva  qu’elle  tient  par la main est sa fille, et comme elle répond « non », il détache la main de la petite fille et l’envoie vers sa mère et le petit Putyu dans la file de ceux qui vont mourir immédiatement. Élisabeth en sera inconsolable jusqu’à la fin de sa vie.

Des images communes à de nombreux survivants qui n’ont cessé de hanter le reste de leur vie.

Aucune remarque particulière sur le fait d’être dans l’obligation de se mettre nue pour être tondue à la Sauna, nudité qui fut l’humiliation suprême pour de très nombreuses femmes.

Par contre, même désespoir en apprenant que sa mère, son petit frère et sa petite sœur ont été assassinés et que leurs corps ont été brûlés. « Tant que je vivais j’avais l’espoir de retrouver au moins mon père et mes frères. »

Souvenirs de coups extrêmement douloureux distribués arbitrairement : « Serrer les dents quand la souffrance est trop forte, supporter les humiliations, ne pas s’apitoyer sur son sort, et ne jamais dire «je ne veux plus» »…

C’est seulement au bout de 6 semaines, à l’issue d’une sélection qu’Élisabeth est enregistrée et tatouée par le matricule A12832. Nouvelles descriptions très précises des conditions matérielles, indignes dans lesquelles vivent les détenues.

Malade elle passe 15 jours à l’infirmerie, que manifestement elle se refuse à appeler Revier, – résistant au vocabulaire des bourreaux – et réussit à en sortir.

On note deux partis pris qui rompent avec les autres témoignages : la description précise des lieux et les noms des per- sonnes rencontrées, anciennes connaissances ou compagnes d’infortune.

Fin septembre 1944, Élisabeth est expédiée dans un groupe de 300 femmes en Haute Silésie dans un camp de travail forcé à Gorlitz. Retour dans un monde « normal » même si le statut des Juives est celui d’esclaves, de bétail. Les conditions de vie sont « honorables » et le lieu permet de rencontrer des Français du STO et des prisonniers. Pour la première fois depuis très longtemps, Élisabeth semble prendre conscience de la possibilité et même de l’imminence d’une défaite allemande, nous sommes en avril 1944. Une complicité s’établit entre Élisabeth et un prisonnier français rencontré dans un souterrain lors d’une alerte aérienne. Il s’appelle Charles mais faute d’une langue commune la communication est difficile. Il lui envoie pain ou gamelles de soupe par des camarades qui travaillent dans la même usine qu’elle.

En mai, à la libération du camp, Élisabeth prend une décision déterminante pour le reste de sa vie, elle décide de rejoindre et de suivre Charles et un groupe de Français.

Trois semaines pour atteindre Thionville, où, juive apatride, elle doit surmonter de multiples obstacles pour se faire admettre en France. Charles « la prend totalement en charge », elle « continue de ne jamais s’apitoyer sur son sort ».

Élisabeth rejoint LaTeste de Buch où habite Charles, le 18 juillet 1945. Ils se marient le 16 février 1946.

Le récit de la vie d’Élisabeth s’interrompt pour laisser place au témoignage de son frère Alexandre (devenu Schlomo en Israël) le seul autre membre de la famille qui ait survécu. Témoignage recueilli en juillet 2008.

Comme sa sœur et des milliers de jeunes Juifs hongrois dispersés dans les différents «camps» de Birkenau, Alexandre n’est pas enregistré à son arrivée à Birkenau et cantonné dans le camp des Tsiganes. Sans travail, à la merci des Kapos, il est exposé au sadisme des médecins nazis, Menguelé et Thilo, qui multiplient les sélections impromptues et mortelles pour les terroriser. Habile à se cacher mais surtout bénéficiant de concours de circonstances favorables, Alexandre réussit à sur- vivre jusqu’au moment où « en octobre ou novembre », il est enregistré et tatoué avec le numéro B14843. Marche de la mort, trains découverts, puis ce sont les camps de Mauthausen, Melk. Il est libéré le 5 mai 1945 à Gunskirchen. Pris en charge par la brigade juive de l’armée anglaise, il déclare vouloir aller en Palestine qu’il met plus d’un an à atteindre, où, dans un Kibboutz, après un long service militaire, il exerce le métier de charpentier.

Même style direct que celui de sa sœur, même refus de décrire les scènes les plus horribles auxquelles il a assisté, même refus de juger, mais aussi même volonté de citer les noms de ceux qu’il a rencontrés.

Absolument passionnant.

Après cette insertion de l’histoire du frère, le récit du cours de la vie d’Élisabeth reprend. Très gentiment accueillie dans la famille de Charles, elle est surprise par le ton direct, les jurons fréquents, le peu de respect pour les obligations religieuses, qu’elle considère comme un manque d’éducation des Français.

Les conditions de vie sont longtemps très difficiles. Le couple ne peut acheter un logement décent qu’en 1959. Huit enfants naissent entre 1946 et 1964, la famille vit pauvrement mais Élisabeth se consacre entièrement à son rôle de Maman. Charles, peintre en bâtiment, s’épuise au travail. Tous les enfants ont été baptisés dans le culte catholique et les quatre premiers font leur communion sans grande conviction. Mais, à partir du dé- but des années soixante, les quatre plus jeunes suivent un enseignement religieux à la synagogue. Ses fils François et Daniel sont circoncis avant leur Bar-mitsva.

A partir de 1995, Élisabeth entre « dans les années témoignages ». Invitée dans les classes par des professeurs du secondaire, elle ne cesse d’élargir le cercle des enseignants qui la réclame. A chaque fois le moment le plus éprouvant pour elle, le plus fort pour les élèves, est l’évocation de sa mère et de sa petite sœur qui s’éloignent sur la rampe de Birkenau.

Elle participe à plusieurs Marche des Vivants.

Et Élisabeth de conclure : « Le temps passe et la grande blessure est toujours là. Elle ne pourra jamais s’effacer. Mais je sais tout ce que j’ai pu réaliser : un mariage heureux et une merveilleuse famille. C’est sans doute la plus belle vengeance que je puisse espérer. Une grande famille unie de huit enfants, des petits et arrière-petits enfants adorables, je me dis que c’est la plus belle revanche sur le nazisme qui a détruit ma famille et voulait me détruire aussi. »

Ainsi se termine le témoignage d’Élisabeth.

Mais les amis d’Élisabeth ont eu l’idée lumineuse d’ajouter une postface intitulée : « Être l’enfant d’une survivante de la Shoah par les enfants d’Élisabeth Sentuc ». L’auteur de cette lecture se refuse à en dévoiler le contenu… mais garantit au lecteur du livre des suppléments d’informations surprenants qui expliquent un certain nombre d’interrogations nées du récit d’Élisabeth !

Claude Dumond, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020


Élie Buzyn, Ce que je voudrais transmettre, Lettre aux jeunes générations, Entretiens, Alisio, 2019, (CR Alain Pujat)

Cela commence comme un conte. Lorsqu’il était un tout jeune enfant, les fées de la famille se  sont  penchées sur le petit Élie. De tous les dons qu’elles lui firent alors, il en est un qui l’a marqué à jamais. À la veille du shabbat, il était chargé de recevoir les mendiants qui venaient pour l’aumône, mais, un jour, ayant remarqué que certains trichaient, en passant deux fois, il court en informer sa mère. À sa grande surprise, elle lui répond que ce n’est pas grave, qu’une pièce, c’est bien peu, et que l’important est de « donner sans compter ». Ce jour-là, sa mère lui offre le don en viatique pour sa vie. Cette leçon de vie, Élie Buzyn l’a inscrite comme un emblème à l’ouverture de cette « Lettre » qu’il adresse aux « jeunes générations ».

À ceux qui croient que l’on se construit seul, dans une naïve autonomie, il oppose cette leçon de modestie que l’être humain, avant d’être le fils de ses œuvres, se forme en recevant l’héritage de ses pères, les leçons de ses maîtres, l’exemple de ses mentors. Aux Digital Natives ou aux Millennials1, enfants du présent et de la vie immédiate des réseaux, il conseille « de s’intéresser à l’Histoire, de regarder en arrière ». À l’individualisme des projets de carrière, il oppose que l’on n’existe que comme « maillon d’une chaîne qui implique empathie et solidarité », liés aux autres, aidés par les autres, les aidant à notre tour, selon la grande règle du don, du don reçu et du don rendu.

Si cette transmission des savoirs et des valeurs, d’une génération à l’autre, est si importante, c’est, dit Élie Buzyn, qu’elle est la condition pour une société humaine de sa survie dans le temps. À la sempiternelle question aux rescapés des camps : « comment avez-vous pu résister ? », il répond que c’est cet héritage qui lui a permis de survivre, et la promesse faite à sa mère, le jour de sa bar-mitsvah, qu’il survivrait à cette guerre.

C’est qu’après le temps des fées était venu celui des monstres. Dès 1940, dans le ghetto de Lodz, Élie, âgé de 11 ans, travaille en usine pour assurer la survie des siens. Puis, ce sera Auschwitz, l’assassinat de ses parents, la marche de la mort, Buchenwald. Élie Buzyn évoque ce temps d’effroi avec une retenue et une simplicité empreintes de gravité, qui traduisent la force intérieure qui l’habite. S’il élève parfois la voix, c’est, le plus souvent, pour un trait d’humour ou de malice. Lorsqu’on lui demande si on peut croire en Dieu après la Shoah, il s’étonne de ce rescapé des camps devenu grand- rabbin d’Israël, disant, en une formule où la raillerie voile peut- être l’amertume, qu’il « a certainement dû composer avec un Dieu que les hommes n’intéressent pas. Un Dieu déconnecté de l’espèce humaine ». La forme choisie pour cette « lettre » -des entretiens avec l’éditrice Barbara Astruc, qui a l’âge des petits- enfants d’Élie Buzyn- donne le sentiment d’une conversation amicale et familière, qui sert parfaitement le propos en ôtant à ces conseils et à ce message toute pesanteur moralisante.

Des anecdotes y concourent aussi. L’une d’elles frappe par la valeur symbolique, quasi allégorique, qu’Élie Buzyn lui donne. Lorsqu’il est arrivé à Buchenwald, au terme de la marche de la mort, ses pieds avaient gelé. Pas d’autre solution, selon le médecin du camp, que de les lui couper. C’est l’un de ses camarades qui le sauve, en lui conseillant de tremper ses pieds alternativement dans l’eau froide, puis dans l’eau chaude. Élie Buzyn voit dans la réussite de ce traitement de fortune comme une préfiguration du choix professionnel qu’il fera plus tard, lorsqu’il se détournera de la chirurgie générale -une chirurgie d’ablation, dit-il- pour la chirurgie orthopédique : « Je voulais réparer les vivants, les remettre en état de marche au lieu de les priver d’un organe ». Il en tire aussi un enseignement plus général, à l’intention de ses jeunes lecteurs. Il les invite à se méfier de l’hyperspécialisation (et de railler « les spécialistes du cinquième doigt ou de la dernière phalange »…), de l’excès d’assurance qu’elle procure, et des erreurs qu’elle fait commettre. Au temps de l’obsolescence programmée et des experts bardés de certitudes et de dogmes abstraits, voici réhabilitée, dans la dignité de sa mission et la modestie de sa démarche, une pratique d’artisan, -la chirurgie, rappelle-t-il, désigne étymologiquement un « travail manuel »- un « bricolage » pourrait-on dire, en clin d’œil à Lévi-Strauss. Et, comme pour tout artisanat, comme pour tout métier, l’apprentissage est d’abord affaire de transmission d’homme à homme : c’est dans les situations concrètes de l’exercice du métier que l’élève apprend de son maître à « développer son agilité d’esprit par rapport à la théorie ».

La chirurgie orthopédique, écrit Élie Buzyn, « je l’ai pratiquée toute ma vie, en m’efforçant de produire du positif avec ce qui était malade ou fracturé ». On songe au Dr Rieux, le héros de La Peste d’Albert Camus. Élie Buzyn et ce frère de fiction appartiennent tous deux au nombre de ceux qui « ne pouvant être des saints et refusant d’admettre les fléaux, s’efforcent cependant d’être des médecins ». Une semblable détermination les unit, modeste et tenace. Une même peur les habite aussi.

Après avoir longtemps refusé de parler des camps, Élie Buzyn, poussé par ses enfants, a admis qu’il s’était « trompé ». Il a reconnu la nécessité de transmettre le souvenir de ce qui s’est passé, par fidélité aux morts, et par souci d’aider les générations futures : « le dépositaire du récit est chargé de le perpétuer à son tour ». Mais, Rieux, le médecin de La Peste, comme Buzyn, le chirurgien, savent tous deux que « l’antisémitisme, qui dure depuis trois mille ans, ne va pas s’arrêter », et que « le bacille de la peste ne meurt, ni ne disparaît jamais », que « peut-être le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse ».

C’est que l’humanité peut avoir la mémoire courte, Élie Buzyn le sait, et s’en inquiète. C’est pourtant l’espoir qui l’emporte en lui. S’il a pu survivre dans les camps, explique-t-il, c’est parce qu’il n’a jamais cessé d’espérer, « c’est cela qui nous faisait tenir ». La grande leçon qu’il veut transmettre, et par laquelle il conclut sa « lettre », est un acte de confiance raisonnée en l’avenir, la conviction qui l’habite que, quelles que soient les épreuves que l’on peut traverser, « il y a toujours du positif à en extraire », et qu’il « n’y a pas lieu de désespérer ». Élie Buzyn sait mieux que personne que ce pari que l’on fait alors, « ce doute positif qu’on appelle l’espoir », ce « risque des risques » selon la formule de Georges Bernanos qu’il cite alors, est la seule voie qui vaille.

Alain Pujat, Après-Auschwitz, n°350, Été 2019

  1. Nom donné à toute personne née entre 1980 et 2000. Les Millennials sont des digital natives, c’est-à-dire des enfants qui ont grandi avec les nouvelles technologies.

Mémoire


Yishaï Sarid, Le monstre de la mémoire, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, Actes Sud, 160 p., (CR, Norbert Czarny)

Monstre: issu du verbe montrer

En ce mois de janvier, à Jérusalem comme à Auschwitz, on se rappelle la Shoah. On est censé honorer les morts, et les rescapés, les survivants. J’insiste sur le participe censé ; il semble en effet que d’autres événements interfèrent, d’autres préoccupations moins honnêtes aussi.

Et pourtant, jamais la question de la transmission aux générations qui viennent n’a été aussi cruciale, difficile, voire risquée. Des historiens, des penseurs et des artistes la traitent, chacun à leur façon. Saluons ici le roman d’ Yishaï Sarid, Le monstre de la mémoire.

L’auteur est israélien, avocat, écrivain, auteur de deux romans policiers, et d’une dystopie intitulée Le troisième Temple. Il imagine un Moyen Orient dans lequel ce Temple rêvé par quelques extrémistes religieux, chrétiens ou juifs a été bâti. Dans Le monstre de la mémoire, il est dans le présent et toujours dans la fiction, mais pour que tout soit bien clair, et que l’on ne se méprenne sur rien de ce qui est écrit, précisons que le narrateur est devenu spécialiste de  la Shoah alors qu’il voulait travailler comme historien sur des époques et des lieux plus lointains. Il écrit au directeur de Yad Vashem puisque le métier de ce narrateur consiste à guider des groupes de lycéens dans des « voyages de la mémoire ». Si je parle de fiction, c’est que ces voyages sont indiqués comme rendus obligatoires par l’Etat. Ce point de départ, comme d’autres événements qui se produisent dans le roman provoquent chez le narrateur un trouble profond. Monstre vient de monstrare, montrer en latin. Et ce que l’on montre est difforme, horrible, excessif. Le monstre de la mémoire nous confronte à cet excès, c’est parfois (une fois en particulier) sa limite, mais sa force mérite qu’on le lise, et qu’on en débatte. Après tout, c’est la vertu essentielle de ce genre : on suspend le jugement mais surtout pas les efforts pour connaître, comprendre, pour discuter.

Le narrateur qui fait le récit de son expérience au directeur de Yad Vashem est donc devenu un spécialiste des méthodes d’extermination et le roman est riche d’une part documentaire solide et très claire. Le directeur lui a confié l’accompagnement des groupes de lycéens israéliens. Dans la réalité, on le sait (ou il faut le répéter) ces voyages sont préparés pendant une année, avec des élèves volontaires dont les familles payent une partie du voyage. Nous n’épiloguerons pas sur ce choix, sinon pour dire qu’il exclut sans doute ceux qui, au nord ou dans le sud du pays, n’ont pas les moyens financiers pour partir, et à qui ce voyage pourrait apporter beaucoup.

Dans le roman ces voyages imposés provoquent des réactions parfois déplaisantes, mais pas très surprenantes : l’équipe pédagogique craint les dérives nocturnes, dans les hôtels polonais. La fatigue liée au long voyage, au froid, aux nombreux déplacements a ses effets. Et puis plus simplement, une fois les visites faites, dans des lieux tourmentés, on rallume le téléphone mobile, on échange sur les réseaux sociaux, on se divertit. Cela peut se comprendre, venant d’adolescents. On préfèrerait qu’il en soit autrement.

Certains élèves tiennent des propos racistes et c’est plus embarrassant. Ils assimilent les victimes du  génocide  à leurs voisins arabes : les Juifs ashkénazes n’ont pas su défendre les leurs : « Enveloppés du drapeau national, des kippas sur la tête, nos jeunes déambulaient entre les baraquements et s’emplissaient de haine, non pas envers leurs bourreaux, mais envers les victimes. » On peut en être troublé, choqué. Or quand on se rappelle l’accueil des rescapés dans la Palestine de 1946-47, on n’est pas vraiment surpris. Ceux qui avaient passé le conflit mondial au Proche-Orient supportaient mal ces survivants qui n’avaient pas su se défendre. Dans le roman, cela prend des proportions plus importantes puisque les Allemands sont oubliés et que ceux que l’on dénonce ou hait, ce sont les Polonais dont l’anti-sémitisme était avéré mais qui compte aussi le plus grand nombre de Justes parmi les Nations. Le narrateur pousse à l’extrême le paradoxe. Il évoque « l’admiration secrète qu’éveille le meurtre perpétré avec une telle détermination, avec un brio conjugué à l’audace exigée pour mener à bien ces actes – si précisément défini – de cruauté ultime après quoi il n’y a que le silence. » Cela gêne, mais se le cacher nous empêche de comprendre pourquoi, après la Shoah, d’autres assassins ont commis des génocides, et pourquoi des penseurs les ont admirés ou ont minoré leur crime1. Cela nous empêche de comprendre pourquoi le poison antisémite redevient si actif, si virulent, aux Etats-Unis, en Allemagne ou en France.

Le narrateur perd pied. Les quelques rescapés qui accompagnaient le voyage se font plus rares, et surtout moins fiables. L’horreur passée reste trop vivace en eux, et seule l’émotion subsiste, qui les empêche d’expliquer aux jeunes qu’ils accompagnent.

Le narrateur, lui, possède un savoir solide, impressionne par ses qualités de guide même s’il y manque souvent l’empathie, l’émotion ; mais ce qu’il vit le dépasse, d’une certaine façon. On lui retire la conduite des lycéens. Il amène des groupes de jeunes soldats, les interroge sur ce qu’ils auraient fait, face à des ordres comme ceux qu’on donnait aux  soldats allemands. Moment de grand malaise. Il change de mission et s’occupe des VIP. Un ministre des Transports  se rend à Treblinka avec son conseiller en communication. Il se fait prendre en photo, supporte mal le froid : « ce qui compte c’est la symbolique ». Il rentre dans sa limousine et prend l’avion de retour.

On confie au guide la responsabilité d’un vaste projet, la célébration du 75ème anniversaire de la conférence de Wannsee. C’est l’épisode grotesque du roman : une démonstration  de force de l’armée israélienne sur un site d’extermination. Du Modiano de La place de l’Etoile à La danse de Gengis Kohn de Romain Gary en passant par Philip Roth, l’une des constantes de l’humour juif est de pousser au noir extrême, au comble. Yishaï Sarid se permet cette démesure, comme dans un épisode atroce évoquant la conception d’un jeu vidéo sur Auschwitz.

N’ayant plus de groupes à Yad Vashem, il travaille pour le privé : il participe à des « circuits Shoah pour touristes lambda » et guide des ignares en Pologne. Ce n’est hélas pas invraisemblable. Tandis qu’il leur explique comment s’est déroulée la Shoah par balle, l’une des voyageuses note la présence d’un Ikéa, non loin de leur route.

La dernière partie du roman est  presque une hallucination : un cinéaste allemand engage le narrateur comme guide, le filme, jusqu’au moment de l’explosion, dont nous ne dirons rien.

Le monstre de la mémoire, c’est aussi une histoire que le narrateur tente de raconter à son fils Ido, qu’il voit peu, et qui se fait harceler en classe. Il veut lui apprendre la force, indispensable si l’on veut survivre. C’est la question des valeurs que nous voulons transmettre. Ce qui reste de cet événement incroyable est sa part monstrueuse, dont le roman se fait et se défait, et qui nous laisse, lecteur, pantelant.

Norbert Czarny, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

  1. Songeons ici aux positions plus qu’ambiguës de Noam Chomski et Alain Badiou sur les crimes des Khmers rouges.

Philippe Apeloig, Enfants de Paris 1939-1945, Gallimard 1120 p., (CR, Norbert Czarny)

Un enfant du paradis

Paris, Paradis : une syllabe de différence. On comprend pourquoi Schmil Rozenberg grand-père maternel de Philippe Apeloig a choisi de vivre dans le faubourg Saint-Antoine, après avoir fui la Pologne des années vingt.

Ceci, on le lit dans les pages que l’auteur consacre à l’histoire de sa famille, en ouverture de Enfants de Paris 1939-1945.

L’album est consacré à 1500 monuments « invisibles » de Paris, des monuments ancrés dans la pierre, sur des façades : ce sont les plaques apposées après la Seconde guerre mondiale par leurs compagnons, leurs proches, ou des institutions, en hommage aux fusillés, déportés, disparus, à celles et ceux qui sont morts dans les camps, ou dans les geôles de la Gestapo, au Mont Valérien, lors des combats de la Libération en août 44, des plaques qui honorent les enfants juifs et les résistants, les Justes et les combattants de l’ombre. En somme, la France qui, dès le 11 novembre 1940 par la manifestation des lycéens et étudiants devant l’Arc-de-Triomphe n’a pas accepté. « Les plaques sont des empreintes gravées de ce qui a été grave, et le demeure. », écrit Philippe Apeloig, dans un texte de graphiste et d’écrivain présentant sa démarche. Il pose cette question comme point de départ : « Comment convoquer mon histoire léguée par mes grands-parents et mes parents pour en faire une création ? » Cette création à la fois graphique et écrite, entre typographie et mémoire pourrait-on dire, nous la tenons devant nous à travers ce millier de pages : des photos, toutes prises selon le même protocole. Sans comparer les œuvres sinon par son caractère systématique, on songe au travail d’August Sander, même s’il porte sur des visages, des corps et des postures. S’en tenir à une démarche est un geste d’artiste, une façon de créer de la beauté et de l’émotion. Tel est le cas.

Mais revenons aux origines du projet pour mieux comprendre. La famille de l’auteur arrive de Pologne entre les deux guerres, fuyant misère et persécutions. Une  simple  formule dit ce que représente la France : « La vie y semblait, sinon totalement heureuse, du moins tout simplement possible ». Szmul (prénom du grand-père Schmil pour ses petits enfants) s’engage en 1939 dans la Légion étrangère. Les Juifs étrangers font en nombre ce choix, dont Icek, père de Georges Perec. La débâcle les empêche de combattre. Szmul ne se fait pas recen- ser comme Juif et part avec sa famille dans le Cher, à Châteaumeillant. Un gendarme nommé Raveau use d’un signal quand la Milice menace : « Triste besogne ce soir ». Toutes les personnes cachées dans le village trouvent abri.

Quand la menace se fait plus vive, Szmul disperse ses enfants. Lui-même devient maquisard FFI-FTP. L’occupant est déterminé, le danger omniprésent ; certaines situations sont plus que périlleuses. Mais enfin la famille survit. On voudrait ra- conter l’histoire de ces gens simples, le jardin ouvrier à Neuilly- sur-Marne, l’atelier d’ébénisterie ; laissons ce plaisir sensible et sensuel au lecteur. Il lira des histoires de mèches rousses et de fruits rouges, de bleu de travail et de poil gris. Le 20 novembre 2004, Ida, mère de l’auteur, inaugure dans l’ancien marché couvert de Chateaumeillant la plaque qui remercie les habitants de ce village grâce auquel une quarantaine de familles juives a survécu, entre 1940 et 1944.

Cette plaque ouvre le livre. Dans « Goutte noire », première tentative pour écrire l’histoire familiale quand il était enfant, Philippe Apeloig commençait son travail. Après des débuts incertains, il trouve sa méthode. Aux États-Unis, où il enseigne le graphisme, d’abord. A Washington, il écoute la conceptrice de « The wall », le mur des noms de tous les soldats américains morts ou disparus au Viet Nam. Il se met à observer les plaques qui constellent les murs de Paris, « mini-chroniques de guerre, des éclats de vies fauchées ». Ce ne sont pas des tombes, mais à l’instar du Mur des noms au Mémorial de la Shoah, ou du Mémorial de la déportation des Juifs de France assemblé par Serge Klarsfeld, elles tiennent lieu de sépulture ou de mémorial pour qui n’a d’autre lieu où vivre son deuil. Apeloig se met à photographier ces plaques, souvent de loin, dans un ensemble, comme s’il n’osait pas s’approcher. Puis entre « trace et traque pour trouver les plaques », il entame avec quelques assistants la recherche exhaustive.

Comment ordonner ces photos en un album ? Dans l’article « chemin de fer » de son écrit, Philippe Apeloig rappelle d’abord ce que ce terme technique représente, dans la presse. Et parle des gares, parmi lesquelles Orsay, qui a accueilli les déportés à leur retour. Il explique l’ordre choisi : de même que les gares parisiennes forment une sorte d’étoile entre le nord et le sud, l’est et l’ouest, ce livre suit l’escargot des arrondissements parisiens. Tout commence avec le premier arrondissement, et une plaque en l’honneur de policiers arrêtés dans la brasserie Le Zimmer, tous morts en déportation. Dans ce même premier arrondissement, le Palais de Justice, et quelques hommes de loi. Plus loin, des postiers de la rue du Louvre. Mais aussi l’Oratoire protestant de la rue Saint-Honoré, l’église de la rue Saint-Roch. Chaque arrondissement a sa frontière symbolique. Il est comme incarné par un établissement scolaire. La mairie de Paris a rappelé le nom des enfants juifs raflés le 16 juillet, ou après. Ailleurs, des plaques célèbrent les intellectuels, savants et artistes résistants ou juifs, dans le cinquième arrondissement ; la plaque de la Grande mosquée rappelle les tirailleurs algériens, les pionniers sénégalais, tous ces enfants musulmans des « colonies » qui sont tombés pour la France. Deux alphabets sont présents, français et arabe. Mais ailleurs on trouve aussi du yiddish, de l’hébreu. Et tout cela dans une grande variété de format pour les plaques et les inscriptions qui y figurent : « catalogue fantasque de créations typographiques » écrit Philippe Apeloig. Le temps fait son œuvre, les lettres s’effacent, les plaques se dégradent. On répare, ou pas.

Notons la présence d’un anneau, sous la plaque. A certaines dates, le 8 mai, le 16 juillet ou le 25 août, on fleurit ces lieux de mémoire. Lieux de mémoire hélas pas recensés ni commentés dans le grand livre dirigé par Pierre Nora. Comme si ces stèles éparpillées jusque dans les égouts de la ville n’étaient pas des lieux qui parlent de ce pays, autant, sinon plus qu’une statue ou une plaque en l’honneur de telle célébrité oubliée.

Un texte de Danièle Cohn met en relief ce que ce travail représente, du point de vue esthétique et philosophique. Elle rappelle les noms de Kertesz, « chercheur de traces », de Perec, et de Modiano. Si au 5 de l’avenue Elisée-Reclus, une plaque honore Hélène Berr, on n’en trouve aucun au 41 bd Ornano. Outre Dora Bruder, bien des enfants de Paris-Paradis ont vécu dans ce lieu avant de disparaître.

Norbert Czarny, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020


Mémorial des Judéo-Espagnols déportés de France, Publication de l’association « Muestros Dezaparesidos », sous la direction d’Alain de Toledo, avec Henriette Asséo, Annie Bellaïche Cohen, Muriel Flicoteaux, Corry Guttstadt, Xavier Rothéa, Sabi Soulam, 720 p., (CR, Isabelle Ernot)

Voilà un ouvrage fondamental qui a demandé une décennie de travail et dont les 720 pages disent l’ampleur. Mené sous la direction d’Alain de Tolédo, il est l’œuvre d’un collectif com- posé d’historiens et de bénévoles, réalisé sous l’impulsion de l’association « Muestros Dezaparesidos » (« Nos disparus »). Celle-ci fondée en 2010, réunit 7 associations judéo-espagnoles (Aki Estamos, Al Syete, Centre communautaire Don Isaac Abravanel, Judéo Espagnol A Auschwitz – JEAA, Union des Israélites sépharades de France – USIF, Vidas Largas, Vidas Largas Marseille). L’équipe qui a consulté de multiples archives a également recueilli des témoignages.

Mémorial, l’ouvrage recense les Judéo-Espagnols déportés dont très peu sont revenus – l’on songe au Mémorial de la Déportation des Juifs de France dirigé par Serge Klarsfeld – et s’attache aussi à faire connaître la culture et l’histoire des Judéo-Espagnols – auxquelles Haim Vidal Sephiha a dédié sa vie.

35 000 Judéo-Espagnols ont quitté un Empire ottoman en situation de crise pour venir s’installer en France. L’ouvrage évoque la vie dans cet ancien Empire, les conditions de la migration et celles de l’installation en France. A la rencontre de ces deux histoires, est rappelée l’existence de cette véritable « institution » que fut le café-restaurant « Le Bosphore  », lieu de convivialité et de sociabilité fondé en 1905, situé rue Sedaine dans le 11e arrondissement, quartier de « la petite Turquie », qui fut victime d’une rafle menée par la Gestapo en mai 1944.

Dans le cadre de la Seconde Guerre, entre 1942 et 1944, l’ouvrage recense 5 300 Judéo-Espagnols déportés de France. Il s’intéresse aussi à la vie quotidienne pendant la guerre, aux camps d’internement, à l’engagement dans la résistance.

Rappelons qu’en 2003, une dalle en judéo-espagnol a été posée à Birkenau, un projet porté par la JEAA présidée par Haïm Vidal Sephiha et par Michel Azaria.

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

L’association – au sein de laquelle Claire Romi, bénévole à l’UDA est également active – possède un site : https://muestros- dezaparesidos.org

Retrouver la présentation de l’ouvrage sur Internet, sur le site du Mémorial ou celui de l’ECUJE, soirée animée par Haïm Musikant avec Alain de Toledo, Raphaël Esrail, Sabi Soulam, René et Esther Benbassat, Annie Bellaïche Cohen, Michèle Sarde, Maurice Soustiel : https://www.youtube.com/watch?v=QKjVjJVbRDY


 Haïm Vidal Sephiha s’est éteint en décembre dernier, à l’âge de 96 ans.

[Après] des études de linguistique, de littérature espagnole et de littérature portugaise à la Sorbonne, [il] commença une carrière universitaire exceptionnelle. Sa thèse d’État : « Le ladino (judéo-espagnol calque) : structure et évolution d’une langue liturgique » fut éditée en 2 volumes en 1982. La même année, il occupe, à l’Université Paris VIII, une chaire de linguistique hispanique, laquelle, transformée en chaire de judéo-espagnol – la première au monde – fut transférée à Paris III (Inalco). Le professeur Haïm Vidal Sephiha participa à des jurys où plus de 500 étudiants soutinrent leurs mémoires et thèses hispaniques. Il enseigna à travers le monde (Allemagne, Italie, Autriche, Angleterre, Irlande, Espagne, Portugal, Grèce, Turquie, Suisse, Maroc, Israël, Chili, Argentine, URSS, etc).

Il écrivit 7 livres et plus de 400 articles sur la langue judéo-espagnole, parmi lesquels L’agonie des Judéo-Espagnols (Ed. Ententes, 1977, réédité en 1985 et 1991), Yiddish et judéo-espagnol : un héritage européen, (Ed. Bureau européen pour les langues moins répandues, 1997), Ma vie pour le judéo-espagnol, la langue de ma mère. Entretien avec Dominique Vidal Sephiha, Ed. Le bord de l’eau, 2015).

Sa théorie portait essentiellement sur la distinction précise, aujourd’hui reprise par de nombreux universitaires dans le monde entier, entre le judéo-espagnol vernaculaire, langue parlée (djudezmo, djudyo, espanyol, espanyoliko en Orient ou haketía au nord du Maroc) et le judéo-espagnol calque (ladino) qui ne se parle pas, mais qui résulte de la traduction littérale de l’hébreu en espagnol.

Le ladino est la traduction mot à mot de l’hébreu, de l’araméen biblique et des textes liturgiques faite par les rabbins des écoles juives d’Espagne. Il acquiert ainsi un caractère semi sacré. En bref, le ladino est « de l’hébreu habillé d’espagnol ».

Précurseur des professeurs universitaires modernes, il se rapproche des Juifs non-universitaires et anime toute sa vie des ateliers de discussion à l’intention de ceux désireux à la fois de se retrouver pour parler leur langue mais aussi d’en connaître les fondements théoriques et historiques au sein de l’association Vidas Largas qu’il crée en 1979.

En 1981, avec l’arrivée des radio libres, Haïm-Vidal Sephiha créa « Muestra lingua », une émission hebdomadaire en judéo-espagnol sur la fréquence des radios juives.

En janvier 2002, avec le soutien de Michel Azaria, le professeur Haïm Vidal Sephiha crée l’association « Judéo Espagnol A Auschwitz » (JEAA) pour mener une campagne auprès des autorités polonaises en vue de l’adjonction au Mémorial d’Auschwitz Birkenau (Pologne) d’une 21e dalle en judéo-espagnol. Cette dalle fut inaugurée le 24 mars 2003 en présence de Madame Simone Veil. […]

À la fin de sa vie, de nombreux hommages sont rendus au Professeur Haïm Vidal Sephiha pour son dévouement et l’énergie déployée afin que la langue judéo-espagnole, tenue il y a encore 50 ans en peu d’estime et considérée par beaucoup comme un simple patois, ait enfin regagné toute sa noblesse et la reconnaissance académique en France et dans le monde entier.

 Michel Azaria

 (Extrait du texte publié sur le site du Crif)


Baptiste Antignani, Une vie nous sépare, Récit, Fayard, 2020, (CR Isabelle Ernot)

©DR – Image extraite du documentaire

De sa rencontre avec Denise Holstein, le lycéen de 18 ans a fait un récit, à l’origine d’un documentaire (Canal+, réalisé avec Raphaëlle Gosse-Gardet).

« Soixante-quinze ans me séparent de Denise Holstein, mais après deux ans d’échanges, j’ai compris une chose fondamentale : un vieux, c’est un ancien jeune. Denise a toujours seize ans, c’est une adolescente pleine d’humour et de malice. » Le jeune homme qui a fait un voyage à Auschwitz où il affirme n’avoir rien ressenti a été en revanche bouleversé par sa rencontre avec Denise Holstein. Un point commun existe entre eux : un lycée de Rouen qu’ils ont fréquenté tous deux, à 8 décennies d’intervalle.

Si l’on peut émettre quelque réserve sur les formulations du lycéen quant au problème de la représentation d’Auschwitz et de la Shoah, l’essentiel est sans doute dans le lien amical qui se tisse entre Denise et Baptiste, fin observateur. « Son regard malicieux, celui d’une camarade toujours prête à rire. Ses cartouches de cigarettes entassées dans un placard près des photos de famille. Ses trous de mémoire de vieille dame, sa difficulté à comprendre la souffrance des autres, pensant qu’elle n’égalera jamais la sienne. Sa manière de parler de ‘maman et papa’ comme une adolescente qui a encore besoin d’eux pour grandir. Son inquiétude récurrente face à ma situation scolaire. Sa vision bien à elle de la politique, sa peur des rassemblements, de la colère, de la foule. Ses anecdotes heureuses dans des moments de grande tristesse. Son sourire qui efface ses larmes. » De Denise, il retient « non pas l’image d’une survivante des camps de la mort, mais celle d’une femme à la poursuite du bonheur comme chimère. »

 Née à Rouen en 1927, Denise Hosltein est arrêtée en janvier 1943 avec ses parents puis séparée d’eux. Ils sont déportés en novembre 1943, par le convoi 62, et Denise, elle, par le dernier convoi, le 77, le 31 juillet 1944. Après le camp d’Auschwitz, elle est transférée au camp de Bergen-Belsen où elle est libérée en avril 1945. Témoin majeur, elle a commencé à témoigner de son histoire auprès des jeunes dans les années 1990. Elle a publié deux récits de sa déportation : Je ne vous oublierai jamais, mes enfants d’Auschwitz, Éditions n°1, 1995, Le Manuscrit de Cayeux-sur-Mer, juillet août 1945, Rouen – Drancy – Louveciennes – Birkenau -Bergen-Belsen, Éditions Le Manuscrit, 2008.

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020


Simone Polak, Agis comme si j’étais toujours à tes côtés, (en collaboration avec Muriel Klein-Zolty), Éditions Le Manuscrit, 2018, (CR Isabelle Ernot)

J’écris ce livre très tardivement, à 86 ans. Je le dédie à ma pauvre mère, qui n’a pas eu la joie de me voir grandir, que je n’ai pu entourer dans ses vieux jours, à mon frère que j’aurai tellement voulu accompagner […] lui, si sensible, disparu à l’âge de onze ans.

p.13

C’est sur cet hommage à ses proches que Simone Polak a choisi d’ouvrir son ouvrage mémoriel. Déportée avec sa mère et son petit frère par le convoi 74 du 20 mai 1944, seule, elle est revenue. Prenant à rebours la chronologie, elle commence par la période du retour. Elle a alors 16 ans. Son récit fait mesurer la rupture qui sépare irrémédiablement les survivants des autres et le trauma qui s’approfondit, s’enracine, s’enkyste dans la solitude.

Simone qui a grandi à Saverne « à l’ombre de la synagogue » fréquentait aussi des bourgades de la région où sa fratrie était installée. C’est l’occasion de rappeler la longue histoire des Juifs en Alsace, dont témoignent les cimetières – particulièrement celui de Rosenwiller, l’un des plus importants, qui abrite près de six mille sépultures et dont sa grand-mère était la gardienne – ainsi que l’existence du judéo- alsacien (yiddishdaitsch), cette langue vernaculaire des Juifs de la vallée du Rhin.

Dans cette région frontalière, l’invasion allemande provoque une rupture fulgurante. Après l’annexion, arrive le décret d’expulsion des Juifs d’Alsace et d’une partie de la Lorraine. (15 juillet 1940) « D’un jour à l’autre, les Juifs furent forcés de quitter les villes et villages, dans lesquels ils étaient enracinés depuis des générations. » (p.46).

A Birkenau, l’adolescente rencontre une figure protectrice, Sarah, d’origine turque, âgée de 44 ans. Ensemble, elles forment un duo d’entre-aide. Simone connaît plusieurs Kommandos. Sous sa plume, cette réalité exprimée qui fut commune aux « femmes de Birkenau » : « Mais il ne fallait pas s’attacher, il ne fallait pas penser, ni au présent ni au passé, d’avenir, il n’y en avait plus » (p.104).

Arrivée en mai 1944, Simone quitte le camp fin octobre, début novembre. Elle se retrouve à Bergen-Belsen, puis à Raguhn, enfin à Theresienstadt. Durant les premières années de l’après-guerre, elle supporte des séquelles extrêmement graves et connaît plusieurs années de soin.

« Agis comme si j’étais toujours à tes côtés », cette petite phrase de sa mère a accompagné Simone dans son chemin de survie et jusqu’à aujourd’hui. « Le poids de la déportation, je l’ai subi tout au long de ma vie, tant moralement que physiquement. Pour assumer le quotidien, j’ai mis de côté mon ressenti. Ni ma famille, ni mes amis, ni mon entourage ne connaissaient jusqu’à présent mon véritable parcours. C’est la raison pour laquelle il fallait qu’à 86 ans j’écrive, avant qu’il ne soit trop tard. » (p.177)

Et nous l’en remercions.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°349, Printemps 2019


Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants, Éditions de l’Olivier, 2019, (CR Laurence Claude-Philippou)

Valérie Zenatti, traductrice française d’Aharon Appelfeld, vient de faire paraître le récit, bouleversant, de ce qu’a représenté pour elle la mort, survenue le 4 janvier 2018, de cet écrivain juif d’origine roumaine, que la Seconde Guerre mondiale arracha à l’enfance. Il y connut en effet le ghetto puis la déportation, s’enfuit d’un camp en Transnistrie et survécut livré à lui-même jusqu’à ce que l’Armée rouge le recueillît, lui permettant alors de traverser l’Europe pour gagner l’Italie d’où il émigra en Palestine. Là, il s’affirma comme l’un des écrivains israéliens les plus importants de sa génération, dont l’œuvre jouit d’une reconnaissance internationale. Son autobiographie, Histoire d’une vie (Éditions de l’Olivier), a obtenu le Prix Médicis en 2004.

Dans le faisceau des vivants s’ouvre alors que Valérie Zenatti, ayant appris que l’auteur dont elle traduit l’œuvre de l’hébreu au français est gravement malade, quitte Paris pour le voir ; quand elle arrive à Tel-Aviv, il est trop tard. Débute alors pour elle le processus d’un deuil qui se fait d’abord difficilement, dans le refus de perdre celui qui fut plus qu’un ami, mais également un initiateur au langage, et un témoin de la Shoah. Si elle finit par pouvoir adresser en elle l’ultime adieu à cet homme, ce n’est qu’à l’issue d’un triple cheminement : le premier s’effectue à travers ses souvenirs personnels et des enregistrements d’entretiens publics d’Appelfeld ; le second se réalise quand elle se rend à Czernowitz, la  ville  dans  laquelle le jeune Aharon connut une enfance heureuse avant que l’union germano- roumaine de 1941 n’en fît l’un des lieux de la persécution antisémite ; le dernier est formé par la construction en elle d’un nouveau statut pour le disparu qui restera, dans son imaginaire et grâce au langage, vivant. Ainsi, le texte offre-t-il un double portrait : à la densité de celui de l’auteur Des jours d’une stupéfiante clarté, s’ajoute la profondeur de celui de la traductrice et de la relation qu’elle noue avec l’écrivain et sa langue.

Et c’est autour de cette relation au langage que Valérie Zenatti construit sa démarche : tout, le souvenir, l’introspection, le voyage, le deuil, s’établit par les mots, mots qui sont les traces que l’on rassemble contre l’oubli aussi bien que les supports de l’élaboration du ressenti, mots qui conduisent jusqu’à moi – lectrice, lecteur – l’épaisseur d’une existence qui a pris fin comme la complexité de la confrontation à ce départ.

Dès lors, il faut approfondir ce à quoi Valérie Zenatti fait si subtilement place. Pourquoi en effet ce récit procure-t- il un sentiment d’accomplissement alors même qu’il y est question de perte ? Comment le lien tissé entre une traductrice et celui qu’elle traduit peut- il trouver un écho aussi profond pour un destinataire qui, pourtant étranger à ce travail, se trouve de fait placé par le texte au cœur même d’un processus qui se révèle créateur, intellectuel, affectif ? Qu’est-ce qui engendre alors cette sensation d’être pris, comme la narratrice, avec elle, en elle, dans le maelstrom de la disparition d’un être, et même plus que d’un être, d’une relation?

Sans nul doute,  une  écriture.  Celle- ci se déploie dans deux directions qui s’entrelacent. La première est d’allure linéaire : il s’agit de dévider, comme Ariane, les écheveaux de chronologies qui se superposent et finiront par se rencontrer. La traductrice subit d’abord un rythme qui lui échappe. Quand Valérie Zenatti se rend auprès d’Aharon Appelfeld, leurs temporalités ont divergé : il meurt avant de la revoir, il est mort avant qu’elle n’arrive. Cette nouvelle ouvre un abîme en elle ; il y a une béance dans cette situation qu’elle subit, parce que le temps lui a échappé, parce que la vie d’Aharon Appelfeld, vie qui semblait ne pas devoir se dénouer de la sienne, s’en est pourtant séparée. La mort a désuni une union, sans qu’aucun adieu n’ait pu avoir lieu, alors qu’une formule, même des plus simples, aurait permis de se (re)trouver dans le cheminement vers le départ définitif, dont ce n’est pas tant l’existence qui ne peut être acceptée que le déroulement : ce n’est pas la mort en soi qui est inappropriable, mais la manière dont elle n’a pas pu être intégrée au cours de la vie de l’auteure. Celle-ci se trouve alors confrontée à quelque chose qui la dépasse parce que cela lui a échappé. De ce fait, la voilà absorbée dans la confrontation à l’absence de signification à donner à cette rupture. Le sens s’avère si impossible à forger que Valérie Zenatti entre dans une phase d’absence morbide à soi-même, de vacance ontologique.

Cette béance se révèle toutefois n’être qu’une étape ; la traductrice découvre ce qu’elle doit effectuer pour que le sens se remette à circuler dans sa propre vie, pour qu’elle sorte du néant dans lequel l’entraîne cette mort qui ne trouve pas de place dans sa propre existence. Il lui faut se réapproprier Appelfeld. C’est ce qu’elle tente de faire en remontant d’abord dans le temps, ce qui la plonge dans une forme d’hébétude (« Il a vécu trente et un mille trois cent soixante-neuf jours, j’ai eu besoin de les compter, à la manière des enfants qui recourent aux chiffres pour appréhender ce qui leur échappe»), hébétude significative d’une quête encore en gestation : « chaque matin, je traduis mes notes, la journée commence en cherchant sa voix en moi ». Elle regarde des émissions sur lui, et elle cherche à se souvenir de ses goûts, de ses regards, de ses habitudes. Mais elle ne parvient pas à retrouver sa présence : « Encore un jeudi sans lui et je suis fébrile, rien ne va plus, les vidéos ne me relient plus à lui, ne m’apaisent plus, je n’entends plus sa voix directement, une source en moi se tarit, un mouvement s’épuise, j’aurais aimé que janvier ne s’achève pas si vite, je pressens qu’il va falloir quitter ce temps de fusion avec lui et la question me poursuit, comment, comment vais-je vivre, c’est une question très précise.»

La  seconde  partie  du  livre  la conduit ensuite à une autre forme de remémoration : elle  remonte  cette fois moins le temps qu’elle n’arpente l’espace, jusqu’à ce qui forme le lieu source, matriciel, la ville de Czernowitz. Et là, écrit-elle, « le tremblement intérieur qui n’avait cessé depuis début janvier m’a quittée brusquement ». Pourquoi ? Parce que se rendre dans cet endroit qu’elle ne connaissait que par la médiation d’Histoire d’une vie, c’est entrer en contact avec le réel. Ainsi se décrit-elle en train de parcourir la ville pour que s’incarne enfin concrètement cette cartographie d’un lieu jusqu’alors « entré en moi à travers lui ». L’enjeu de cette opération n’est autre que de quitter la dimension imaginaire et symbolique du langage pour participer à  cette autre dimension, la réalité, où les mots correspondent à des choses. Qu’est-ce que cela permet ? De retrouver le disparu, de s’extraire de l’impossibilité du deuil au pays des mots en disant un adieu in situ. C’est donc quand la traductrice parvient à placer l’écrivain Aharon Appelfeld dans la sphère du vécu que sa mort devient acceptable, tandis qu’elle ne l’était pas quand elle ne relevait que du langage – comme si celui-ci ne connaissait pas la mort réelle.

Un épisode éclaire d’ailleurs significativement le processus : lorsqu’elle se rend au bord du Pruth, cette rivière « dont les eaux irriguent [l’]écriture [de l’auteur] depuis si longtemps », elle accomplit une véritable catabase initiatique. Il lui faut en effet se concilier des chiens d’abord menaçants comme des cerbères, avant d’affronter la présence inquiétante d’un vieillard « couvert de haillons dont les couleurs se confondent avec celles des arbres ». Dans ce qui semble un cauchemar, il la fixe et « hoche la tête plusieurs fois comme s’il me guettait depuis longtemps, comme s’il n’attendait que ça, moi seule face à lui ». Entendant ses paroles sans les comprendre et se sentant en danger, elle s’enfuit, accompagnée par l’angoisse de sa voix intérieure qui lui commande : « ne te retourne pas »… Que s’est-il déroulé là, dans cet épisode chargé de symboles, sinon la rencontre, enfin, avec le réel ? D’un réel aussi angoissant que repoussant, d’un réel qui effraie, mais auquel, après s’y être affronté, il suffit en fin de compte de se soustraire pour retrouver un sentiment de complétude :

« Je tourne le dos au Pruth et redescends l’autre versant du talus, les mains dans les poches, mon pas s’est fait léger, d’une légèreté dont je ne pouvais soupçonner qu’elle circulerait dans mon corps quelques minutes auparavant, elle n’y était sans doute pas d’ailleurs, mais il n’y a plus qu’elle à présent qui m’habite. » Valérie Zenatti a atteint le cœur de son voyage, cette réalité, concrète et âpre, qui devait être approchée pour pouvoir être dépassée ; elle renaît alors à elle- même : aussitôt, les mots reprennent « suffisamment d’aisance pour briser la gangue qui les enfermait et s’élancer autour de moi, je sais bien que tu n’es plus là Aharon, je sais que tu es là aussi. »

Car le processus du deuil ne s’achève pas sur le constat que « l’adulte pouvait rejoindre l’enfant et l’enfant rejoindre l’adulte, la vie était tout sauf figée, elle était plus que jamais mouvement ». Il reste à la traductrice à revenir au langage qui forme, in fine, la véritable trame de son existence. Il lui faut donc coucher sur le papier ce qu’a été sa relation tout à la fois à Appelfeld vivant et à Appelfeld mort – maintenant que, comme elle le constate, « je n’ai plus peur de ce que signifie vivre sans lui ». C’est dans ce retour à la langue que se forme son véritable adieu : le texte sera un tombeau.

Ce tombeau renvoie d’ailleurs à d’autres sépultures, toutes celles qui n’ont pu être, celles des victimes de la Shoah. Le dessaisissement de la mort des proches est souvent l’expérience même  de ceux qui ont réchappé du génocide. La mort qui ne peut pas faire l’objet d’un accompagnement forme comme un trou noir pour la conscience humaine, car le sens ne pouvant alors pas se construire, toute la signification du vivant s’en trouve menacée. La démarche de Valérie Zenatti face à la disparition d’Aharon Appelfeld relaie ainsi, à l’échelle individuelle, le traumatisme collectif : on sait où sont allés le père de Marceline Loridan-Ivens (Et tu n’es pas revenu) comme celui d’Elie Wiesel (La Nuit), les amies de Charlotte Delbo (Aucun de nous ne reviendra), les hommes et les enfants évoqué par Joseph Bialot (C’est en hiver que les jours rallongent), Dora Bruder et sa famille (Patrick Modiano), les compagnons d’Imre Kertész (Etre sans destin) ou de Primo Lévi (Si c’est un homme), mais on sait aussi qu’ils y sont allés seuls. L’absence de funérailles est une barbarie – pour ceux qui meurent comme pour ceux qui restent. L’écriture corrige cette éviction du sens : ce qui n’a pu avoir lieu dans le réel, le langage le réinstaure avec la force qui lui est propre.

Le geste de Valérie Zenatti consiste à réparer ce qui a fait défaut. Une fois que la conscience de la mort réelle est effective, l’imaginaire et le langage peuvent reprendre le dessus, comme puissances dotées de la capacité à rendre enfin évident ce qui a formé la quête du livre, à savoir que l’histoire commune ne s’arrête pas à la disparition. La conclusion du récit le souligne une dernière fois de manière bouleversante lorsque l’auteure écoute/imagine Aharon Appelfeld reprenant sa formule habituelle pour l’interpeller à nouveau : « Tu entends, ma chérie ? On m’a raconté qu’à la radio, il y a quelques semaines, on a annoncé que j’étais mort. Tu comprends ce que cela signifie ? » Oui. Car, finalement, ce que la narratrice nous raconte n’est rien d’autre que le cheminement par lequel elle surmonte cette mort en déployant patiemment tout ce qu’elle peut signifier en elle de lui. Ainsi, et magistralement, s’exprime l’essence du vivant : ce avec quoi je suis en relation.

C’est pourquoi tout est dit dès le titre : Dans le faisceau des vivants est le livre de cet échange si spécifique qu’est celui de la traductrice avec l’auteur, le lieu de cette transposition exigeante et pourtant incertaine de mots, d’un imaginaire, d’une histoire qui a  été  déterminée par l’Histoire, de deux mémoires qui s’entrelacent et d’une conscience qui dépasse la disparition. La traduction, ainsi devenue la saisie de ce qu’est l’autre par ce que je suis et de ce que je suis par ce que je traduis de l’autre, n’est plus seulement une translation, elle est une relation – elle devient la vie même.

Laurence Claude-Phalippou, Après-Auschwitz, n°350, Été 2019


Biographies


Agnès Graceffa, Une femme face à l’Histoire. Itinéraire de Raïssa Bloch, Saint-Petersbourg-Auschwitz, 1898-1943, Paris, Belin, 2017, 408 pages, cahier photographique de 16 p., (CR, Françoise Thébaud)

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Écrire une biographie, en l’occurrence celle de Raïssa Bloch (1898-1943), retracer l’itinéraire d’une personne, ainsi côtoyée des années, est toujours « une expérience humaine », comme l’écrit Agnès Graceffa en prélude de longs remerciements aux descendants de proches qu’elle a rencontrés et aux archivistes qui l’ont guidée dans sa « quête ». Son beau livre est « né de la découverte fortuite de plusieurs lots de lettres de Raïssa Bloch et de Michel Gorlin [son mari] à leurs amis », notamment à la bibliothèque de l’Institut (fonds André Mazon, fonds Ferdinand Lot) et à l’Institut des études slaves (fonds André Mazon, fonds Michel Gorlin). Usant également d’archives russes et allemandes, de Mémoires de contemporains et des quelques recherches déjà publiées de chercheur.e.s européens et états-uniens, il fait connaître en France, où elle a vécu près d’un quart de sa vie, cette figure de poétesse, traductrice et historienne spécialiste d’histoire médiévale.

Agnès Graceffa s’est sans doute demandé comment écrire au mieux cette biographie. Le titre principal – « Une femme face l’Histoire » – apparaît bien choisi, tant Raïssa, juive russe née en 1898, est confrontée à tous les événements, et aux pires, de l’histoire européenne de la première moitié du XXe siècle : les guerres, la révolution russe, la crise économique, le nazisme, l’occupation de la France et le régime de Vichy, la Shoah. Les huit chapitres, qui suivent la chronologie d’une courte vie, font découvrir, avec force contextualisations, les milieux de l’intelligentsia russe d’avant 1914 et ses rapports complexes avec la révolution bolchevique, le monde des exilés russes à Berlin, le cercle des études slaves et des médiévistes en France ; ils explicitent également les effets individuels de la montée de l’antisémitisme en Allemagne, le refuge que représentent la France républicaine et les solidarités qui s’y déploient, le piège qui se referme avec l’occupation allemande du pays et la politique antisémite du régime de Vichy. Ces chapitres sont précédés d’un avant-propos et d’un prologue. Utile à la lecture qui va suivre, le premier campe en quelques phrases l’itinéraire de l’intellectuelle qu’est Raïssa, un itinéraire d’exil qui la conduit de sa Russie natale à l’Allemagne, puis en France. Le prologue, qui s’ouvre sur la lettre envoyée à André Mazon le 16 juillet 1942, fait entrer dans la tragédie finale : prévenue par un policier de sa connaissance, Raïssa vient d’échapper à la rafle du Vel d’Hiv et annonce à André Mazon, professeur au Collège de France et directeur de l’Institut des études slaves, qu’elle lui envoie temporairement sa fille et sa nourrice ; elle lui demande également de « sauver » son mari, juif polonais arrêté le 14 mai 1941, interné à Pithiviers et pour qui elle craint une nouvelle menace.

La première partie de la vie de Raïssa Bloch se déroule dans la Russie tsariste puis bolchevique. Née dans une famille juive assimilée de la bourgeoisie lettrée de Saint-Petersbourg, elle et son frère ainé Jacques, comme nombre de leurs cousins, bénéficient d’une bonne éducation polyglotte et d’une aisance matérielle. Forte en 1910 de 10 000 étudiants, la capitale russe connait alors une effervescence artistique et culturelle où dominent le théâtre et la création poétique : l’une des figures en est Anna Akhmatova. La guerre voit sans doute la jeune fille, comme ses condisciples revêtir le costume d’infirmière. La révolution de février 1917, qui se déroule sous ses fenêtres, enthousiasme la jeunesse étudiante et les intellectuels mais les suites d’octobre (armistice avec l’Allemagne, pénuries et famine, guerre civile et répression bolchevique) font fuir de nombreuses familles bourgeoises. Les Bloch – Raïssa, sa mère veuve, son frère et sa femme Hélène – décident de rester, contraints cependant d’emménager dans un appartement plus modeste. Raïssa fait des études de philologie et d’histoire. Sous l’influence d’Olga Dobiache-Rojdestvenskaïa, ancienne étudiante de Charles-Victor Langlois, amie du couple Ferdinand Lot- Myrrha Lot-Borodine, première maitresse de conférences en histoire à l’Université de Petrograd, elle se spécialise en histoire médiévale et devient l’assistante de sa professeure pour retranscrire des bulles papales du XIe siècle.

Fidèle à l’atelier de traduction de Mikhaïl Lozinski qui fait traduire en russe José-Maria de Heredia, elle participe à l’expérience de la Maison des Arts et au projet Littérature mondiale, bientôt admise à l’Union des poètes où on lit et discute les productions de chacun. De son côté, son frère cofonde fin 1917 une librairie d’occasion, Petropolis, qui devient quelques années plus tard une maison d’édition qui publie les poètes contemporains et diffuse les classiques étrangers. Raïssa, Jacques et Hélène se lancent dans la traduction des œuvres complètes de Carla Gozzi ; elle-même traduit seule La Mandragore de Machiavel. Mais le régime en butte à de graves difficultés fait de l’intelligentsia un de ses boucs émissaires : arrestations (dont celle de Raissa et Hélène pendant deux mois) et exécutions de l’automne 1921, fermeture de la Maison des Arts l’année suivante, arrestation et bannissement des membres du Comité d’aide aux affamés. Grâce à des appuis, Raïssa et sa famille, qui rêvaient de Paris, ont la chance de pouvoir partir officiellement en octobre 1922 à Berlin, la jeune historienne étant envoyée en mission pour six mois aux Monumenta Germaniae Historica (MGH), le célèbre institut d’édition de textes médiévaux.

Octobre 1922-mai 1933 : le séjour à Berlin, qui compte en 1922 un demi-million d’émigrés russes, s’est prolongé jusqu’à une nouvelle fuite, consécutive à l’installation du régime nazi. Pendant ces plus de dix années, Raïssa a repris des études, soutenu une thèse sur la politique monastique du pape Léon IX (1927), publié un recueil de poésies dédié à sa mère qui venait de disparaitre (Ma ville, 1928), rencontré dans un cercle littéraire le jeune Michel Gorlin, de 11 ans son cadet, avec qui elle a fondé le Club des poètes russes, obtenu la nationalité allemande qui lui sera retirée par le régime nazi. C’est alors une intellectuelle précaire qui peut bientôt ajouter à des cours particuliers ou des traductions alimentaires un travail à la tâche aux MGH pour son ancien directeur de thèse, Albert Brackman, tenant de l’Ostforschung (recherche sur l’Europe orientale), proche politiquement du parti nazi. Petite main érudite du grand œuvre MGH, elle joue le rôle d’intermédiaire entre les communautés scientifiques russes, allemandes et françaises mais perçoit de maigres émoluments et dispose de peu de temps pour des recherches personnelles sur les relations de parenté entre élites saxonnes et russes ou sur la poétesse du Xe siècle Hrosvita de Gandersheim. De plus, sa bonne intégration, tout comme celle de Michel Gorlin inscrit en thèse d’études slaves, se heurte à la montée de l’antisémitisme, qui s’exacerbe après la prise du pouvoir d’Hitler. Alors que Brackman lui avait promis un poste d’enseignante pour 1933, elle est remerciée des MGH le 31 mars. Elle multiplie les contacts et les recommandations auprès de Ferdinand Lot, puis part pour Paris. Après avoir soutenu sa thèse fin mai, Michel fait de même, enregistré comme réfugié auprès de l’Ofpra, tandis que Jacques et Hélène qui ont relancé Pétropolis à Berlin y restent jusqu’à l’aryanisation de leur entreprise en mai 1938.

Le Paris républicain est un havre de paix où la solidarité pour les Russes émigrés et les savants israélites allemands est réelle. Lot trouve un logement et du travail, notamment pour la nouvelle édition du Dictionnaire Du Cange du latin médiéval, grand projet international dont il a la charge. Mais cela est insuffisant pour vivre et Raïssa, qui écrit que sa « force de caractère s’est complètement affaiblie à cause d’Adolf », doit de nouveau multiplier les activités et délaisser ses propres recherches. Ce sont cependant des années de bonheur : mariage avec Michel en octobre 1935, activité littéraire, naissance de Dora en septembre 1936, insertion professionnelle de Michel qui devient en 1937 bibliothécaire à l’Institut d’études slaves dirigé par André Mazon, son directeur de thèse française.

« C’est en vain que nous avons accordé une grande estime à l’Europe », écrit Raïssa à un cousin d’Amérique le 19 août 1939, peu avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Depuis plusieurs mois, le couple pense de nouveau à l’exil et rêve d’un poste universitaire pour Michel aux États-Unis, seul moyen d’obtenir un visa. Avec l’occupation allemande de la France et l’installation d’un régime antisémite, la situation de Michel et Raïssa, étrangers et juifs, devient très difficile. Inexorable, la machine répressive déjoue les espoirs, toujours plus rapide que les solidarités, mais ni le couple, ni tous ceux qui les aident, n’imaginent Auschwitz. Le 13 mai 1941, Michel fait une communication sur des aspects de sa recherche à l’EPHE. « Insouciant de toute chose excepté les choses intellectuelles » comme l’écrit Raïssa, il répond sans méfiance à une convocation et se rend le lendemain au commissariat où il est arrêté. La mobilisation récurrente des amis, notamment de Léon Beaulieux, d’André Mazon et de Ferdinand Lot qui connaissent bien Jérôme Carcopino (sous- secrétaire d’État à l’Éducation et à la Jeunesse) et écrivent également au préfet du Loiret, échoue à le faire sortir du camp de Pithiviers. Matricule 508, Michel survit par les livres et l’écriture, également par les visites clandestines de Raïssa sur son lieu de travail après qu’il ait été détaché à la bibliothèque de Pithiviers. Il est déporté le 17 juillet 1942 et meurt à Auschwitz le 5 septembre, alors qu’André Mazon venait d’obtenir son recrutement à la New School of Social Research de New York et les visas pour la famille.

De son côté, Raïssa, qui a confié sa fille à André Mazon, réussit à passer en zone sud. Elle rejoint dans la Creuse une maison de l’OSE (Organisation de secours aux enfants) dirigée par son frère Jacques, puis travaille sous un faux nom à Vic-sur-Cère, dans une maison d’enfants de l’Amitié chrétienne, tout en continuant divers travaux intellectuels. Elle peut récupérer Dora qui, succession de malheurs, décède dix jours plus tard d’un croup fulgurant (27 octobre 1942). En 1943, face aux arrestations dans le réseau OSE, Jacques et Hélène partent à Chambéry pour être exfiltrés en Suisse. En principe non refoulable comme membre d’une organisation humanitaire internationale, inscrite à cet effet sur une liste remise aux autorités suisses, Raïssa passe la frontière avec cinq enfants le 18 octobre, mais le douanier ayant mal orthographié son nom (Gorlain), elle est expulsée le 21 sans enquête approfondie, arrêtée par la douane allemande à Annemasse, transférée à Drancy le 25, puis déportée à Auschwitz par le convoi 62 du 20 novembre 1943. De Drancy, elle a écrit aux amis pour obtenir des vêtements chauds, prier de « trouver » et « soutenir » Michel s’il revient avant elle, préciser qu’elle est en bonne santé et que « tous les malheurs [l’] ont rendue assez indifférente ». Du train, elle jette le dernier mot griffonné à envoyer à « Monsieur Beaulieux », disant l’amitié et l’espoir de se revoir, donnant une adresse à Chambéry pour prévenir son frère. À l’arrivée, elle est parmi les 895 personnes (sur 1181) non sélectionnées pour le travail.

Comme Agnès Graceffa, lecteurs et lectrices seront impressionnés par le courage et la force de vie de Michel Gorlin et Raïssa Bloch, comme par le tragique de leur destin de juifs européens. La mécanique nazie d’assassinat est extrêmement efficace mais le génocide reste une opération secrète et peu imaginable. Lorsque Raïssa est déportée, son mari est mort depuis plus d’un an – l’acte de décès rédigé par les SS indique pour cause une pneumonie – mais elle a continué à se préoccuper de lui et à envisager son retour. Plus âgée et épuisée par le malheur, elle est sans doute immédiatement gazée à son arrivée à Auschwitz. Peut alors paraitre dérisoire une discrimination de genre, suggérée dans l’ouvrage qui décrit le monde de l’Université et de la Recherche dans les trois pays où a vécu Raïssa : pas plus diplômé ou auteur que sa femme, plus jeune mais homme, Michel est le seul à qui sont offerts un poste permanent de bibliothécaire puis un poste universitaire. À côté des photographies familiales du cahier central photographique, un cliché attire l’œil, celui de Ferdinand Lot entouré de ses étudiants à la Sorbonne en 1933 : sur une cinquantaine, près des deux tiers sont des jeunes femmes, toutes alors « indésirables » à l’Université pour enseigner, comme l’a bien montré Christophe Charle.

Après guerre, les nombreux amis de Michel et Raïssa leur ont rendu hommage en publiant, en 1957, Études littéraires et historiques (inédits et notices biographiques, Institut des études slaves), puis, en 1959, une anthologie de leurs poésies en russe. Mais il manquait ce travail d’ampleur sur ces deux vies pleines de potentialités, fauchées dans la fleur de l’âge.

Françoise Thébaud, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. Nous remercions la revue Clio. Femmes, Genre, Histoire d’autoriser la publication de ce texte paru sur le site de la revue. Il s’agit ici d’une version longue.

Alain Quella-Villéger, France Bloch-Sérazin, Une femme en résistance (1913-1943), (CR, Isabelle Ernot)

Éditions « des Femmes —Antoinette Fouque », 2019

Une femme, une famille, un engagement

Sur la photographie de couverture, France Bloch-Sérazin offre un sourire juvénile  magnifique, rayonnant de bonheur. Insérée dans la biographie sous-titrée Une femme en résistance (1913-1943), une autre photographie dit une autre histoire:  celle d’une femme âgée d’une trentaine d’années, visage fermé, de face et de profil. Il s’agit du cliché anthropométrique de la Préfecture de Police après son arrestation intervenue le 16 mai 1942 à Paris. Jugée en septembre avec des membres de son réseau, condamnée à mort, France Bloch-Sérazin est guillotinée neuf mois plus tard, le 12 février 1943, en Allemagne, dans la prison de Hambourg.

Par ce travail biographique, Alain Quella-Villéger fait apparaître la stature de  la grande résistante que fut France Bloch-Sérazin.1 La diversité des sources sollicitées – correspondances, rapports et interrogatoires de police, hommages posthumes, témoignages de résistant.es – permet de saisir à la fois les ressorts d’un engagement total et d’approcher le processus de la construction mémorielle mais aussi ses atermoiements.2 Au-delà de la biographie, l’histoire de France Bloch- Sérazin pose, dans le cadre de l’histoire des femmes et du genre, la question de la difficile et faible reconnaissance par la nation des femmes résistantes à partir de la période de l’après-guerre3 – et on note évidemment l’engagement des Éditions « des Femmes — Antoinette Fouque » qui porte l’ouvrage.

Les fils conducteurs tissent ensemble perspectives familiale – entre Paris et le Poitou- et politique. Fille du journaliste  et écrivain Jean-Richard Bloch et de Marguerite Herzog – sœur de l’écrivain André Maurois – France grandit au sein d’une famille engagée, proche du communisme.4 Marie-Élisa Nordmann-Cohen, son amie, rescapée d’Auschwitz, qui sera présidente de l’Amicale d’Auschwitz (1950-1991) rappelle ainsi sa mémoire en 1968 : « […] elle avait été élevée dans un milieu de grande culture où l’on s’intéressait à toutes les formes de la vie intellectuelle et politique. Elle avait formé ainsi sa personnalité si riche, faite de passion pour les arts et la lecture, faite aussi de l’amour des hommes et de son pays. »5 Alors que dans le cadre de ses études supérieures, France se spécialise en chimie, parallèlement, en 1937, elle adhère au Parti communiste. C’est au sein de la section du 14e arrondissement qu’elle rencontre son mari, Frédéric Sarazin dit « Frédo », ouvrier et syndicaliste. Engagés tous deux dans la Résistance, ils sont broyés par le nazisme et la  Collaboration.

Frédéric Sarazin connaîtra bien peu son petit garçon Roland, qui naît en janvier 1940. Après avoir été mobilisé entre septembre et décembre 1939, il subit, à partir de mars 1940, « au camp de la ferme Saint-Benoît » en Seine et Oise, « un internement administratif dans une unité destinée  à encadrer communistes et syndicalistes, autrement dit, les « agitateurs » ».6 Il ne sortira plus des griffes des oppresseurs : transféré à Utelle (Alpes maritimes) puis Sisteron (Basses- Alpes), il s’en échappe en mars 1941 ; repris le mois suivant, il subit 4 mois de prison à La Santé et Fresnes ; d’août 1941 à mai 1942, il est au camp de Choisel à Châteaubriant – à l’époque des Fusillés. Peu après son transfert au camp de Voves (Eure et Loire), alors que son épouse France prépare son évasion, cette dernière est elle-même arrêtée. Si « Frédo » est mis au courant de la condamnation à mort de sa femme, il n’a jamais su quel fut son sort. Lorsqu’en octobre 1943, il parvient à nouveau à s’échapper, il ignore que France est morte depuis près de huit mois. De nouveau arrêté le 15 juin 1944 à Saint-Etienne, il est torturé et assassiné par la Gestapo.

Durant plus de trois ans en URSS où ils se sont réfugiés, entre avril 1941 et décembre 1944, les parents de France n’ont quasiment pas de nouvelles des leurs. Ils n’auront la certitude du décès de leur fille qu’en juillet 1945. Les autorités précisent tout d’abord qu’elle a été fusillée, la réalité de la décapitation n’étant établie que postérieurement. Et c’est à l’été 1945 également qu’ils apprennent l’assassinat de la mère de Jean-Richard Bloch, 86 ans, déportée à Auschwitz par le convoi 75 du 30 mai 1944. La famille paie un lourd tribut à la guerre. Et il faut encore ajouter l’assassinat de leur  neveu, Jean-Louis Wolkowitsch, fusillé au Mont-Valérien le 11 août 1942 avec une centaine d’otages.

Résistance féminine: un engagement total

La singularité du parcours résistant de France se révèle lorsqu’on le compare à celui de son mari7 ainsi qu’à celui d’autres résistantes, notamment celles arrêtées à la même époque. Ainsi, son histoire diffère-t-elle de celle de sa très proche amie Marie-Élisa Cohen arrêtée le même jour et déportée à Auschwitz-Birkenau parmi les 230 femmes – résistantes pour la plupart – par le convoi du 24 janvier 1943. Et France n’a pas non plus été déportée à Ravensbrück, comme la plupart des résistantes françaises dont fait partie la jeune résistante Marie-Jo Wilborts (Chombart de Lauwe) qui croise France en ce printemps 1942 dans les prisons de la Santé et de Fresnes8.

Le cas de France relève d’une autre catégorie et c’est ce qui explique la violence du traitement qui lui a été infligé, jusqu’à la condamnation à la peine capitale. Marie-Jo Chombart de Lauwe a rapporté la violence des interrogatoires qu’elle a subis à la Préfecture de Police et elle précise qu’à La Santé, « on lui laissa les menottes pendant une semaine, ce qui était rare pour une femme. Son cas devait être considéré comme excessivement grave ».9 « Je sais qu’ils me fusilleront », dit-elle à son amie Marie-Élisa, quelques semaines auparavant, lorsqu’elles sont au dépôt de la préfecture10.

France n’appartient pas seulement à la première résistance mais aussi à la résistance armée. Pierre Villon – député communiste, époux de Marie-Claude Vaillant-Couturier – atteste en 1956 de son engagement dès l’été 1940 et de sa participation à partir de janvier 1941 à l’OS (Organisation spéciale qui devient FTPS, Francs-tireurs partisans).11 Militante dans le 14e arrondissement, c’est naturellement qu’elle est entrée dans le réseau dirigé par l’élu communiste, Raymond Losserrand. Même si elle n’a pas pris les armes, sa qualification de chimiste l’a fait participer à la Résistance armée : en 2008, une plaque est apposée dans le 19e arrondissement, avenue Debidour qui rappelle son rôle dans la fabrication d’explosifs. Un jour de février 1942, Paul Tillard qui la connaissait d’avant-guerre rencontre celle qui se fait appelée « Claudia » : « […] je compris ce jour-là, que les bombes qui éclataient dans Paris, c’était France, « Claudia » qui les fabriquait ».12$ 

Reconnaissance et mémoire

« Le chemin qui mène à la mémoire glorieuse de Frédo Sérazin et de France Bloch-Sérazin n’est pas si facile » note Alain Quella-Villéger.13 L’approche historique du parcours résistant de France Bloch-Sérazin ouvre sur celle de sa reconnaissance par la nation. Le cheminement mémoriel qui fut lent semble aussi inachevé. En octobre 1946, les deux jeunes époux sont reconnus « mort pour la France » ; en novembre, un hommage leur est rendu par parents, camarades et représentants du Parti communiste dans le 14e arrondissement, que rappellent encore aujourd’hui deux plaques commémoratives. Mais dans les années suivantes, le processus de reconnaissance nécessite l’implication de la famille, particulièrement de sa mère, a été déterminante14. Il s’étend quasiment jusqu’à la fin des années 1950 et fut « plus compliqué » pour France. Si certaines raisons s’ancrent dans la période de la guerre, d’autres, dans l’après-guerre, tiennent aux mentalités qui dominent au sein de la société face à une action féminine qui peut être jugée « hors norme » et assimilée à la sphère masculine. Les questions posées juste après la guerre font bien transparaître immédiatement un doute sur la capacité individuelle féminine : France avait-elle bien été condamnée pour ses activités, ou plutôt en tant que juive, ou encore en tant que fille de Jean-Richard Bloch ? Une équivoque malheureuse pèse ainsi sur sa condamnation.

Les contemporains qui auraient pu attester de son action et soutenir sa mémoire se trouvent eux-mêmes éliminés : en mai 1942, une bonne partie du réseau résistant est arrêté en même temps qu’elle et en septembre, la plupart des hommes sont condamnés à mort. Pourtant, le fait même d’être parmi les condamnés à mort atteste d’une action résistante de premier plan. Le procès souligne aussi sa singularité puisqu’elle est la seule femme jugée avec 22 hommes : 5 d’entre eux sont condamnés à des peines de prison ; elle fait partie des 18 condamnés à mort avec le chef du réseau, Raymond Losserrand. Les hommes sont fusillés dès le 21 octobre à Issy-les-Moulineaux ; France quant à elle est transférée en Allemagne, les nazis ayant décidé de ne pas exécuter les femmes en France occupée.15 Séparée, emmenée  sur le territoire de l’ennemi, son parcours dut être reconstitué – le classement en « NN », « Nacht und Nebel », devant empêcher la constitution d’informations, hommes et femmes concernés devant disparaître sans laisser de trace.

En 1956, l’administration lui reconnaît le statut de « déporté  résistant ». La période prise en compte, courte -entre le 27 novembre 1942 et le 12 février 1943- correspond à la date de  son transfert en Allemagne jusqu’à celle de son exécution. Au Struthof où ses cendres sont rapatriées, sa pierre tombale indique une déportation au camp de Neuengamme – sans doute parce que ce dernier se situe dans la région de Hambourg.

Exceptiônnalité et égalité

Durant les dernières décennies, la mémoire de France s’est néanmoins forgée. Particulièrement dans le cadre régional -celui du Poitou-, en Allemagne également ainsi qu’au moment d’anniversaires commémoratifs à partir de la fin des années 1960. Cette biographie peut être considérée comme une nouvelle pierre.

L’auteur considère que dans l’immédiat après-guerre, le Parti communiste a peu œuvré pour la mémoire de ses militants.16 France, dont le parcours est exceptionnel, n’avait aucune chance non plus d’être admise dans l’Ordre des Compagnons de la libération porté par le général De Gaulle dont les rangs sont clos dès 1946. C’est aussi en tant que femme qu’elle avait peu de chance d’y accéder, ce dernier ne reconnaissant «Compagnon»17 que 6 femmes pour 1034 hommes.18 « Presque les trois-quarts des Compagnons de la Libération sont issus des rangs de la France libre et un quart des rangs de la Résistance intérieure ».19 750 sont militaires, un peu moins de 300 sont civils. La comparaison des profils des six femmes, civiles, avec celui de France incite à penser que cette dernière y aurait eu toute sa place.

Les portes de la reconnaissance nationale devraient s’ouvrir légitimement devant France, un noble geste qui pourrait marquer la très prochaine Commémoration du 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre.

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. L’auteur sollicite plus particulièrement le témoignage de Marie-Elisa Cohen d’une manière générale ; celui de Marie-Jo Chombart de Lauwe pour la période de l’incarcération en France ainsi que les publications rendant hommage à France Bloch-Sérazin. Dès 1946, les Éditions de l’Union des femmes françaises font paraître la brochure France Bloch-Sérazin : exécutée à Hambourg le 12 février 1943(48 p. Coll « Héroïnes d’hier et d’aujourd’hui ») republiée en 1968 ; cette source a été mise en valeur au début des années 1970 par Marianne Monestier dans son ouvrage Elles étaient cent et mille…Femmes dans la Résistance(Fayard, 1972), « Un amour, un idéal, un métier : France Bloch-Sérazin », pp.117-141.
  2. On peut regretter toutefois l’absence d’un index et l’absence de certaines référence en notes.
  3. C’est un sujet abordé précocement par l’histoire des femmes et du genre, voir Paula Schwartz, « Résistance et différence des sexes : bilan et perspectives » in Clio. Femmes, Genre, Histoire qui consacrait en 1995 son premier numéro au sujet des Résistances et Libérations France 1940-1945. Voir également les Cahiers de Ihtp, « Identités féminines et violences politiques 1936-1946 », n°31, 1985.
  4. 1.Alain Quella-Villéger : « S’il est proche du Parti communiste, ce compagnon de route entend garder sa conscience critique […] », p.29 ; l’auteur cite aussi l’historien Michel Trebitsch qui le qualifie d’« intellectuel de gauche », p.270.
  5. Voix et Visages, bulletin de l’ADIR, mars-avril 1968, n°113, pp.7-8 ; Les deux femmes s’étaient rencontrées à la bibliothèque de la faculté de pharmacie, Quella-Villéger, p.37 
  6. Alain Quella-Villéger, op. cit., p.71
  7. L’auteur cite avec raison Fréderic Monier qui évoque la « première lutte armée des résistants communistes, en 1941-1942 », celle-là même dont a fait partie France Bloch-Sarazin, p.281, « Quantième de l’espérance, Avant-propos », dans le livret accompagnant le DVD du film, France Bloch, Frédo Sérazin. Un couple en résistance (2005), Scérén-CRDP, Poitou-Charentes, 2009. 
  8. Arrêtée à Rennes et transférée à Paris.
  9. Alain Quella-Villéger, op. cit., p.186 
  10. Ibid.., p.212
  11. Il s’agit de l’époux de Marie-Claude Vaillant-Couturier, survivante du convoi du 24 janvier 1943, vice-présidente de l’Amicale d’Auschwitz, députée communiste.
  12. Alain Quella-Villéger, p.113
  13. 13 Ibid., p.272
  14. Jean-Richard Bloch décède en 1947.
  15. Elle est exécutée, après que son recours en grâce ait été rejeté, dans la cour de la prison d’Hambourg là où 500 autres personnes ont connu le même sort entre 1933 et 1945, Alain Quella-Villéger, p.225
  16. Danièle Casanova a peut-être incarnée la figure de l’engagement et de l’héroïsme féminins.
  17. Le Grand Robert de la Langue française indique que le terme « Compagnonne » peu usité signifie « femme masculine », virago.
  18. Six femmes reçoivent la croix de la Libération : Berty Albrecht, co-fondatrice du mouvement Combat, morte à la prison de Fresnes en 1943 ; Laure Diebold, agent de liaison du réseau Mithridate et secrétaire de Jean Moulin, déportée ; Marie Hackin, chargée de mission avec son mari, disparue en mer en février 1941. Marcelle Henry, du réseau d’évasion VIC, morte à son retour de déportation ; Simone Michel-Lévy, de la résistance P.T.T., morte en déportation ; Emilienne Moreau-Evrard, héroïne de la guerre 1914-18, agent du réseau Brutus. Site : Ordre de la libération
  19. Précise le site internet.

Littérature


Valentine Goby « Je me promets d’éclatantes revanches », Une lecture intime de Charlotte Delbo, (CR, Christine Darnault)

L’Iconoclaste, Paris, 2017

Je suis entrée à Auschwitz par la langue.1

Charlotte Delbo

C’est en 2011, alors que la romancière Valentine Goby entreprend des recherches pour écrire son livre sur la pouponnière du camp de Ravensbrück qui deviendra Kinderzimmer2, qu’elle fait la découverte de Charlotte Delbo. La poétesse et résistante, rescapée de la déportation, est alors étonnement peu connue en France3 et l’écrivaine se trouve plongée subitement dans une œuvre qui la subjugue. A travers son livre, Valentine Goby nous invite à suivre ses traces au cours de cette rencontre, à l’accompagner dans son immersion progressive au cœur d’une œuvre et d’un destin qui très vite la bouleversent et l’emplissent. Le livre rend compte en parallèle de deux itinéraires : celui de la rencontre littéraire et humaine entre ces deux femmes écrivaines d’une part, celui de Charlotte Delbo elle-même d’autre part, depuis ses années de captivité jusqu’à son retour à la vie, des camps à l’écriture. Ces deux chronologies, ces deux parcours, la découverte de l’une par l’autre et le récit d’une vie, la lecture intime et le portrait, le présent et le passé, se tissent étroitement en un équilibre subtil tout au long de l’œuvre. Et si le croisement opère si bien, c’est que s’instaure entre ces deux femmes, à travers les années qui les séparent et par-delà la mort, un compagnonnage lumineux et profond.

Glosant la mention liminaire, « Une lecture intime de Charlotte Delbo », Valentine Goby décrit sa démarche comme « une tentative de décryptage du processus intime à l’œuvre entre auteur et lecteur, une traversée sur le fil mince, tremblant qui nous relie l’un à l’autre, l’une à l’autre ; relie nos langues, nos morts, notre préférence pour la vie ».4 Tout commence donc comme une sorte de journal de lecteur. L’écrivaine retrace au fil des pages les étapes de sa rencontre, une rencontre de papier tout d’abord avec l’œuvre de Delbo. Le récit de cette découverte initiale nous fait aussitôt pénétrer dans l’intimité de la lectrice : celle qui explique ne jamais lire autrement que chez elle, allongée, dans une attitude de délassement, doit se rendre en bibliothèque pour y trouver une œuvre encore peu disponible en librairie. Debout entre les rayonnages, sous la lumière blafarde des néons, la nuque cassée, elle commence à tourner les pages. Aussitôt, « Auschwitz est partout », écrit-elle, et l’inconfort du corps de celle qui lit, le sentiment de contrainte qui pèse sur elle restent indéfectiblement liés à son entrée dans l’œuvre. Alors que la lecture lui a toujours semblé être un retour sur elle-même, une manière de descendre en elle et de se trouver (« tous mes voyages littéraires ont été intérieurs, […] lire a été la révélation de ce qui […] me fait une semblable »5), l’œuvre de Delbo la propulse brutalement hors d’elle- même, dans l’altérité radicale d’Auschwitz. Valentine Goby décrit alors sa lecture ininterrompue, la succession des heures pluvieuses et des pages tournées, la plongée dans l’œuvre qui la fascine, la traverse, la travaille. Ce sera tout d’abord Le convoi du 24 janvier6 et ses deux cent trente notices biographiques de femmes déportées en même temps que Charlotte Delbo. Puis, dans la continuité d’une longue journée de lecture, la trilogie Auschwitz et Après, La Mémoire et les jours et Spectres, mes compagnons7. Le théâtre enfin. L’ensemble de l’œuvre publiée de Delbo, « si peu de livres, hélas »8, regrette-t-elle.

Immédiatement, c’est la langue de la poétesse qui éblouit et bouleverse Goby, la puissance d’une écriture qui ne cherche pas tant à faire savoir qu’à faire voir, une langue qui fait « entrer à Auschwitz ». Pour la lectrice, les mots de Delbo abrogent l’impossibilité, si souvent avancée, d’entrer au camp autrement que par l’expérience, l’idée que face à l’ultime barbarie « on reste toujours au seuil, même conduit par l’art, par l’histoire ; un corps épargné ne peut se figurer Auschwitz »9. Or, la littérature de Charlotte Delbo pulvérise le seuil, propulse dans le camp, « lutte contre l’impuissance de la langue : il n’y a pas d’‘indicible’. » Son écriture est précisément un défi à l’indicible : elle montre « l’incroyable capacité de la langue à se renouveler, à révéler les mondes invisibles, à faire entendre les voix muettes »10. Cet hommage à l’écriture traverse et parcourt tout le livre de Goby : elle y revient sans cesse, goûtant les mots, les rythmes, décrivant avec fulgurance et beauté l’esthétique du fragment, du morcellement de Delbo, sa puissance pour restituer le fracas du camp, l’hallucination et la sidération. Un chapitre est consacré à apprécier les blancs dans le texte qui créent des silences, suspendent la lecture, la pensée, et permettent aux images esquissées par l’écriture de se projeter sur la page et dans l’esprit du lecteur. « Le blanc est de l’écriture, où se rencontrent Auschwitz et nos propres effrois »11. Et c’est en écrivaine aussi que Valentine Goby se laisse toucher par cette langue qui parle à la sienne, l’interroge, la bouscule.

« A la lire, j’ai pensé qu’écrire, c’est peut-être exactement cela : forger une langue capable de nous ramener d’entre nos morts, la langue de nos confins où nous nous croyons muets »12.

Après sa lecture de l’œuvre publiée de Delbo, Goby veut en savoir plus sur la femme, incarner l’écriture et le destin, et ce sera comme une autre rencontre qui prolonge et amplifie la première. Elle évoque les photos qui peu à peu en se croisant et se superposant font jaillir les traits d’une femme énergique, étonnement rieuse, puis la lecture d’une biographie parue à l’occasion du centenaire de la naissance de la résistante13. Elle s’émeut d’entendre la voix de Delbo, invitée par Jacques Chancel en 1974 pour l’émission Radioscopie14. Documents et archives se mêlent aux textes littéraires pour dessiner peu à peu le portrait de l’amoureuse insatiable, de l’amante inconsolée de la perte de Georges, son mari fusillé au Mont- Valérien. La femme passionnée parle à Valentine Goby autant que l’écrivaine l’a bousculée. Elle salue également l’engagement de celle qui dans sa vie comme dans son œuvre s’attachera à « débusquer les répliques de la barbarie »15 tout au long de l’histoire du 20ème siècle. Pourtant, c’est par son retour brûlant à la vie que Delbo touche le plus l’écrivaine, dans sa capacité à affirmer qu’elle est bel et bien « rentrée d’Auschwitz » grâce à l’écriture, vérité paradoxalement peu audible. Qu’elle souhaite profiter avec énergie et vitalité de l’existence dérange : « Je me promets d’éclatantes revanches », écrit pourtant Delbo à Jouvet, à peine libérée. Son épicurisme et son goût de l’excès l’éloignent de certains de ses camarades, rescapés ou communistes, et suscitent l’incompréhension. Ils sont au contraire lumineux pour Valentine Goby qui admire celle qui a choisi de préférer la vie.

« Charlotte Delbo est devenue une compagne de route, un élément de mon paysage intime »16. A lire le livre de Valentine Goby, il apparaît de manière évidente que les univers des deux écrivaines se rejoignent effectivement, par-delà l’histoire : la romancière souligne et explore chez Delbo les thèmes qui innervent également sa propre œuvre. La réflexion sur le pouvoir de la langue les rapproche sans cesse, une attention au poids et au sens contingents des mots, que l’on retrouve par exemple dans Banquises17, cette idée selon laquelle « c’est le rapport singulier entre l’homme et son environnement qui produit la langue. En retour, la langue témoigne de l’univers qui l’a engendrée »18. Toutes deux sont également travaillées par la question du corps : libre ou contraint, lieu où s’inscrivent les souffrances et la barbarie, signe des meurtrissures de l’âme, le corps blessé revient incessamment dans l’œuvre de Goby19. On pourrait évoquer également les thèmes de la mémoire et de l’oubli, de l’art et de l’histoire.

Mais «Je me promets d’éclatantes revanches» est peut-être plus encore un texte sur la transmission. Goby interroge au fil des pages le silence assourdissant et incompréhensible qui a entouré l’œuvre et la vie de Delbo jusqu’à ces dernières années. Si les témoins de la barbarie nazis ont été d’abord peu entendus, si la transmission de cette parole inaudible a été entravée, difficile, laborieuse, Delbo en est sans doute l’un des plus éclatants exemples. Pour retrouver cette parole, il faut la transmettre et il est clair que ce sera ici une affaire de femmes : c’est une rescapée, Marie-José Chombart de Lauwe, qui mettra Goby sur la voie (la voix ?) de Delbo, et c’est en femme au moins autant qu’en écrivaine et en lectrice que celle-ci accueille l’œuvre et la parole de la déportée, « une rescapée et une femme, aussi, jusqu’à sa mort »20. « Ecrivant Kinderzimmer, j’avais appris des femmes de Ravensbrück que la vie est une œuvre collective »21, rappelle-t-elle plus loin. Et ce n’est sans doute pas un hasard si Goby évoque ce jour où, devant faire la lecture d’un texte qui la bouleverse à des élèves de lycée et qu’elle choisit Delbo, elle s’adresse alors à une classe uniquement composée de jeunes filles, d’abord incrédules puis « saisies dans leurs corps » à l’écoute du texte. La rencontre de ces deux femmes engagées est une rencontre pleine : elle est affaire de littérature d’abord mais aussi de foi en la vie. A son tour, Goby transmet Delbo : lorsqu’elle évoque les photographies, on se surprend à aller les revoir ; à l’évocation de l’émission de Jacques Chancel, on éprouve le désir d’aller l’écouter à notre tour; à sa lecture commentée de l’œuvre, on rouvre ses livres par-dessus son épaule, partageant ses effrois, et le récit de sa découverte avive notre redécouverte. Son amour vibrant pour l’œuvre de la grande poétesse attise le goût de lire ; il devient hommage à la littérature comme rempart essentiel contre l’oubli. Et l’on espère que son appel aux éditeurs et aux professeurs sera entendu afin que le plus grand nombre possible de jeunes gens puissent découvrir cette œuvre, convaincue comme elle que « le tremplin majeur de la conquête, sinon de la géographie du moins des esprits et des cœurs, serait l’enseignement »22

Christine Darnault, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. «Je me promets d’éclatantes revanches», Valentine Goby, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p.10
  2. Kinderzimmer (Valentine Goby, Actes Sud, 2015) a reçu de nombreux prix littéraires et en particulier le Prix des Libraires 2014.
  3. C’est en 2013, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance, que les choses évoluent réellement : réimpression de ses œuvres, parution d’une biographie, organisation de colloques, de lectures, etc.
  4. «Je me promets d’éclatantes revanches», Valentine Goby, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p.155
  5. Op.cit., p.40
  6. Le Convoi du 24 janvier, Charlotte Delbo, Editions de Minuit, Paris, 1965
  7. Spectres, mes compagnons, Charlotte Delbo, Maurice Bridel, Lausanne, 1977
  8. «Je me promets d’éclatantes revanches», Valentine Goby, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p.11
  9. Op.cit., p.10
  10. Op.cit., p.81
  11. Op.cit., p.56
  12. Op.cit., p.11
  13. Charlotte Delbo,Violaine Gelly et Paul Gradvohl, Fayard, Paris, 2013
  14. On trouvera ici un lien vers l’émission : https://www.youtube.com/watch?v=69iCBeHQ0Sw
  15. « Je me promets d’éclatantes revanches », Valentine Goby, L’Iconoclaste, Paris, 2017, p.35
  16. Op.cit., p.96
  17. Banquises, Albin Michel, Paris, 2011

Ce qui passe & ce qui reste. A propos de l’auteur d’Un Sac de billes, Joseph Joffo, (CR Laurence Claude-Phalippou)

Pourtant, sa notoriété lui vint d’abord de son activité de coiffeur qui sut attirer une clientèle prestigieuse et lui valut de diriger de nombreux salons dans la capitale. Plus tardivement, il s’imposa comme un écrivain prolixe qui publia   une   vingtaine de romans et de contes préalablement retravaillés par ses éditeurs, comme il n’en faisait pas mystère. Occasionnellement, enfin, le cinéma fit appel à lui, tantôt comme scénariste, tantôt comme acteur (par exemple dans L’origine de la violence d’Elie Chouraqui, en 2016).

Mais Joseph Joffo est avant tout l’auteur d’un livre, qui le rendit célèbre et qui est de ceux que l’on n’oublie pas : Un Sac de billes. C’est que, dans ce roman paru en 1973, il a su offrir – avec l’aide de la plume de Patrick Cauvin – le récit lucide et poignant de l’expérience de l’enfant juif si énergiquement décidé à vivre qu’il avait été, dans le contexte terrible de la France de la Seconde Guerre Mondiale. Le succès fut immense dès sa sortie, avant d’être amplifié par le choix judicieux de nombreux enseignants de le faire lire à leurs élèves : récompensé en 1974 par le prix Broquette-Ronin de l’Académie française, traduit en une vingtaine de langues, adapté au cinéma par Jacques Doillon en 1975 puis par Christian Dugay en 2017, repris en bande dessinée par Bailly et Kris en 2011, Un Sacde billes – dont l’auteur précisait cependant qu’il « n’est pas l’œuvre d’un historien » – s’impose comme une voix d’accès privilégiée à la sensibilisation, notamment des collégiens, aux persécutions antisémites.

La menace de l’extermination des Juifs mise en œuvre par les nazis avec la complicité de l’Etat français plane en effet sur tout le livre. C’est elle qui conduit les parents Joffo à faire passer leurs enfants dans la zone libre ; c’est elle qui détermine le périple des deux plus jeunes, Joseph, l’auteur et narrateur, âgé de dix ans, et son grand frère Maurice, contraints de fuir dans le sud de la France et les Alpes, à la recherche d’une impossible sécurité ; c’est elle encore qui hante les cauchemars du petit Joseph ; c’est elle enfin que n’a pu conjurer le père du narrateur, Roman Joffo.

Car qui ne se souvient de la fin d’Un Sac de billes, de ce moment où Joseph revient chez lui, non loin du métro Marcadier-Poissonniers, en août 1944, après trois années à fuir cette mort auquel son statut de juif le condamnait ? Alors qu’il aperçoit à travers la vitrine ses frères et sa mère, on lit : « J’ai vu aussi que papa n’était plus là, j’ai compris qu’il n’y serait jamais plus… C’en était fini des belles histoires contées le soir à la lueur de l’abat-jour. » Conduit par le convoi 62 du 20 novembre 1943 au camp d’Auschwitz, celui qui a permis à sa famille d’être sauvée ne réchappera pas lui-même de l’horreur : si l’écrivain a choisi la pudeur de l’ellipse pour évoquer sa disparition, cette figure paternelle n’en forme pas moins la clé de voûte d’un récit qui, en réalité, lui est entièrement consacré.

Dès le début d’Un Sac de billes, le salon de coiffure est représenté comme le lieu matriciel qui fonde l’identité familiale, mais aussi celui où se dit – héroïquement – l’absurdité de l’antisémitisme, à travers le récit d’une scène mémorable : tandis que Joseph et son frère reviennent de l’école, ils voient soudain s’approcher deux SS et ils se blottissent alors contre la devanture, masquant par là- même l’avertissement « Yiddish Gescheft ». Les deux soldats entrent donc dans la boutique, remplie de clients juifs, et se font couper les cheveux par Roman Joffo. La conversation s’engage dans une atmosphère cordiale et l’un des deux soldats s’exclame : « la guerre est terrible, c’est la faute aux Juifs. ». Mais, comme les deux militaires « remettaient leurs casquettes », le père demande : « Vous êtes satisfaits, vous avez été bien coiffés ?

-Très bien, excellent.

-Eh bien, a dit mon père, avant que vous partiez, je dois vous dire que tous les gens qui sont ici sont des Juifs. »

Le souvenir de la figure du père ne quittera pas Joseph et son frère ; ils y puiseront la force nécessaire pour trouver des expédients, courir, se dissimuler, mentir, tout en ne cessant de garder à l’esprit la dernière leçon qu’ils en reçurent : « Tu es juif, Joseph ?

– Non, papa.

Sa main a claqué sur ma joue. Une détonation sèche.

-Ne mens pas, tu es juif, Joseph.

-Non, papa.

-C’est bon, n’avoue jamais. Vous pouvez partir. »

Nombre des personnes qui viennent en aide aux deux enfants dans leur pérégrination semblent d’ailleurs faire écho à l’humanité et à la sagesse du père. N’est-ce pas le cas du directeur du camp de Golfe-Juan qui dissimule des enfants juifs ? N’est-ce pas aussi celui du curé de la Buff qui fournira les faux extraits de baptême catholique qui vont permettre aux deux petits juifs de sortir vivants du quartier général de la Gestapo à Nice ? N’est-ce pas encore le cas de cet autre ecclésiastique qui sauve à son tour Joseph et Maurice d’un contrôle des autorités allemandes à bord du train en déclarant que les deux frères l’accompagnent ?

Joseph Joffo, coiffeur et écrivain, fut donc celui qui transmit ce que son père incarna, ce père dont il reprit la profession et qu’il fit vivre au-delà de la mort dans un récit héritier de valeurs, d’un humour et d’une joie de vivre tels qu’ils en deviennent des actes mêmes de résistance face à la stupéfiante inhumanité de la Shoah.

La magie d’Un Sac de billes, c’est sa parfaite lisibilité pour de jeunes lecteurs. Elle forme le legs même de cet écrivain qui, étant allé à la rencontre de centaines d’élèves pour témoigner de ce qu’il avait vécu, en concluait : « je n’étais pas mécontent de voir mon aventure devenue un jeu d’enfants. Je serais encore plus heureux qu’elle le reste, et que les adultes, eux, n’aient plus jamais envie d’y jouer ».

Laurence Claude-Phalippou, Après-Auschwitz, n°349, Printemps 2019


Hans Fallada, Seul dans Berlin, Denoël, 2014 (et Folio n°594), traduction L. Courtois, (CR Alain Pujat)

Personne ne pouvait risquer plus que sa vie. Chacun selon ses forces et ses dispositions – l’essentiel étant: résister.

CHapitre 18

Dans l’Allemagne de l’entre- deux-guerres Rudolf Ditzen (1893- 1947) s’était fait connaître, sous le pseudonyme d’Hans Fallada, comme romancier du petit peuple en proie aux souffrances de la terrible crise qui ravageait le pays. Son roman Quoi deneuf, petit homme ? (Kleiner Mann –was nun ? 1932), avait connu un très grand succès. C’est en 1946 qu’il écrit, en deux mois seulement, dans la zone sous contrôle soviétique (qui allait devenir la RDA), Jeder stirbt für sichallein (Chacun meurt pour soi, seul), qui sera traduit en France sous le titre Seul dans Berlin. Il meurt quelques mois plus tard, exténué, au terme d’une vie tumultueuse, maintes fois interné dans des institutions psychiatriques, usé par les dépendances à l’alcool, à la morphine, aux somnifères.

Le   sujet   du   roman   lui   avait été proposé par Johannes Becher, responsable culturel du Parti Communiste allemand -qui deviendra Ministre de la Culture de RDA-. Il avait remis à Fallada un dossier de la Gestapo sur la traque d’un couple d’ouvriers berlinois, Otto et Elise Hampel, qui, pendant plus de deux ans, avaient écrit des tracts et des cartes appelant la population à la résistance contre le régime hitlérien, qu’ils déposaient un peu partout dans Berlin. Arrêtés en septembre 1942, ils avaient été condamnés à mort et pendus dans la prison de Plötzensee.

Le livre paraît en 1947 chez l’éditeur Aufbau-Verlag. Fallada, décédé le 5 février, n’a pu relire les épreuves de ce vaste roman. Or, celui- ci a été amputé de près d’un tiers. De nombreux passages et même un chapitre entier (le chapitre 17) ont disparu. Les œuvres publiées dans lazone soviétique cherchent à donner une représentation idéalisée de la lutte contre le nazisme et du peuple allemand qui a pu être abusé, écrasé par une dictature, mais qui, dans ses profondeurs, ne s’est pas donné au national-socialisme. Mais, les dossiers de la Gestapo révélaient une réalité plus complexe. On y apprenait que la factrice Eva Kluge ainsi que les Quangel (nom de fiction des Hampel), avant de devenir des résistants, avaient appartenu au parti national- socialiste ou à des organisations satellites. Et le roman donnait sur la vie quotidienne des Berlinois et sur le fonctionnement de la police nombre de détails véridiques et gênants. Il faudra attendre 2011 pour que paraisse une nouvelle version, intégrale cette fois, toujours chez Aufbau. En France, en 2014, une nouvelle traduction, par Laurence Courtois, est publiée chez Denoël.

«Vérité intrinsèque » de la fiction

Les dossiers de la Gestapo ont fourni à Fallada l’ossature de son roman. Celui-ci commence en juin 1940, le jour de la capitulation de la France, jour de liesse pour le régime et ses partisans. C’est ce jour-là, qu’Otto et Anna Quangel, un couple d’ouvriers berlinois, apprennent que leur fils unique est mort au combat. Ce drame va déterminer ces deux admirateurs du Führer à entrer en résistance et à déposer partout dans la ville des cartes manuscrites dénonçant la guerre et le régime national-socialiste. Déjouant durant plus de deux ans les recherches de la Gestapo et de l’inspecteur Escherich, ils déposent près de 300 cartes. Arrêtés, ils apprennent, que leur combat a été vain, les cartes ayant été dans leur quasi-totalité aussitôt remises à la Gestapo. La fin du livre raconte la parodie de procès qui conduit les époux à la mort.

Hans Fallada a donné à cet argument de base une ampleur singulière. Le romancier qu’il était ne pouvait se borner à une simple mise en forme romanesque de l’archive. Il l’explique nettement dans un bref avant-propos liminaire : « Un roman a ses propres règles et ne peut reprendre la réalité en tous points ». Il y affirme sa conviction que le roman a la capacité de dire le réel, de donner de l’expérience historique une figuration satisfaisante. La fiction constitue un moyen d’accéder à la vérité : « l’auteur, écrit-il, croit à ‘la vérité intrinsèque’ de ce qui est raconté, même si certains détails ne correspondent pas exactement à la situation réelle ». La lecture de Seul dans Berlin offre ainsi un exemple où s’interroger sur la capacité du roman à transcrire l’expérience de l’histoire.

55, rue Jablonski, Berlin

L’imagination créatrice du romancier a inspiré à Fallada un projet littéraire audacieux, celui de montrer la vie ordinaire des Berlinois dans les années 1940 – 1943 et leur confrontation quotidienne au nazisme, à travers la description de la vie des habitants d’un immeuble. L’immeuble est situé au 55 rue Jablonski, dans le quartier populaire de l’Alexanderplatz. En parcourant les étages, on rencontre, en plus des époux Quangel, le magistrat Fromm, à la retraite depuis 1933 ; les Persicke, une famille de fervents nazis, dont les fils appartiennent à la SS ; une vieille femme juive, Frau Rosenthal, séparée de son mari qui a été arrêté, et vivant seule dans l’angoisse. Au bas, de l’immeuble rôde Barkhausen, un vil mouchard. Tous les matins, la factrice Eva Kluge monte les marches de l’escalier. Elle vit séparée de son mari Enno, parieur et coureur de femmes. Tous personnages dont les vies seront affectées par la décision d’Otto Quangel d’entrer en résistance.

Le système nazi, les systèmes totalitaires en général, ont été analysés par de nombreux philosophes, historiens ou politologues, d’un point de vue général et abstrait. Dans Seul dans Berlin Fallada entreprend de montrer l’histoire vue depuis les ruelles et les cours d’un quartier populaire. Comment vivait-on au jour le jour sous le joug national- socialiste, dans les ruelles d’un quartier populaire, dans les usines, dans les boutiques ? De quoi parlait-on chez les ouvriers, les commerçants, dans le petit peuple de Berlin ? Un tableau saisissant s’en dégage, éclairé par une lumière impitoyable.

Nous savons comment l’Allemagne officielle, celle des dignitaires nazis, a célébré la victoire sur la France. Ce que nous ne savions pas, et que Fallada nous montre, c’est la victoire vue d’en bas. Chez les Persicke, toute la famille est nazie. Le père, un vieil ivrogne, cafetier ruiné, convoite depuis longtemps les biens de la vieille dame juive, désormais seule au dernier étage. Il fête la victoire en une déclaration qui traduit la vérité du nazisme dans le langage des bas-fonds : « Aujourd’hui la France a capitulé, et cet après-midi on ira p’têt chez la vieille youpine au quatrième, et tu vas voir que la vieille garce va nous servir son café et ses gâteaux ! Je vous dis que ça, moi, la vioque elle va cracher (…) maintenant on est les rois du monde ».

Le Berlin de ces années-là est d’abord un monde de la peur. Comme, plus tard, Arendt, Friedrich ou Lefort, Fallada voit dans la terreur généralisée, entretenue par un appareil policier appuyé sur un immense réseau de surveillance, un des ressorts fondamentaux du pouvoir nazi. La peur est partout, dans tous les instants du jour, dans tous les cauchemars de la nuit. C’est la peur de la Gestapo, la peur d’être envoyé sur un simple soupçon en camp de concentration, la peur de la prison de Moabit ou de la potence de Plotzen. C’est la peur de celui qui est interrogé par la police et qui n’est plus « qu’un morceau de gélatine, une petite motte d’angoisse ». Les nazis eux-mêmes semblent avoir peur : « Avec leurs braillements, ils ne dissimulaient que mal leur peur d’être un jour renversés ». Le système concentrationnaire, pour n’apparaître qu’indirectement, n’est pas moins effrayant, menace brandie tout à coup par un mouchard, au coin de la rue :

« Pour une sortie de ce genre, je peux t’envoyer en camp de concentration ».

Toute la population est surveillée par un réseau de mouchards et de dénonciateurs. Toute parole   peut être rapportée. Tout individu est un suspect : « Tout le monde avait quelque chose à cacher ». Le personnage clé est celui de l’inspecteur de police. Il a pour mission, non de trouver des coupables, mais de vérifier que chacun est coupable : « L’inspecteur Laub travaillait suivant le principe de cette époque : tout le monde a quelque chose sur la conscience. Il suffit de chercher assez longtemps, et on trouve toujours quelque chose ». Seul dans Berlin tient du roman policier (un roman policier au dénouement immuable, les geôles de la Gestapo), l’inspecteur Escherich est le Sherlock Holmes sinistre et pitoyable de ce monde maudit.

Les sentiments purs, les aspirations nobles ont disparu du Berlin nazi. Tout est dégradé, souillé, avili. La vie et le langage y sont en proie à un ensauvagement, à une « brutalisation ». Dans tout le roman retentit un langage de violence et de haine, de hurlements et d’injures. Les crimes, les tortures accompagnent les scènes de sadisme et d’ivrognerie. Dans son avant- propos, Fallada répond à ceux qui lui reprocheraient d’avoir dressé un tableau si sombre : à cette époque, dit-il, avec une sorte d’humour noir « la mort était très en vogue », si bien que « plus de lumière aurait signifié mentir ».

«Le plus beau livre jamais écrit sur la résistance allemande anti-nazie », Primo Levi

Les Quangel mesurent parfaitement l’absurdité apparente de leur combat, eu égard à la disproportion des forces, « la guerre entre eux d’un côté, les pauvres et insignifiants petits ouvriers, qui à cause d’un mot pouvaient être éliminés pour toujours, et de l’autre le Führer, le parti, ce monstrueux appareil avec tous ses pouvoirs et son éclat, et les trois quarts, oui, les quatre cinquièmes même de tout le peuple allemand derrière eux. Et tous deux ici, dans cette petite pièce de la rue Jablonski, tous les deux tout seuls ! ». Pourtant, leur engagement est total. La première carte est une déclaration de guerre sans merci : « Mère ! Le Führer a assassiné mon fils ! Mère ! Le Führer va aussi assassiner tes fils, il n’arrêtera pas (…) ». Leur résistance prend sa racine dans le refus d’une guerre perçue comme un monstrueux assassinat des enfants : « On ne met pas les enfants au monde pour qu’ils aillent se faire tuer ». Cette réaction est spontanée, quasi instinctive. La résistance au mal absolu est le fait de gens simples, sans culture, isolés, mais qui ont le sentiment qu’il y a des choses qui ne se font pas, qui ne sont pas convenables, terme utilisé maintes fois par les résistants du livre, Otto, ou la factrice Eva Kluge. Comme Orwell (1984 sera publié en 1949, deux ans après Seul dans Berlin), il fait confiance aux qualités des gens simples, à leur décence commune (common decency), ces valeurs de solidarité, d’entraide, de bienveillance que l’on observe chez les résistants et résistantes de Seul dans Berlin.

Dans son duel final avec Escherich, qui ironise sur la vanité de son entreprise -un simple ouvrier qui a voulu lutter contre « le Führer et toutes les forces derrière lui » !-, l’humble Quangel trouve des mots inattendus, il se réclame d’un impératif catégorique, à la façon d’un héros kantien : « Peu importe qu’il n’y en ait qu’un qui lutte ou bien dix mille ; quand celui-là se rend compte qu’il doit lutter, alors il lutte, qu’il y ait des gens qui luttent à ses côtés ou non. Il fallait que je lutte, et si c’était à refaire, je le referais ». Plus tard, dans la cellule où il attend la mort, Otto a pour compagnon un musicien raffiné, ouvert et bienveillant. À cet homme si différent de lui, Otto confie l’angoisse qui, malgré la réplique bravache lancée à Escherich, le taraude toujours : les cartes n’ont servi à rien ! A quoi son compagnon répond, et il est difficile de ne pas entendre la voix même de Fallada à travers celle de ce personnage dont la noblesse en impose même aux gardiens qui l’appellent « Herr Doktor » : « Malgré tout vous avez résisté au mal. Vous n’êtes pas devenu mauvais comme les autres ». Notre résistance n’a pas été vaine, explique- t-il : « A nous, ça nous aura beaucoup servi, parce que nous aurons pu nous considérer comme des personnes convenables jusqu’à notre mort. Et ça aura servi plus encore au peuple entier, qui sera sauvé à cause des justes comme il est dit dans la Bible ». Il n’était pas possible de faire autrement dans la situation de l’Allemagne, « nous avons été obligés d’agir tout seul, pour soi, et c’est tout seuls que nous sommes enfermés, et c’est tout seuls que nous devrons mourir. Mais ce n’est pas pour autant que nous sommes seuls, Quangel, ce n’est pas pour autant que nous mourrons en vain. Rien n’arrive en vain dans ce monde, et puisque nous luttons contre la violence brutale, pour la justice, alors nous serons tout de même les vainqueurs à la fin ». Par ces phrases du « Doktor », Fallada souligne la grandeur de cet obscur Otto Quangel. Ce « petit homme » qui mettait ses cartes postales dans les escaliers devient l’incarnation de l’Allemagne souterraine qui résistait à l’infamie.

Alain Pujat, Après-Auschwitz, n°349, Printemps 2019


Daniel Mendelsohn, Les Disparus (The Lost : A Search for Six of Six Million),Harper Collins Publishers, 2006 ; Flammarion, 2007 ; J’ai lu, 2009( traduction française de Pierre Guglielmina), (CR Séverine Bourdieu)

L’Holocauste n’est pas simplement quelque chose qui a eu lieu, […] c’est un évènement qui est toujours en cours,

Daniel Mendelsohn

Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Marcel proust

Lorsque ce livre est paru en France à l’automne 2007, les critiques étaient unanimes   pour   saluer un « chef-d’œuvre », un « livre éblouissant » (François Busnel1), « un formidable document littéraire » (Marc Fumaroli2), « l’un des livres les plus poignants, les plus humains, jamais publiés sur l’Holocauste » (Philippe Coste3). Pourtant, ce best-seller international, couronné en France par le Prix Médicis Etranger, ce monument consacré aux morts et aux survivants de la Shoah écrit par un professeur de classics, risque fort bien de tomber aux oubliettes de la littérature s’il ne devient pas, grâce à nous, un classique, c’est-à-dire un livre lu et étudié en classe.

Mais ce qui semble nécessaire n’est pas toujours aisé. On peut être décontenancé par une œuvre qui ne s’inscrit dans aucun genre prédéfini, qui se présente comme un récit de témoignage, exhibant toutes les caractéristiques de l’enquête historiographique et journalistique la plus rigoureuse, et qui joue dans le même temps avec les codes du romanesque, manie le suspense avec virtuosité, explore les circonvolutions du récit intime et familial, pratique l’exégèse biblique et s’aventure sur le terrain de la méditation philosophique. Si, dès les premières pages, le ton spirituel de Daniel Mendelsohn et ses talents de conteur séduisent, « un suffisant lecteur » pourra néanmoins se demander en quoi les tribulations d’un intellectuel new-yorkais à la recherche de six membres de sa famille disparus en Europe Centrale le concernent, en quoi ses souvenirs d’enfance et ses voyages autour du monde peuvent lui apprendre davantage qu’un livre d’histoire ou qu’un authentique récit de survivant. C’est à cette question que j’aimerais ici répondre.

Les Disparus raconte l’enquête menée par Daniel Mendelsohn, dans le temps et dans l’espace, pour comprendre ce qui est arrivé à son grand-oncle maternel, Shmiel Jäger, à sa femme Ester et à leur quatre filles, Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia. Après avoir interrogé ses ascendants encore vivants, être entré en contact avec diverses institutions et administrations et avoir consulté des sites internet spécialisés, il entreprend de se rendre à Bolechow, petite ville de l’actuelle Ukraine qui fut le berceau de sa famille durant trois cents ans et le décor du drame. Ce premier voyage en initiera d’autres puisqu’en l’espace de quatre années il se rend, accompagné de son frère Matt qui est photographe, en Australie, en Israël, en Suède et au Danemark, afin de rencontrer tous les anciens de Bolechow, tous les Juifs qui ont survécu aux aktionen et aux déportations en se cachant dans des greniers, des trous creusés en forêt ou en fuyant loin de chez eux. Il leur montre ses photos de famille, les questionne sur la chronologie des événements, revient parfois sur un autre témoignage pour effectuer des recoupements et, comme le ferait un historien soucieux de ses sources, enregistre leur conversation afin de reconstituer les derniers moments de ses « disparus » et combler ainsi les lacunes de sa mémoire familiale.

Mais Daniel Mendelsohn n’est pas un historien et son talent d’écrivain consiste à inventer une forme littéraire qui, tout en transmettant cette mémoire et ces témoignages, suscitera une réflexion et une émotion qui toucheront au cœur le lecteur d’aujourd’hui, lui donneront à comprendre que ce passé fut jadis un présent vivant, vital, complexe, imprévisible, semblable au nôtre. Lui qui avait « commencé [s]a quête dans l’espoir d’apprendre comment ils étaient morts », pour « inscrire une date sur un arbre généalogique » et satisfaire son désir de savoir tout en apaisant les mânes de son grand-père, voit peu à peu sa perspective s’élargir, s’infléchir. Entraîné par les émotions et les bouleversements que son enquête suscite, il éprouve davantage d’intérêt pour « les petites choses, les détails minuscules qui […] pouvaient ramener les morts à la vie », « l’élément concret qui rendrait l’histoire vivante » ; il prend conscience de la « spécificité » de toute existence et se réjouit d’apprendre que ses cousines appelaient leurs amies pour goûter les premières fraises de la saison (« j’ai pu saisir, avec soudaineté et force, une bouffée de quelque chose, une trace, nette et évanescente à la fois, du rythme d’une vie désormais invisible et inimaginable. »). Mais l’enseignant-chercheur accepte également de ne pas tout savoir, de se confronter à l’ignorance et à l’incertitude, de se heurter à l’impossibilité d’imaginer. Il comprend alors que Shmiel, Lorka et les autres ont été « les sujets de leur propre vie et de leur propre mort, et pas seulement des marionnettes manipulées pour les besoins d’une bonne histoire, pour des mémoires, pour les films ou les romans du réalisme magique. » Son regard sur le passé, comme le nôtre, évolue, et ce cheminement rappelle la magnifique et poignante clausule que Patrick Modiano offre à Dora Bruder, la jeune fugueuse qu’il a longtemps traquée :

« J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des quelques semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler »4.

Ce cheminement émotionnel et intellectuel qui fait des Disparus une « histoire sur les problèmes de proximité et de distance » s’accompagne également d’une volonté de tisser ensemble le singulier et le collectif. En effet, s’« il est plus naturel et plus attrayant pour les lecteurs de comprendre le sens d’un grand événement historique à travers l’histoire d’une seule famille », cette histoire particulière est inséparable de celle des témoins rencontrés. Mendelsohn est particulièrement sensible à la texture et à la forme de leur témoignage : au- delà des faits rapportés, il s’efforce de restituer leurs gestes, leurs silences, les chemins détournés qu’emprunte la lente ou fulgurante remontée des souvenirs ; il retranscrit également la saveur et l’authenticité de leurs accents, de leurs fautes de prononciation, les mots yiddish, polonais ou allemands qui font résonner les noms de rue, les conversations quotidiennes, les rumeurs et l’atmosphère sonore d’un monde disparu qui fut leur jeunesse. Leur portrait en noir et blanc, tiré par Matt Mendelsohn, est reproduit dans les pages de ce livre, comme celui de ses propres ancêtres : les témoins juifs exilés à Copenhague, à Tel Aviv ou à Bondy Beach y voisinent aussi avec les Ukrainiens de Bolechow qui ont chaleureusement ouvert leurs portes aux visiteurs américains, et leur regard nous interpelle.

Ce travail d’élargissement et de décentrement s’effectue enfin sur un autre plan, celui de la construction de l’œuvre. Daniel Mendelsohn a découpé son livre en cinq parties, qui empruntent leur titre et leurs sous-titres à la Torah: « Bereishit ou les Commencements », « Noach ou Annihilation totale », « Le son du sang de ton frère ». Régulièrement, il interrompt son récit pour commenter des passages de la Bibleévoquant les mêmes thèmes, ce qui lui permet de mettre les faits particuliers en perspective et d’en faire ressortir les composantes universelles. Je ne donnerai qu’un exemple, celui d’Abel et Caïn puisqu’« en dépit de sa raideur archaïque, c’est une histoire qui, pour quiconque a une famille – parents, frères et sœurs, ou les deux – c’est-à-dire tout le monde, va paraître étrangement familière. ». La rivalité fratricide des fils d’Adam et Eve offre une grille de lecture pour comprendre comment les Polonais et les Ukrainiens, qui vivaient pacifiquement et harmonieusement avec les Juifs, « comme une grande famille», ont pu commettre les actes de sauvagerie les plus violents et les plus insensés à leur encontre. C’est que la proximité peut occasionner une gêne, exacerber une jalousie : « être aussi intime, avoir un accès aussi privilégié à l’intimité de ceux qui vous sont les plus proches par le sang, aura parfois un effet opposé, poussant les membres de la famille à se fuir les uns les autres, à chercher […] plus « d’espace » ». Cette rivalité latente, indicible, il la devine d’autant mieux qu’il l’a lui-même éprouvée à l’égard de son jeune frère Matt, trop blond, trop « Jäger », né trop vite après lui, et auquel il se souvient d’avoir cassé le bras dans un accès de rage. Le filtre de cette histoire s’impose en outre au narrateur comme le moyen de prendre une distance nécessaire pour se confronter à une hypothèse douloureuse que lui suggère la lecture des lettres de Shmiel, retrouvées dans le portefeuille dont son grand-père Abraham ne se séparait jamais : ce grand-père chéri et vénéré, arrivé pauvre aux Etats-Unis à l’âge de dix-huit ans, a-t-il fait tout ce qui était en son pouvoir pour aider son frère aîné, si beau et si fier de sa réussite, à obtenir des visas pour quitter la Pologne en 1939 ? On voit comment ces va-et-vient entre passé et présent, histoire et mémoire, singulier et collectif, expérience et littérature (Virgile et Homère sont aussi convoqués) concourent à nous rendre le passé plus proche, plus compréhensible : dans ce mouvement, Mendelsohn soulève le rideau sombre que la grande Histoire de l’Holocauste a déposé, tel un voile de deuil, sur les existences vécues et les drames intimes et rend la vivacité de ses couleurs et la complexité de ses nuances à une époque que nous avons appris à imaginer en noir et blanc.

Il faut lire Les Disparus et il faut les faire lire car ce livre, en proposant un nouvel éclairage sur la Shoah, dessine les contours d’une place, d’une posture qui est la nôtre dans l’histoire récente : « Nous sommes justes assez proches de ceux qui y étaient pour nous sentir une obligation vis-à-vis des faits tels que nous les connaissons ; mais nous sommes aussi assez éloignés d’eux, à ce stade, pour devoir nous soucier de notre propre rôle dans la transmission de ces faits, maintenant que les gens, qui ont vécu ces faits, ont pour la plupart disparu ».

Séverine Bourdieu, Après-Auschwitz, n°350, Été 2019

  1. TV5 Monde (http://www.tv5.org/TV5Site/litterature/)
  2. « Récit-enquête – Le « Temps retrouvé » de Mendelsohn », Marc Fumaroli, LePoint, 6 sept 2007
  3. « Comment des gens normaux deviennent des meurtriers», par Philippe Coste, Lire, septembre 2007
  4. Patrick Modiano, DoraBruder, Editions Gallimard, 1997 (Folio, p. 144-45)

Histoire


Monique Heddebaut, Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi du 15 janvier 1944, Collection « Ces oubliés de l’Histoire », Éditions Tirésias – Michel Reynaud, Clamecy, 2018, (CR, Sophie Lenis)

15 janvier 1944. Deux convois quittent simultanément la Kaserne Dossin de Malines1, unique centre de rassemblement destiné aux déportés raciaux de la « Zone militaire rattachée à Bruxelles », à destination d’Auschwitz. Depuis le 27 juillet 1942, la caserne qui porte le nom du lieutenant général baron Dossin de Saint-Georges et qui jusque-là abritait l’armée belge, a été réquisitionnée par les nationaux-socialistes allemands occupant la région. De la Kazerne Dossin qui fonctionna du 27 juillet 1942 au 4 septembre 1944, furent déportés 25846 Juifs et Tsiganes parmi lesquels 584 Juifs et environ 150 Tsiganes du Nord et du Pas-de-Calais. De nombreux convois de déportation se sont ainsi succédés vers les camps de la mort en Pologne2. Ce double convoi du 15 janvier 1944 concerne le transport XXIII, composé de 655 Juifs, le second en revanche ne porte pas de numéro mais la lettre Z comme Zigeuner, Tsigane3 en allemand.

Si cette dénomination a déjà été utilisée deux fois précédemment, il s’agit dans le cas pré- sent d’un convoi composé exclusivement de 351 Tsiganes d’après la Transportliste (liste de transport) établie à la Kazerne Dossin. Parmi ces 177 hommes et 174 femmes, de professions et d’origines géographiques diverses4, 161 ont moins de quinze ans le jour du départ, soit environ 46% ; la plus jeune, Jacqueline Vadoche, née à Malines le 11 décembre 1943, a un peu plus d’un mois.

L’historienne Monique Heddebaut retrace dans son ouvrage l’histoire de ce convoi méconnu. Cette enquête ne fut pas facile à mener pour plusieurs raisons. La première difficulté fut, à partir de la liste de transport de Malines, de retrouver les dossiers de ces personnes dans les archives pour pouvoir reconstituer leurs parcours. Cela impose de mener une recherche transnationale, en France et en Belgique, chacun des État ayant recouvré ses frontières en 1944.

La seconde difficulté vient de la nécessité de définir et de qualifier précisément l’objet de l’étude. Perçus comme une menace par leur mode de vie nomade et assimilés à des asociaux par les nazis, les Tsiganes, comme le rappelle Henriette Asséo dans sa préface, ont été aussi dans les décennies précédentes, en Europe, la cible d’une politique de « défense nationale »5 : « entre les années mille neuf cent et le début des années trente, tous les États européens sans aucune exception avaient adopté une législation spécifique de contrôle de la mobilité centré sur l’identification des familles tsiganes, nationales, comme étrangères »6. S’ils firent l’objet d’une politique particulière en Allemagne (Zigeunerpolitik), les Français et les Belges intégrèrent le contrôle de cette population dans une politique plus générale de contrôle des populations nomades.

La troisième et dernière difficulté découle de la seconde, si l’accès aux archives produites par les nazis, conservées en grand nombre au centre des Archives Générales du Royaume de Bruxelles, fut relativement aisée du fait de leur identification, il n’en fut pas de même dans la consultation des archives départementales du Nord et du Pas-de-Calais où des dossiers concernant des forains, des marchands ambulants côtoyaient des dossiers de famille déportées par le convoi Z.

En croisant ces sources avec les précieux témoignages d’Antoine et Joséphine Lagrené, deux des trois survivants du convoi Z, Monique Heddebaut présente une synthèse historique riche, originale et très bien documentée.

Région hautement stratégique du fait de la proximité de l’Angleterre, le Nord et le Pas-de-Calais intègrent la « Zone militaire rattachée à Bruxelles ». L’Oberfeldkommandantur 670 dirigée par le général Niehoff s’installe à Lille et devient le relais de l’autorité allemande dans la région, chargé d’appliquer la politique raciale du Troisième Reich. Ayant à l’origine, des racines et une langue commune avec les Aryens, les Tsiganes, selon les travaux du Dr Ritter7, auraient été pervertis par les métissages. Dès lors, « la question tsigane ne pourra être considérée comme résolue que lorsque la plus grande partie des métis tsiganes asociaux et désœuvrés seront rassemblés dans de grands camps de travail itinérants, quand ils seront forcés à travailler et quand on aura définitivement empêché cette population métis de se reproduire »8. Le nazisme renforça la législation anti-tsigane existant déjà9 en lui donnant une dimension raciale. Le règlement définitif de la « question tsigane »10, amorcée en 193811, aboutit le 16 décembre 1942 par l’Auschwitz Erlass et la décision de leur déportation à Birkenau.

 Ainsi, le 29 mars 1943, la décision est prise par l’occupant de déporter tous les Tsiganes des Pays-Bas et de la « Zone mili- taire rattachée à Bruxelles ». Pas moins de 350 arrestations sont effectuées dans cette dernière entre le 5 novembre 1943 et le 7 janvier 1944. Peu d’arrondissements échappent à ces vagues d’arrestation, on peut citer la « zone côtière interdite » et les provinces de Liège et de Namur. Partout ailleurs, des militaires allemands, accompagnés de la police française, procèdent aux arrestations, souvent en pleine nuit, après avoir repéré les lieux. La plus grande rafle a lieu dans la nuit du 24 au 25 novembre 1943, à Roubaix où 65 personnes sont arrêtées. Les arrestations, préparées avec l’aide de la préfecture et des commissariats de police, sont effectuées évidemment au nom de motifs sans fondements, dont les appellations révèlent la nature arbitraire : ex-nomades, « Arbeitsscheu » (réfractaires au travail) ou car « d’origine lorraine »12. À Poix-du-Nord, où dix forains sont arrêtés, l’idée d’une « rafle de représailles »13 à un acte de résistance est même avancée, ce dont doute M. Heddebaut. Il semblerait que « les autorités (aient) saisi l’opportunité de se débarrasser d’une population (…), mal ou pas intégrée »14. Peu échappèrent à la déportation vers la Kazerne Dossin, ne bénéficiant pas de soutien dans la population du fait de leur marginalisation dans la société15.

Internés à la Kazerne Dossin, les Tsiganes sont dépouillés de tout, séparés des Juifs et isolés dans trois salles au fond de la cour au deuxième étage. Ils n’obtiennent qu’une louche de soupe par jour et ne peuvent pas recevoir de colis de leur famille ou de la Croix-Rouge. Ils souffrent également de la promiscuité et du manque d’hygiène, les excréments jonchant le sol. Selon le témoignage d’Éva Fastag16 l’une des dactylos de l’Aufnahme (accueil), ils n’ont droit qu’à une heure de promenade par jour où ils subissent les humiliations et les brimades des SS.

Le 15 janvier 1944, le nombre d’internés étant suffisant, ils sont déportés à Birkenau dans des wagons à bestiaux. À leur arrivée, le 17 janvier, on déplore la mort d’un enfant de 6 mois et 351 personnes sont enregistrées dans le camp, ce qui porte l’effectif du convoi à 352. Ils n’ont pas subi la « sélection » qui est pratiquée sur les convois juifs par les nazis. Tous entrent donc au camp de Birkenau. Tatoués d’un numéro précédé de la lettre Z, ils sont emprisonnés dans le secteur BIIe, en famille, et ne subissent pas le même traitement que les Juifs, ils gardent leurs vêtements et leurs cheveux. Peu d’entre eux sont intégrés dans les kommandos de travail. Les SS vont leur faire subir un processus de mort lente. Soumis aux expériences médicales, ils souffrent de la faim, de la promiscuité et des maladies comme le typhus ou le noma, gangrène foudroyante détruisant les chairs de la bouche et du visage provoquée par la malnutrition. À la fin du mois de juillet 1944, la moitié du convoi Z est décédé.

Lorsque la décision de liquider le camp est prise en mai 1944, les Tsiganes, prévenus, ont opposé une vive résistance empêchant l’exécution d’un projet amorcé le 23 mars 1943 par le ga- zage, dès leur arrivée, de 1700 personnes en provenance de Bialystok. Néanmoins, dès le printemps 1944, alors que les Juifs hongrois sont déportés, des transferts ont lieu vers d’autres camps. 77 Tsiganes du convoi Z sont redirigés vers les camps de Buchenwald, Ravensbrück et Flossenbürg. Dans la nuit du 2 au 3 août 1944 plus de 3000 furent exterminées. Utilisés comme main d’œuvre dans les industries d’armement, épuisés et affamés, ils subissent les mauvais traitements et des cadences infernales de travail. À Ravensbrück, les femmes subissent des expériences de stérilisation. À Buchenwald, Antoine Lagrené se souvient de Jean Gallon, instituteur et résistant, qui essayait, dans les pires conditions, d’apprendre à lire, écrire et calculer aux enfants. C’est là qu’il acheva sa scolarité.

À la libération des camps en avril 1945, dans la confusion la plus totale, les 32 survivants du convoi Z rentrent en France en suivant des parcours différents. Les plus facilement transportables prennent l’avion avec d’autres déportés et sont conduits à l’hôtel Lutetia. Les plus affaiblis reçoivent les premiers soins sur place puis sont rapatriés dans des hôpitaux et des maisons de convalescence en France. Marie Fasci-Maitre suit une autre filière et, transitant par le centre de Liège en Belgique, arrive directement à Lille. Enfin, cinq femmes de Ravensbrück, dont Gervaise Schmitt-Vinstretin et sa mère, transitent d’abord vers le Danemark et la Suède avant d’être rapatriées à l’hôtel Lutetia.

Comment se reconstruire après la libération quand « le drame des déportés raciaux n’est pas compris dans sa spécificité »17 ? Quand les indésirables d’hier restent marginalisés et réduits au silence ? Spoliés, rares sont ceux qui parviennent à récupérer une partie de leurs biens ou à faire valoir leurs droits à la restitution. Dans l’état actuel des connaissances, seuls 2 survivants et 2 descendants directs se sont manifestés au niveau de l’administration belge. En France, il faut attendre plus de 50 ans, le décret du 10 septembre 1999, connu sous le nom de « rapport Mattéoli » pour qu’une commission soit créée en vue d’examiner les demandes d’indemnisation des victimes de spoliations.

Extermination ou génocide ? Si Maxime Steinberg privilégie la thèse fonctionnaliste, expliquant que les actes meurtriers perpétrés « ne faisaient pas partie d’un plan visant à détruire le peuple tsigane en soi »18, Emmanuel Filhol et Marie-Christine Hubert considèrent que les stérilisations sont des actes relevant du crime de « génocide », parlant d’un « génocide différé »19. En Belgique, le journaliste Christian Bernadac parle en 1993 d’un « holocauste oublié »20.

Que reste-t-il du convoi Z dans la mémoire collective ? Seules deux communes du Nord, Landrecies et Flers-en-Escrebieux (2012), ont érigé une plaque commémorative à la mémoire des familles tsiganes déportées à l’instar de l’initiative prise à la Kazerne Dossin en 1995.

Sophie Lenis, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020

  1. La caserne Dossin est connue pendant la période de l’occupation sous le nom de SS-Sammellager-Mechelen für Juden.
  2. 99% des déportés ont été conduits au complexe concentrationnaire d’Auschwitz-Birkenau. Seuls quelques transports spéciaux (5) prirent notamment la destination des camps de concentration de Ravensbrück, Buchenwald ou Bergen-Belsen en Allemagne ou du camp de Vittel en France.
  3. À l’instar de Monique Heddebaut, « le terme Tsigane a été retenu par défaut pour cette étude afin de nommer l’ensemble d’une communauté dont les représentants et les témoins n’ont pas de vocable unique pour se désigner en tant qu’entité humaine singulière » (in Heddebaut Monique, Des Tsiganes versAuschwitz. Le convoi du 15 janvier 1944, Éditions Tirésias-Michel Reynaud, Clamecy, 2018, p.18), il est loin de faire l’unanimité. Terme administratif utilisé par les nazis, traduit de l’allemand, il incarne aujourd’hui toute la réalité de l’extermination. Aujourd’hui, l’Union européenne lui préfère le terme de « roms », utilisé également en Belgique, alors que les Allemands parlent plutôt de « Sinti et de Roms » et que les Français les incluent dans une catégorie plus large de « Gens du voyage ».
  4. Les familles du convoi Z exercent des professions spécifiques liées aux métiers du spectacles, du cirque, du cinéma et de la musique ou sont de simples rempailleurs de chaise ou marchands ambulants. Elles viennent d’horizons différents : France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Norvège ou Espagne selon le Zigeunerbuch d’Auschwitz
  5. Henriette Asséo, in Heddebaut M., DesTsiganes… op. cit., p. XV.
  6. Ibid.
  7. Le Dr Ritter dirige le Rassenhygienische und Bevölkerungsbiologische Forschungsstelle (centre de recherches en eugénisme et en biologie des populations) à Berlin en 1937.
  8. Benno Müller-Hill, Science nazie, science de mort. L’extermination des Juifs, des Tziganes et des malades mentaux de 1933 à 1945, Paris, Odile Jacob, coll. Histoire, 1989, p. 25, in Heddebbaut Monique, Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi du 15 janvier1944, op. cit., p. 42.
  9. En Belgique, le contrôle des populations tsiganes est attribué dès 1839 à la Police des Étrangers. Ce service établit des dossiers sur les nomades étrangers après la Première Guerre Mondiale en s’inspirant du bertillonage (inscription de caractéristiques physiques et des mesures de certaines parties du corps) et de la dactyloscopie (empreintes digitales) sur le modèle français. En France, accusés d’être des espions au service de l’Allemagne, une première étape consista à les recenser en 1895, ce qui permit de dénombrer 400 000 individus, puis la loi du 16 juillet 1912 obligea les marchands ambulants, les forains et les nomades de plus de 13 ans à être munis d’un carnet anthropométrique, pièce d’identité où sont indiquées les caractéristiques physiques de chaque individu.
  10. Expression utilisée par les bourreaux pour qualifier la liquidation des populations tsiganes.
  11. En 1938, une lettre de Himmler justifie la détention préventive des Tsiganes par leur mode de vie nomade. Cela préfigure la déportation en 1942.
  12. ADN : 1W 1880.
  13. Claude Gau, Témoignage, 4 janvier 2010, in Heddebaut Monique, Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi du 15 janvier 1944, op. cit., p. 98.
  14. Heddebaut Monique, Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi du 15 janvier 1944, op. cit. p. 99.
  15. Des enfants comme Maurice Theer, Léa Alexandrine Schmitt… ou Jean Galut, époux de Jeanne Modi, raflée.
  16. Fastag-Dobruskès Éva, Témoignage, 26 décembre 2005.
  17. Heddebaut M., DesTsiganes…, op. cit., p. 209.
  18. Lewy Guenter, La persécution des Tsiganes par les nazis, Paris, Les Belles Lettres, 2003, p.367 in Heddebaut M., DesTsiganes…, op. cit., p. 240
  19. Filhol Emmanuel, Hubert Marie-Christine, Les Tsiganes en France – Un sort à part – 1939 – 1946, Paris, Perrin, 2009, p. 305 in Heddebaut M., DesTsiganes, op. cit., p. 240.
  20. Bernadac Christian, Déportation1933-1945, t. 4, Paris : France-Empire, 1993, in Heddebaut M., DesTsiganes, op. cit., p. 257

 Annette Becker, Messagers du désastre. Raphaël Lemkin, Jan Karskiet et les génocides, Paris, Fayard 2018, (CR, Isabelle Ernot)

Il y a quelque chose de plus effrayant que le messager qui ne peut faire passer son message. C’est quand il l’a fait passer et que rien n’a changé.

Elie Wiesel, p.228

Annette Becker cite là le discours d’Elie Wiesel lors de l’inauguration du Musée Mémorial de l’Holocauste de Washington en 2005. A travers le parcours de deux hommes, Polonais, deux « messagers », l’un Juif, Raphael Lemkin (1900-1959), l’autre catholique, Jan Karski né Kozielewski (1914-2000), Annette Becker, sollicitant de multiples sources, s’attache à approcher « le désastre », l’événement que constitue le génocide à travers son écho, d’abord dans le temps de son « exécution », l’incapacité première de la société occidentale à appréhender, à « entendre » ce crime commis en son sein, puis après la guerre et jusqu’à aujourd’hui, un écho saisi notamment à travers le domaine juridique et la question de la qualification du crime.

La question du pourquoi cette « information vive » bien que connue ne fut pas crue ou bien ne déclencha quasiment aucune réaction des autorités, sous-tend l’ouvrage. Entre 1939 et 1941-1942, témoins des violences extrêmes perpétrées à l’encontre des Juifs par les nazis, de leur caractère systématique, les deux hommes, chacun dans leur sphère, perçoivent l’intentionnalité d’un assassinat à grande échelle des Juifs, ils saisissent la mise en œuvre d’une politique d’extermination.

Dans l’est de la Pologne, Raphael Lemkin parvient à échapper au processus d’assassinat. Il gagne la Suède puis – mais difficilement – les Etats-Unis, où il arrive en avril 1943. Jan Karski, quant à lui, courrier de la résistance polonaise, voit de ses yeux le processus qui conduit à l’assassinat, à Varsovie et dans la région de Belzec. Si l’essentiel de sa mission envers le gouvernement polonais en exil à Londres, concerne la situation de son pays, ses informations portent aussi sur les violences spécifiques dont est victime la population juive. Ses informations qui parviennent à Londres à l’automne 1942 – lui-même y arrive en novembre – recoupées avec d’autres provenant de canaux parallèles, sont à l’origine de la déclaration commune des Alliés en décembre 1942, par laquelle ils disent officiellement leur connaissance de l’assassinat de masse des Juifs alors en cours en Pologne.

Jan Karski gagne à son tour les Etats-Unis en 1943.

Chacun de leur côté, ces deux hommes informent les autorités, dénoncent le crime, écrivent ; leurs dires sont relayés par des journalistes, des écrivains. Et pourtant, rien ne se passe. Confrontés à l’attentisme et au silence, « à ce déni » (p.147), chacun à leur manière, ils dénoncent cette situation comme une attitude de complicité. Le président Roosevelt et son administration apparaissant particulièrement concernés.

Le  croisement  de  sources,  nombreuses  et  diverses – archives privées et publiques, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis (notamment Mémorial de l’Holocauste à Washington), en Israël (Mémorial Yad Vashem), en France (Mémorial de la Shoah), en Pologne- dessine ce gouffre que représente, devant l’histoire humaine, l’assassinat de masse des Juifs d’Europe au moment où il a lieu. Annette Becker cite les Mémoires du messager Jan Karski qui rappelle  les paroles de deux Juifs qui l’ont guidé dans le ghetto de Varsovie pour faire de lui un témoin : « Les Allemands ne cherchent pas à faire de nous des esclaves comme ils le font des Polonais ou d’autres peuples conquis. Ce qu’ils veulent, c’est exterminer tous les Juifs, la différence est là. […] Et c’est cela que le monde ne comprend pas. On ne parvient pas à l’expliquer. Eux là-bas, à Londres ou Washington ou New York, ils croient certainement que les Juifs exagèrent, qu’ils sont hystériques.» La spécificité et l’ampleur du crime apparaissent en définitive comme des causes majeures.

Ce sont aussi ces caractéristiques qui donnent prise   au doute sur la réalité du crime. Spécialiste également de la Première Guerre mondiale, Annette Becker montre comment le rapprochement, par les contemporains, des informations sur les violences extrêmes perpétrées par les nazis avec celles qui se sont déroulées durant la Première, a pu jouer comme un élément de désinformation. De vraies atrocités commises par les Allemands en Belgique en 1914 avaient fini par passer pour de la propagande anti-allemande. Les atrocités nazies ont pu être considérées de même : la cruauté rapportée qui dépassait l’entendement ne pouvait que relever de l’imagination ou de la manipulation.

Il fallait donc bien « qualifier », qu’un mot dise enfin cette impossible réalité. Annette Becker retrace la complexité de la genèse du terme « génocide » créé par Raphaël Lemkin, qui répondait en quelque sorte à l’expression utilisée en 1942 par Winston Churchill du « crime sans nom ». Formulé en 1943 (dans son ouvrage Axis Rules in Occupied Europe – Le régime de l’Axe dans l’Europe occupée), le terme  est forgé par l’association d’une racine grecque (genos : peuple) et d’une autre latine (occidere: tuer). Jusqu’à sa disparition précoce en 1959, Raphael Lemkin se consacre à le faire admettre et adopter par les plus hautes instances. Non sans difficulté.

La guerre a fait de lui un survivant. Juif, originaire de la région de Lemberg, il réussit à échapper à la mort en fuyant vers les Etats baltes puis la Scandinavie. Ce ne sera pas le cas de ses parents et d’une partie de sa famille. Juriste de formation, une fois aux Etats-Unis, il déploie un engagement total. « Dans la forêt, j’ai déclaré aux morts et aux vivants que si je survivais je vouerais exclusivement le reste de la vie à la mise hors la loi du génocide. […] Deux croyances nées de la forêt : 1 – La loi doit régner pour que plus rien ne soit détruit. 2 – Foi en la victoire ultime de la construction sur la destruction. ». Il s’agit bien là d’un « témoignage », d’un engagement de survivant qui regarde vers le futur de l’Humanité.

Il mène sa lutte dans le domaine du droit. Son travail et son histoire établissent une filiation entre l’assassinat de masse subi par les Arméniens et celui des Juifs. Durant l’entre-deux, en effet, il avait d’ores et déjà réfléchi à la question de la qualification de la destruction du peuple arménien – dans ses dimensions plurielles – dont il est contemporain. « Son » concept devait rendre compte d’un assassinat global.

A Nuremberg, à son grand désarroi, le terme n’est pas retenu comme chef d’accusation par le Tribunal, qui lui préfère la notion de « crime contre l’humanité » défendue par un autre Juif de la région de Lemberg, émigré en Grande-Bretagne, Hersch Lauterpacht. Il faut attendre 1948. Le terme est alors entériné par l’adoption de la Convention pour la prévention et la répression du crime de Génocide (9 décembre, parallèlement à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, adoptée le 10 décembre).

Dans le dernier chapitre intitulé « Arméniens, Juifs, Tutsis du Rwanda », Annette Becker met en évidence l’importance du concept quant au processus de Justice, dans le combat pour la reconnaissance du génocide antérieur des Arméniens, toujours nié par le pays-auteur, et pour celui postérieur des Tutsis ainsi que son rôle dans le processus de résilience, à commencer par Raphael Lemkin lui-même :

« l’invention du terme de génocide lui a permis de passer de son deuil personnel, à l’universel » (p.238). Œuvre de juriste, œuvre de survivant, les derniers mots au sujet du « désastre » lui reviennent : « J’ai transformé mon désastre personnel en une force morale. […] N’était-ce pas la meilleure forme de gratitude que de faire un « pacte de génocide » comme une épitaphe sur la tombe symbolique de ma mère et d’affirmer qu’elle et des millions d’être humains n’étaient pas morts en vain ? […] La lutte pour la reconnaissance du concept de génocide serait un réconfort dans mon chagrin ». (p.238)

Isabelle Ernot, Après Auschwitz, n° 345, mars 2018


Vincent Duclert, Les génocides, La documentation photographique – 2019 – 1 – CNRS éditions, n°8127, (CR Isabelle Ernot)

Débuter des recherches sur les génocides, assumer la tâche de les enseigner, imaginer de les montrer au travers d’expositions, de documentaires, exigent d’inscrire ces actes de savoir dans une compréhension élargie des faits génocidaires. «Penser avec les génocides»,

p.13

Ce dossier publié par la Documentation photo- graphique  –  aux  éditions du   CNRS   –   s’adresse tout particulièrement aux enseignants invités à prendre  en  considération de nouvelles exigences quant à cette thématique, particulièrement complexe. Son auteur, Vincent Duclert, Inspecteur général d’Histoire Géographie, historien et chercheur, est un spécialiste du sujet. Entre 2015 et 2017, il a présidé la Mission d’étude en France sur la recherche et l’enseignement des génocides et des crimes de masse, qui a rendu son rapport en décembre 2018 aux deux ministres, de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Jean-Michel Blanquer et Frédérique Vidal. Fruit de deux années de travail, le rapport présente les travaux menés par cette mission pluridisciplinaire composée de 65 chercheurs et enseignants, spécialistes de ces questions. Depuis le printemps dernier, Vincent Duclert s’est vu confier la direction d’une commission d’étude sur le rôle de la France dans le contexte du génocide des Tutsi, au Rwanda.

Le dossier propose des mises au point notionnelles, factuelles et thématiques. L’ouvrage s’ouvre ainsi sur un historique du concept de « génocide », qui conduit à définir les autres violences de masse de la période contemporaine. Néanmoins, note l’auteur, entre ces violences extrêmes, orchestrées, « la frontière […] peut finir par s’estomper » (p.4).

Forgé par le juriste Raphaël Lemkin, le concept n’est pas retenu comme fondement juridique lors du procès de Nuremberg, en 1945, on lui préfère alors celui de « crime contre l’humanité ». Néanmoins, celui de « génocide » s’impose peu après, et le 9 décembre 1948 est signée la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide.

Confrontant ce concept aux violences de masse qui ont ponctué la seconde moitié du 20e siècle, particulièrement le génocide des Tutsi, la question est évidemment posée de la faiblesse de cette catégorie juridique quant à sa mission de « prévention ». Dans ce cadre, se trouve aussi formulé le problème de la cécité et passivité des puissances occidentales et des institutions internationales, alors même qu’elles disposaient du savoir. Une réalité qui s’est renouvelée entre les génocides arménien, puis juif, puis tutsi, tout au long du siècle donc.

Vincent Duclert évoque là une « énigme » à laquelle fait écho une autre, celle de « l’entreprise génocidaire elle-même » (p.12) qui conduit à formuler la question des racines et des origines de tels événements, à la fois en termes historique et anthropologique. C’est sans doute là aussi que se noue le défi de l’enseignement. Car il faut tenter de faire comprendre ces « projets » de destruction humaine, conçus et préparés, menés sur plusieurs plans, par une société civilisée. Il s’agit bien alors de « penser avec les génocides », « penser le monde avec ce que nous apprennent les génocides comme réalité historique et comme question philosophique », ce qui conduit à une « recherche en actes ».

Le cœur de l’ouvrage est constitué par l’évocation des quatre génocides reconnus, intervenus depuis la fin du 19e siècle, ceux des Herero et Nama, des Arméniens, des Juifs et des Tutsi. Des synthèses mobilisent les connaissances essentielles sur le déroulement de ces quatre entreprises d’assassinat qui ont concerné l ’Afrique, l’Europe et l’Asie mineure, tandis que sont proposés en vis-à-vis des documents historiques exploitables avec les élèves.

Dans le cadre du chapitre « Héritage », l’auteur a choisi de joindre à l’évocation des génocides, celles des principaux crimes de masse de la période contemporaine. Il  ouvre cette perspective en la plaçant dans un temps long, car une « représentation favorable d’une Europe civilisée relève aussi du mythe » (p.42). Ainsi balaie-t-il un spectre de violences extrêmes  dont  certaines  proches  de  la  qualification  de « génocide » : depuis celles qui apparaissent « annonciatrices », tels les pogroms à l’encontre des Juifs ou Arméniens ; les crimes des régimes fascistes dans la période de l’Entre-deux guerres : les massacres italiens en Éthiopie, les massacres coloniaux plus généralement ; ceux perpétrés dans le cadre de la guerre d’Espagne ; la famine organisée par le pouvoir soviétique en Ukraine à l’origine de la mort de 7 millions de personnes, (Holodomor), « extermination par la faim » validant les critères d’un génocide (p.48) ; jusqu’aux dernières violences extrêmes qui ont eu lieu sur le continent européen, dans le contexte de la guerre civile dans l’ex-Yougoslavie ou encore en Asie, celles commise par les Khmers rouges.

L’ouvrage développe un focus sur la problématique des « mécanismes » des crimes de génocide, ceux récurrents, identifiés par la recherche. Ainsi l’assignation de groupes et les processus de racialisation -produit de la haine, ils l’alimentent en retour-, la question des bourreaux dont le noyau initial est identifié au sein d’élites -sociales, politiques, intellectuelles, scientifiques- qui trouvent des relais dans d’autres couches sociales pour l’exécution ; il faut aussi, conseille l’auteur, prendre en considération des contextes élargis, dans le long ou le court terme, et porter attention notamment à d’anciennes entreprises de persécution ainsi qu’à la présence de la guerre qui favorise les entreprises de destruction.

Le chapitre « savoirs et engagements » clôt l’ouvrage. L’association des deux termes fait retrouver le socle d’une humanité qui résiste et entend défendre les valeurs. On y retrouve les survivants, « le fait même de survivre est déjà un acte de résistance » (p.52), la solidarité engagée à travers le personnage du « Juste ». Enfin, Vincent Duclert s’attache à définir la stature du témoignage au sein de cette histoire, ce discours qui n’aurait pas dû être dans la logique de l’assassinat de masse et qui constitue un « engagement », un combat en soi, combat qui a dû être relayé par les intellectuels contre le négationnisme. Ce que nous apporte l’étude des génocides est là aussi : le combat est mené contre les assassins d’hier mais aussi contre la possible figure de l’assassin d’aujourd’hui, de demain.

« Si l’étude des génocides et des crimes de masse entraîne vers les rives de l’abomination, aux confins de l’inhumanité la plus effrayante, si l’anéantissement se poursuit en toute impunité et que prospère le négationnisme, tout du moins se révèlent des engagements de grande intelligence qui sont un hommage aux millions de disparus, avec leurs vies massacrées et leurs rêves détruits. Des vivants pensent à eux et ils revivent. La recherche et l’enseignement se doivent d’être au plus près de cette sensibilité qui témoigne d’une même exigence de vérité et de justice. C’est la vertu que l’on reconnait aux sociétés démocratiques. » (p.16)

La Documentation photographique propose là un dossier dont la valeur, outre les apports factuels et l’intérêt de leur rapprochement, repose particulièrement dans les matériaux proposés à la réflexion de l’enseignant.

Isabelle Ernot, Après-Auschwitz, n°350, Été 2019


Films


 Ruth Zylberman, 209 Rue Saint-Maur Paris Xe, Autobiographie d’un immeuble, Le Seuil 448p. et Les enfants du 209 Rue Saint-Maur Paris Xe, DVD ARTE et VOD.» (CR, Norbert Czarny)

Gratter, glaner, creuser

Quand elle était enfant, Ruth Zylberman aimait peupler la chambre qu’elle occupait de meubles imaginaires ou faire de cette chambre son appartement. Elle aimait aussi contempler le paysage qui défilait de la voiture familiale et se représenter ce qu’il avait été avant que des zones commerciales, ronds-points et autres bâtiments ne le défigurent. Elle est devenue documentariste et son premier film, Paris-Fantômes, s’attachait aux plaques commémoratives que l’on voit dans la ville et que le travail méticuleux de Philippe Apeloig dans Enfants de Paris 1939-1945 a mis en relief. Ruth Zylberman a beaucoup flâné, erré, rêvé sur sa « terre natale » : le « peuple vivant » des immeubles est son monde. Reprenant à son compte l’injonction de Jules Verne (et de Georges Perec) « Regarde de tous tes yeux, regarde ! », elle voulait raconter l’histoire de l’un de ces lieux qui portent la mémoire vivante. Elle a trouvé son « Amérique » au 209 rue Saint-Maur, tout près de l’hôpital Saint-Louis, dans un quartier endeuillé, le 13 novembre 2015, par les attentats qui ont frappé Paris et Saint-Denis. Ce point n’est pas anodin. En effet, le livre qui suit le documentaire projeté sur ARTE en 2018, et qu’on trouvera désormais en DVD, embrasse l’histoire de cet immeuble de sa fondation vers 1850 à nos jours. La révolution de 1848, la Commune, l’Occupation et la Résistance comme les attentats terroristes, sont quelques étapes de cette histoire qui s’achève aujourd’hui dans une cour qu’entourent quatre escaliers et six étages, de longs couloirs. Paris s’est embourgeoisé et ces bâtiments conçus pour des pauvres, souvent des pièces uniques, avec toilettes sur le palier, sont devenus des lieux « gentrifiés » avec loft et jardinets, vélos ou plantes. Deux populations cohabitent, celle des habitants originels, souvent d’origine immigrée, arrivés là vers 1970 quand les squatts dominaient et que la déshérence menaçait, et celle des jeunes disposant d’un petit capital et de belles ambitions.

Le livre pose donc les bases historiques et sociologiques (sans le jargon afférent) du 209. Ce n’est cependant pas un essai historique stricto sensu. Ruth Zylberman est romancière, et ses documentaires ont toujours une dimension littéraire, voire poétique que l’on retrouve ici, par l’écriture. L’auteure raconte l’immeuble, et en particulier ce qui s’y produisit entre 1939 et 1945 mais les réflexions qui naissent de l’enquête disent aussi le parcours qui est le sien, fille de rescapés, appartenant dès lors à ces générations d’après la Shoah qui vivent dans l’ombre de cette histoire, et recueillent ses « traces fragiles ». C’est un livre écrit, éclairé par l’œuvre de Perec, celle de Proust, de Walter Benjamin et d’Eric Hazan : tous flâneurs, tous observateurs, tous liant le récit et la réflexion, l’universel et l’intime qui ne peuvent exister l’un sans l’autre.

Comme ces écrivains, et comme Modiano, jamais nommé mais hantant le livre, Ruth Zylberman aime les faits-divers. Ils sont l’extra-ordinaire, dont l’infra-ordinaire perecquien est l’autre pendant. Cet infra-ordinaire est la matière du livre, aussi, on le verra : un Opinel, une horloge, une poignée de porte, des cierges, c’est toute une histoire, c’est une vie ressuscitée.

Au départ de l’enquête, une liste de noms d’enfants : tous habitaient jusqu’au 15 juillet 42 le 209 rue Saint-Maur, tous en sont partis le 16, au terme de la plus grande rafle qui a marqué la ville. D’autres ont suivi, et les quelques enfants épargnés, cachés par les voisins, ont vécu la peur au ventre. Ainsi, Thérèse : c’est une petite fille et elle habite chez les Dinanceau. Elle dort avec Jeanine, leur fille et l’auteure la surnomme l’Anne Frank du 209. Comme la jeune hollandaise, elle ne peut sortir, apparaître à la fenêtre, et les seuls bruits de pas dans le couloir la font frémir. Cette terreur d’enfant ne la quittera pas adulte. Son fils, Guy, la vivra aussi bien des années après, subissant une dépression comme sa mère. Et une forme de réclusion comparable.

Les témoignages que recueille Ruth Zylberman sont puissants, poignants, surtout par leur sobriété. La documentariste déteste (et je la comprends !) l’expression frelatée de « devoir de mémoire », préférant « être invisiblement accompagnée sur le chemin de la vie  ». Ce chemin, elle le retrouve avec ses témoins et acteurs par la parole et par le geste. On voit ainsi le petit Henri, devenu Henry aux États-Unis où il vit, tourner la poignée dorée que ses parents ont touchée, monter dans les étages où lui-même a vécu. Dans la cour pavée, il ne se rappelle d’abord pas, et puis soudain, aidé par l’auteure, il retrouve la mémoire, celle d’un enfant de deux ans à peine, que ses parents conduisaient aux bains municipaux : « C’était le corps d’Henri enfant qui, des décennies après avoir disparu dans les brouillards de la mémoire volontaire, réapparaissait ici même, face à moi, dans cet escalier, enfin libéré et affranchi de l’ordre du temps. »

Une horloge, soigneusement réparée par Albert Baum produit un effet voisin. Albert a été déporté à Auschwitz et, soutenu par les détenus communistes, il a survécu à Buchenwald. Parti vivre à Nevers, il a longtemps refusé de songer au passé. Il n’avait retrouvé, rue Saint-Maur, que cette horloge abîmée. Il l’a remise en marche pour sa petite fille ; il a aussi décidé de témoigner devant des collégiens et lycéens. Comme s’il se remettait en mouvement pour vivre. Charles, autre enfant du 209, raconte son après-guerre comme un « fatras » : « J’étais dépositaire de quelque chose, qui était en moi et que j’étais incapable de comprendre : quelque chose qu’on ressent en soi et qu’on n’arrive pas à nommer ou à définir. C’est ça que j’appelle le fatras. »

Les  enfants  de  survivants  ne  sont  pas  épargnés  par  ce « fatras ». Ils ont écouté ou entendu leurs parents, les amis de leurs parents qui parlent le frandish, ce mélange produisant une langue rapiécée, ils sont parfois allés sur les lieux de la mémoire et, à l’instar de Désiré Dinanceau et de sa fille Jeanine, ils ont vu Drancy. Les Dinanceau donnent au livre de Ruth Zylberman sa dimension tragique. Désiré a combattu sous les ordres de Pétain à Verdun. Il voue une admiration sans borne au vieux maréchal. Mais en 1942, il protège des Juifs dans son appartement, avec l’aide de son épouse. Face à lui, Robert, son fils, engagé dans la LVF. Un jour, Désiré menace son fils d’un couteau : s’il dénonce, il mourra, des mains de son père. La tragédie que vit la France se joue dans un tel geste, et un tel lieu. L’auteure met en lumière l’attitude de Dinanceau, et de Madame Massacré, la concierge qui cache aussi des enfants, ou avertit leurs familles lors des rafles. Cela va contre un certain « manichéisme rétrospectif » qui permet à certains, aujourd’hui, de juger les protagonistes d’alors avec les lunettes du contemporain. En revanche, Ruth Zylberman n’a aucun égard ni patience pour ceux qui défendent la politique antisémite de Vichy et on la comprend, oh combien !

Ce livre est un roman : chaque histoire émeut dans sa singularité. Toutes sont faites de hasards, de chance, de rebondissements. La documentariste cherche ces précieuses « traces fragiles » et quand elle a perdu tout espoir, un événement met sur sa route celle ou celui qui racontera ou fera le lien. Mais roman, aussi parce que des vies brèves, pour reprendre ce genre ancien ou des vies minuscules, pour citer Pierre Michon, trouvent place et sens. Or les sages comme certains écrivains (je pense ici à Patrick Deville) disent qu’écrire une vie, c’est rendre une existence à qui en a été privé. C’est là un des mérites parmi d’autres de ce livre superbe.

Norbert Czarny, Après Auschwitz, n°353-354, Janvier – Mars/Avril – Juin 2020


Le « J’accuse » de Polanski. Quelles approches d’un film controversé ? (CR, Vincent Duclert)

Plus de 500 000 spectateurs ont vu le « J’accuse » de Roman Polanski présenté dans 545 salles en France. Le film a donc rencontré son public en dépit des controverses qui ont entouré sa sortie le 13 novembre, de controverses résultant des déclarations pour le moins troublantes du réalisateur lors de la Mostra de Venise où il était projeté pour la première fois. Réitérant sa comparaison –très problématique- entre ses déboires judiciaires et l’affaire Dreyfus, il faisait insérer dans le dossier de presse des extraits d’un entretien avec Pascal Bruckner. « En tant que juif pourchassé pendant la guerre, que cinéaste persécuté par les staliniens en Pologne, survivrez-vous au maccarthysme néoféministe d’aujourd’hui ? [sic]», il répondait : « Il y a des moments de l’histoire que j’ai vécu moi-même, j’ai subi la même détermination à dénigrer mes actions et à me condamner pour des choses que je n’ai pas faites ». Et puis survinrent, quelques jours avant la sortie du film, les accusations de viol visant le cinéaste de la part de la photographe Valentine Monnier publiant un manifeste qu’accompagnait une enquête sur les faits du journal Le Parisien(8 novembre 2019). Il s’ouvrait sur ces mots : « En choisissant pour titre de son film J’accuse, Roman Polanski ne chercherait-il pas à renvoyer la vérité au fond du puits avant sa révérence, pour se blanchir devant l’Histoire ? ».

Une autre controverse avait précédé encore, celle portant sur le rôle et la place de Dreyfus dans son histoire, Polanski optant pour minimiser l’une comme l’autre en dépit des avancées décisives de la recherche sur l’importance de la résistance du capitaine Dreyfus, de son patriotisme et de la révélation de ses hautes valeurs militaires comme civiles. Le cinéaste s’était complu à des déclarations affligeantes de préjugés : « Dreyfus n’est pas très intéressant. C’est un homme qui n’était pas particulièrement séduisant ni sympathique, même pour les gens qui le soutenaient ». Sa conclusion démontrait qu’il n’avait pas beaucoup réfléchi à ce qu’était son sujet, écartant tout scénario fondé sur Dreyfus lui- même : « il a passé l’essentiel de la période qui nous intéresse sur une île déserte, l’île du Diable et, longtemps, il a même été enchaîné à son lit pendant la nuit ». Tout connaisseur un peu sérieux de l’Affaire sait que Dreyfus est présent par les lettres d’héroïsme qu’il adresse à sa famille et qui sont rendues publiques dès janvier 1898, et qu’il combat en métropole à travers la lutte de son épouse pour la vérité et la justice. Un scénario construit autour de la bataille dreyfusarde de Lucie Dreyfus aurait eu un sens éminent. Dommage que Polanski n’y ait pas songé. Plusieurs créations théâtrales récentes ont mis en scène le pouvoir de résistance de la correspondance des deux époux1. Et, répondant à l’époque à Roman Polanski, je soulignais qu’il n’était certainement pas nécessaire de dégrader l’image de Dreyfus pour mieux promouvoir celle de Picquart et qu’en l’occurrence, voir ce dernier comme un lanceur d’alerte  était de plus très abusif.

J’accuse se fonde sur un roman policier de 2013 de l’écrivain britannique Robert Harris mettant en scène le lieutenant-colonel Picquart aux prises avec le véritable traître et l’ensemble de sa hiérarchie. Roman Polanski avait déjà enrôlé Robert Harris pour le scénario de The Ghostwriter inspiré de son roman Les hommes de l’ombre. Sa nouvelle fiction, An Officer and a Spy, décida Polanski à engager un projet de film sur l’affaire Dreyfus auquel il réfléchissait depuis longtemps. Disons d’emblée que le récit de Robert Harris embellit dans les grandes dimensions le rôle de Picquart et que le film de Polanski en rajoute une couche puisqu’il fait de l’officier courageux l’inspirateur méconnu du « J’accuse … ! » d’Emile Zola. Puisqu’il a choisi de convoquer l’Histoire en donnant à son film ce titre prestigieux, on aurait attendu légitimement de lui un respect minimal de la vérité historique. Picquart est l’anti-J’accuse. Il se refuse à dénoncer publiquement l’institution militaire et ses mensonges et lorsqu’il parle, comme au procès Zola (février 1898) et au procès de Rennes (août 1899) il se montre déterminé mais prudent. Son avenir dans l’armée est préservé, il est réintégré en juillet 1906 au grade de général de brigade puis devient ministre de la Guerre dans le gouvernement de son ami Georges Clemenceau. Les réformes réclamées par les dreyfusards, comme la suppression de la justice militaire qui avait démontré avec l’affaire Dreyfus qu’elle fonctionnait comme une administration au service du politique, sont enterrées2.

Il n’était pas nécessaire d’enjoliver à ce point l’histoire de Picquart. Car celle-ci suffit amplement à fonder un scénario palpitant comme le montre le début du film de Polanski, assez juste sur ce point avec un Jean Dujardin très convaincant et une pléiade de bons acteurs pour la plupart venus de la Comédie Française. La deuxième partie se réduit à une succession de scènes sans véritables liens les unes avec les autres jusqu’à la dernière, l’ultime rencontre entre Picquart et Dreyfus faisant passer ce dernier pour peu sympathique et procédurier. Alors qu’en demandant sa réintégration complète dans l’armée, qu’on lui refusait, il ne faisait que poursuivre un combat universel pour la justice et le respect qu’on lui doit, fondement des sociétés démocratiques. En résumé, l’affaire Dreyfus n’a pas encore son chef d’œuvre cinématographique et sa mémoire reste encombrée de préjugés et d’usages bien problématiques, cent vingt ans après la remise en liberté de l’homme qui donna son nom à l’événement.

Vincent Duclert, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. Cf. Alfred et Lucie Dreyfus, Écrire c’est résister, Gallimard-Folio, 2019.

Vincent Duclert est historien de l’affaire Dreyfus, auteur notamment de Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Fayard, 2006, rééd., 2016, de L’affaire Dreyfus (La Découverte, rééd. 2018). Il a édité la correspondance d’Alfred et de Lucie Dreyfus en 2005 et récemment des lettres inédites des deux époux : Alfred et Lucie Dreyfus, Écrire c’est résister, Gallimard-Folio, 2019.


Romans Graphiques


Maus. Un survivant raconte (Maus. A survivor’s tale), Art Spiegelman, Pantheon Books 1986 (tome 1) – 1991 (tome 2); Flammarion, 1987-1992 (traduction française de Judith Ertel), (CR, Séverine Bourdieu)

Sur la couverture, deux souris vêtues de manteau se pressent l’une contre l’autre au premier plan, comme tétanisées par le faisceau du projecteur qui imprime derrière elles leurs ombres sur le mur : dans le cercle de lumière blanche et crue, se découpe une croix gammée dont le centre est occupé par une tête de chat stylisée figurant Hitler, comme l’indique la forme tristement célèbre de sa moustache. Des Juifs persécutés à têtes de souris, des nazis qui les poursuivent affublés de tête de chat, des Américains qui viennent rétablir l’ordre représentés par des chiens : la métaphore animale, qui rappelle les courses poursuites sans fin des dessins animés de Walt Disney, peut choquer d’emblée. Elle permet pourtant de renouveler avec une grande pertinence notre vision de la Shoah. Maus1, publié en deux tomes en 1986 et 1991, raconte à la fois l’expérience vécue par les parents de l’auteur, deux Juifs polonais rescapés d’Auschwitz puis émigrés aux Etats-Unis, la transmission de cette histoire par Vladek à son fils Artie dans les années quatre-vingt, et sa transcription par celui-ci en bande dessinée. Cette publication a provoqué une véritable révolution dont l’onde de choc s’est répercutée bien au-delà du monde du neuvième art, remettant en cause les catégories littéraires et artistiques traditionnelles. Dès sa sortie, l’œuvre fait ainsi l’objet d’une exposition au Museum Of Modern Art de New York ; d’abord classé dans la catégorie « fiction » de la liste des best-sellers du New-York Times, le récit sera reclassé dans la catégorie « non fiction » la semaine suivante, suite à une réclamation savoureuse de l’auteur2 ; enfin, ce récit inclassable est le seul album, à ce jour, à avoir reçu le Prix Pulitzer, dans la catégorie « Special Citations and Awards », qui récompense occasionnellement un auteur ou une œuvre jugée nécessaire3. Le choix de traiter la Shoah à travers le filtre d’une bande dessinée était audacieux, voire provocant, mais pourquoi a-t-il été considéré comme « nécessaire » ? Qu’apporte cette forme d’expression artistique aux témoignages déjà écrits ? Et en quoi ce récit riche et ambitieux est-il davantage qu’un témoignage sur l’assassinat organisé de millions de Juifs par l’Allemagne nazie ?

Maus est la première bande dessinée d’envergure4 à prendre pour thème central la Shoah et à l’avoir traitée avec une vigueur graphique, une richesse historique et une profondeur d’analyse remarquables. L’auteur, surnommé Artie, s’y met en scène interrogeant son père, Vladek, Juif polonais rescapé des camps de concentration, sur « [s]a vie en Pologne et sur la guerre » (p. 14). Cependant, si la plupart des pages sont consacrées à la représentation de cette expérience paternelle, les séquences d’ouverture et de clôture des chapitres, qui montrent la conversation et les rapports parfois conflictuels entre les deux hommes, prennent au fur et à mesure que le récit avance de plus en plus de place. C’est que Maus met à jour un thème inédit et propose ainsi deux témoignages : la parole testimoniale du survivant des camps se double de celle de son descendant, qui a dû lui aussi porter le poids de cette expérience et de cette culpabilité. Ce livre traite ainsi d’Auschwitz et de l’ « Après Auschwitz »5.

Le témoignage du rescapé

Ce récit a d’abord été publié chapitre après chapitre dans la revue Raw, fondée par Art Spiegelman et son épouse Françoise Mouly, puis en deux volumes chez Pantheon Books. Le premier tome, sous-titré « Mon père saigne l’histoire » (« My Father Bleeds History ») va du milieu des années 30 à l’hiver 44, au moment où Vladek et Anja – les parents de l’auteur – passent sous le portail d’Auschwitz et vont être séparés ; le second, sous-titré « Et c’est là que mes ennuis ont commencé » (« And Here, my troubles began »), est centré sur la survie de Vladek dans les différents camps où il est prisonnier, mais évoque également le retour dans son village, ses retrouvailles avec Anja et leur exil en Suède, puis aux Etats-Unis. Le témoignage est très détaillé et, s’il reste personnel, on y retrouve les principales étapes du tragique sort des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Sur le fond, on n’y apprend rien de plus qu’en lisant un récit classique ; mais la forme choisie a un effet particulier sur le lecteur et entraîne un autre type de réception et d’appropriation de cette parole testimoniale.

La conséquence la plus évidente de ce choix formel concerne la redéfinition et l’extension du lectorat ciblé. Comme le soulignent les premiers lecteurs internes à l’histoire, Vladek et sa seconde épouse Mala, ce médium artistique va attirer un public d’amateurs de BD (notamment des jeunes gens, des lycées et des étudiants) qui ne se sentent a priori pas concernés par les récits sur la Shoah (Mala : « ça va intéresser des gens qui ne lisent pas d’habitude ce genre d’histoire ») et inversement, ce thème va faire découvrir le genre de la bande dessinée à un public qui le considérait comme un support mineur, destiné aux enfants ou à la lecture de pur divertissement (Vladek : « Oui, jamais je lis des bandes dessinées, et même moi, ça m’intéresse. […] Mon histoire, par cœur je la connais, et même moi, ça m’intéresse ! »). Cet attrait immédiat pour la séquence narrative en images s’explique par sa capacité à présenter de façon synthétique et simultanée des informations de différents niveaux. Ici, les conditions dans lesquelles le témoignage est produit, reçu et restitué – protocole qui joue un rôle majeur dans sa fiabilité – sont clairement rendues. L’oeil saisit spontanément l’alternance des époques (le témoignage dans les années 70 et 80 en Amérique / le vécu dans les années 30 et 40 en Europe) car le passage de l’une à l’autre, fluide et varié dans sa forme, n’entraîne jamais de confusion grâce à quelques astuces visuelles : par exemple, sur les planches mixtes temporellement, les vignettes montrant l’entretien père-fils n’ont pas de bordure alors que celles qui représentent l’expérience européenne sont nettement encadrées, comme si elles émanaient, telles des bulles, de la bouche même du témoin. En outre, le vieux Vladek est toujours reconnaissable à ses lunettes. Le lien entre les deux époques se fait naturellement par la parole testimoniale, limitée aux bulles pour la période américaine, lorsque Vladek répond à son fils, dans les bulles et les cartouches6 pour la période européenne, puisque Vladek est à la fois le narrateur et le protagoniste de sa propre histoire. La parole lui est ainsi donnée la plupart du temps, sans que le narrateur premier (Artie) ait besoin d’introduire chaque fois son discours. L’image reproduit également les conditions de la réception du témoignage : Artie est toujours muni de son carnet et de son stylo, puis de son magnétophone à micro pour retranscrire le plus fidèlement possible la parole testimoniale de son père. Dans certaines séquences postérieures à la mort de Vladek, on le voit assis à sa table à dessin en train de réécouter ses enregistrements et on peut, en tournant quelques pages, retrouver les mots prononcés par Vladek en entretien dans des séquences narratives dessinées (p. 281 et 111, par exemple). Enfin on voit également les moments où Vladek prend le carnet de son fils pour dessiner lui-même les « bunkers » qu’il avait conçus dans des caves ou des greniers afin de se dissimuler lors des rafles allemandes : ces schémas très didactiques, qui favorisent une représentation claire des lieux et de certains enjeux de survie, sont repris dans les planches hors case, avec un dessin du carnet à spirales qui les a reçus, pour renforcer leur fonction référentielle (p. 112 et 114). Sur le plan narratif, la profondeur de champ de l’image permet d’intégrer dans le récit principal dont Vladek est le narrateur et le protagoniste, un nombre non négligeable d’informations sur le sort de la communauté juive : on peut voir, souvent au premier plan mais décalés sur le côté, des avis placardés sur les murs de la ville (p. 84), des contrôles d’identité inopinés et des rafles plus ou moins violentes (p. 80, 82) ; et lorsque Vladek est détenu à Auschwitz, l’ingéniosité avec laquelle il réussit à se faire nommer à des places enviables ou à « organiser » de la nourriture est contrebalancée par de fugitives scènes de violence et de meurtres (p. 208) et par la vision de corps abandonnés dans les allées, qui rappellent sans cesse l’omniprésence de la mort et la tragique nécessité d’y devenir insensible pour survivre (p. 209, 226).

Si la spécificité de ce médium clarifie les circonstances du témoignage et contribue donc à l’authentifier, l’image agit également sur sa réception et sa mémorisation par le lecteur. L’insertion dans le corps du récit du « Prisonnier sur la planète Enfer » (« Prisoner on the Hell Planet », p. 102-105), une bande dessinée que Spiegelman avait déjà publiée dans Short Order Comix en 1973, permet de mesurer l’évolution stylistique du dessinateur : délaissant son style expressionniste et surchargé, à forte dimension pathétique, il fait le choix d’une ligne claire, beaucoup plus sobre, qui va laisser au lecteur davantage d’espace et de temps pour réfléchir, comprendre et véritablement assimiler ce qui est raconté. Ainsi certaines planches proposent-elles, en dépit de leur simplicité apparente, des images très fortes dont l’impact sur la mémoire du lecteur est évident. Je pense en particulier aux dessins de pendaison : dans une séquence qui se déroule à Sosnowiec, au moment où la famille, spoliée de ses propriétés et de ses revenus, est contrainte de recourir au marché noir, quatre Juifs surpris en train de vendre sans tickets de rationnement sont pendus pour l’exemple. L’image représentant leurs corps sans vie sort du cadre de la case, s’étend sur deux bandes, puis le détail de leurs pieds tournoyant dans le vide est répété dans les deux cases suivantes. L’angle de prise de vue, à hauteur d’homme, est celui de Vladek, qui s’identifie à ceux dont il aurait pu partager le sort, n’était sa chance (p. 85). Cette même scène « vue » est ensuite reprise dans la page suivante, avec un gros plan sur les visages et l’oeil ouvert d’un des pendus, qui semble alors reprocher à Vladek d’être encore en vie. Par cette focalisation interne, le lecteur se sent partie prenante de cette scène insupportablement longue qu’il est contraint lui aussi de regarder plus longuement que les autres images et qui va donc s’imprimer plus profondément en lui. L’empreinte visuelle de cette scène traumatique (qui représente à la fois l’assassinat arbitraire des Juifs d’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale et la mort possible de Vladek) resurgit d’ailleurs dans le second tome, au moment où Artie demande à son père de lui parler de la révolte du Sonderkommando de Birkenau. Alors que Vladek, Artie et son épouse Françoise traversent une forêt en voiture dans les Catskill7, les pieds des quatre déportées et amies d’Anja, pendues pour avoir dérobé des explosifs, se balancent aux branches des arbres, sur le bord de la route (p. 239)… Ne peut-on voir ici une sorte d’équivalent graphique de ce que Claude Simon appelait dans ses romans la « persistance rétinienne » pour désigner l’impression de continuer à voir un objet qui ne se trouve plus dans le champ de vision, mais qui semble s’être imprimé sur la rétine8 ?

La transposition du récit de Vladek dans un univers animalier où les Juifs ont des têtes de souris, les Polonais des têtes de cochon et les Allemands des têtes de chat aide également le lecteur, de façon tout à fait paradoxale, à se projeter dans cette histoire. Cette métaphore a donné lieu à de nombreuses interprétations et le fait qu’elles soient pour la plupart extrêmement suggestives montre sa richesse et sa complexité. Je me bornerai à souligner ici que si le recours au zoomorphisme est un moyen de distanciation évident (ne serait-ce que par les nombreux effets ironiques qu’il génère), le travail de simplification graphique qui l’accompagne (les « visages » se ressemblent tous et la palette des expressions faciales est extrêmement réduite) laisse le champ libre à l’imagination du lecteur : ce jeu de distanciation/identification, nécessaire à toute catharsis, favorise la réflexion et donc une appropriation dépassionnée mais plus intime. C’est me semble-t-il ce qu’indique Spiegelman lui-même lorsqu’il déclare : « In Maus, the mouse heads are masks, virtually blank, […] a white screen the reader can project on9 ».

Le témoignage de l’héritier

Enfin, et je souscris pleinement à la brillante analyse publiée par Christopher Lehmann-Haupt dans les pages du New York Times dès la parution du premier tome, un des messages essentiels de Maus est justement le choix de son médium : « By claiming the Holocaust as a subject fit for comic-book art, Mr. Spiegelman is saying that the children of the survivors have a right to the subject too and have their own unique problems, which are comic as well as tragic10. » En dépit des cas de conscience, des remords et des problèmes variés que ce projet d’écriture lui pose, et dont il fait part à ses lecteurs lors de planches réflexives qui sont parmi les plus célèbres de l’oeuvre, Art Spiegelman ose traiter de la Shoah avec les codes décalés de la bande dessinée underground et ose fouiller les tréfonds du traumatisme familial avec un regard empreint d’humour et d’ironie. En effet, Maus donne à voir une famille déchirée et malmenée par l’Histoire, par un sentiment de culpabilité d’autant plus lancinant et destructeur qu’il est indicible. Dès la première planche, la situation est sèchement exposée : Anja s’est suicidée, Vladek, vieilli prématurément, souffre du cœur et Artie fuit ce père avec lequel il entretient des relations conflictuelles. Le fils est dévoré par un sentiment complexe et contradictoire où se mêlent dans une sorte de maëlstrom dévastateur culpabilité, colère et ressentiment : envers ce père dont il ne supporte pas l’autoritarisme, l’égocentrisme, la pingrerie, la xénophobie, et qu’il malmène en parole comme en dessin, rejoignant presque « les caricatures racistes du vieux Juif avare » (p. 133) ; envers sa mère, qui l’a abandonné en se tuant sans laisser de lettre pour expliquer son geste, alors même que sa propre santé mentale vacillait (p. 102-105) ; envers son frère aîné, Richieu, mort avant sa naissance et qu’il ne peut affronter à armes égales puisqu’il est auréolé, dans le cœur de ses parents endeuillés, du martyr européen (son portrait trône d’ailleurs dans la chambre de Vladek, jusqu’à sa mort, p. 288). Artie prend en charge malgré lui la culpabilité parentale et peine à trouver sa place de fils, comme il peine à assumer son futur rôle de père (p. 203). Ce non-dit familial est traduit dans la bande dessinée par une absence lourde de sens : quand la naissance de Richieu est triomphalement représentée, celle d’Artie fait l’objet d’une ellipse, alors même qu’elle s’inscrit dans l’univers diégétique puisqu’il est naît lors du séjour d’Anja et Vladek en Suède. L’indicible ressurgit finalement dans la dernière planche sous la forme d’un lapsus, lorsque Vladek épuisé, sur le point de mourir, s’endort en confondant ses deux fils : « Je suis fatigué de parler, Richieu, et c’est assez d’histoires pour maintenant ». La réconciliation fragile entre le père et le fils, opérée par le projet littéraire, est tout à coup mise en questions de façon à la fois douloureuse et ironique.

En dépit du sérieux de son sujet et de ses enjeux, le livre reste un comic book irrévérencieux, où un humour salutaire se déploie en de multiples tonalités : la caricature, l’absurde, l’ironie dramatique, le quiproquo, le comique de situation et même le gag et le calembour concourent à l’appropriation de cette histoire par Art Spiegelman… et par ses lecteurs.

Séverine Bourdieu, Après Auschwitz, n°351-352, Octobre – Décembre 2019

  1. Maus, en allemand, signifie « souris ».
  2. Cette lettre, qui proposait plaisamment la création d’une catégorie « non fiction/souris », a été publiée dans Art Spiegelman, Métamaus, Flammarion, Paris, 2012.
  3. Depuis la création de ce prix en 1918, seules douze œuvres ont eu l’honneur d’être distinguées dans la catégorie « Letters ».
  4. L’édition qui nous servira de référence (Art Spiegelman, Maus: l’intégrale,Flammarion, 1998) et à laquelle renvoient les numéros de page entre parenthèses comporte 296 pages.
  5. Ce faisant, il ouvre la voie de l’écriture à d’autres enfants de rescapés, comme Michel Kichka (Deuxième Génération : ce que je n’ai pas dit à mon père, Dargaud, 2012) ou Bernice Eisenstein (I was a Child of Holocaust Survivors, Riverhead, 2006).
  6. La bulle, appelée aussi un phylactère, est un espace nettement délimité à l’intérieur de la vignette, souvent de forme arrondie, relié au personnage qui parle par un appendice : elle contient les paroles prononcées au discours direct. Le cartouche est un encadré généralement rectangulaire, placé sur le bord de la vignette et contenant des éléments de narration et de description assumés par le narrateur de l’histoire.
  7. Vladek, qui habite Rego Park, à New York, passe en effet ses vacances dans un bungalow des Catskill, nom de lieu réel mais ô combien ironique dans une bande dessinée où les nazis sont représentés avec des têtes de chat.
  8. Voir par exemple Claude Simon, La Route des Flandres, Éditions de Minuit, 1960, p. 38 ; L’Acacia, Éditions de Minuit, 1989, p. 14 ; LePalace, Edition de Minuit, 1962, p. 175.
  9. « Dans Maus, les têtes de souris sont des masques, une virtualité vide, […] un écran blanc sur lequel le lecteur peut se projeter » in « Little Orphan Annie’s Eyeballs », The Nation, 17 janvier 1994 ; repris dans The Complete MAUS: A Survivor’s Tale(CD-ROM), Voyager, 1994. Rappelons qu’en allemand, le patronyme de l’auteur signifie homme-miroir.